Bande originale de Across 110th street (Bobby Womack/J.J. Johnson)

Across 110th street – Enregistré en 1972 – USA – United Artists Records
Trois jeunes truands noirs, aussi naïfs qu’audacieux, pensent avoir réalisé le coup du siècle en dérobant une belle somme d’argent lors d’un échange entre mafieux dans un appartement de Harlem. Cet évènement mobilise rapidement les principaux intéressés, à savoir la mafia italienne, celle des noirs de Harlem et bien sur la police locale. Tout ce petit monde se lance alors dans une course poursuite vers les dollars dérobés.

Tiré d’un roman de la Série Noire écrit par Wally Ferris, Across 110th Street présente une intrigue nerveuse aux lacis compliqués, mais qui demeure néanmoins fort captivante. Certains protagonistes sont inspirés de personnalités criminelles ayant réellement existées, comme le caïd Doc Johnson, qui fait ici référence à « Bumpy » Johnson, gangster noir célèbre de Harlem qui travaillait pour la Mafia italienne avant que son successeur, Frank Lucas, ne s’en détache (évoqué dans le film American gangster de Ridley Scott).

Bande originale de Across 110th street (Bobby Womack/J.J. Johnson)
Bande originale de Across 110th street (Bobby Womack/J.J. Johnson)

Dans le domaine de la blaxploitation, il est bien rare de trouver un film à la hauteur de sa musique. Or en débauchant ce Across 110th Street, on tient enfin la perle rare. Bien entendu, ce film n’est pas exempt des clichés habituels (et nécessaires) à la blaxploitation, tel le capitaine Frank Matelli joué par Anthony Quinn, un flic proche de la retraite et aux méthodes plutôt brutales à l’égard des malfrats colorés.

Mais l’intelligence de ce polar réside dans la gestion de la collaboration obligatoire entre noirs et blancs, là où d’autres n’ont mis en scène qu’une banale opposition. Ainsi la collaboration interraciale contrainte et complexe concerne les mafieux (entre italiens et noirs) et la police (entre le lieutenant Pope joué par Yaphet Kotto et le fameux Frank Matelli).


Bande originale de Across 110th street
(Bobby Womack/J.J. Johnson)

Coté musical, la bande originale est confiée à deux artistes : Bobby Womack se charge des « chansons » tandis que J.J. Johnson gère la musique de fond. La mise en commun de ces deux talents est une franche réussite. Bobby Womack pond quelques uns de ses plus grands titres, à commencer par l’immense « Across 110th Street » (que Tarantino reprendra pour l’ouverture de Jackie Brown).

« J’ai écrit la chanson Across 110th Street à Los Angeles, en 1971, dans l’urgence la plus totale. À l’époque, je travaillais pour United Artists et ils avaient l’habitude de demander presque systématiquement à Quincy Jones d’écrire leurs bandes originales de films. Je leur ai demandé de me donner ma chance car je rêvais de composer une musique de film.

En plus, j’étais vraiment né dans le ghetto, et les films de l’époque ne parlaient que de ça. J’étais en tournée à ce moment là, et le studio m’avait appelé pour me dire que l’album devait être terminé en trois semaines. C’était impossible, mais j’avais une telle envie de faire ce disque que je suis allé à Muscle Shoals pour enregistrer cette chanson et les autres dès qu’on avait un peu de temps libre. “I was the third brother of five, Doing whatever I had to do to survive…”

Le texte, c’est l’histoire de ma jeunesse et de mes quatre frères, Cecil, Curtis, Harry et Friendly, Jr. Il était prévu que j’écrive aussi le score, mais comme je n’ai pas eu le temps, c’est J.J. Johnson qui s’en est chargé. Une fois Across 110th Street terminée, je l’ai envoyée à United Artists. Un des responsables m’a dit plus tard qu’ils avaient regretté de ne pas m’avoir laissé plus de temps. Mais comment trouver de l’énergie supplémentaire quand on monte sur scène tous les soirs et qu’on passe sa vie dans un bus d’une ville à l’autre pendant trois semaines ?! » – Bobby Womack

 

Bande originale de Across 110th street (Bobby Womack/J.J. Johnson)
Bande originale de Across 110th street (Bobby Womack/J.J. Johnson)


J.J. Johnson apporte quant à lui ses délicieux instrumentaux jazz-funk et dote les titres de son collègue de magnifiques orchestrations. Le talent du guitariste/chanteur qu’est Womack est malheureusement sous-estimé face à ses rivaux de l’époque. Ce dernier n’a en effet pas d’égal en terme de polyvalence au sein de la musique black des années 70.

Aussi doux et sensuel que peut l’être un Marvin Gaye (« If You Don’t Want My Love »), aussi remuant et communicatif qu’un James Brown (« Do It Right » et « Hang on in There »), aussi jazzy qu’un Wilson Pickett (« Quicksand »), ce dernier expose également ici des talents de parolier social digne d’un Curtis Mayfield sur Superfly (1972).

Bobby Womack ne glorifie ni n’excuse les comportements, il les explique, et mieux que personne (« I’m not saying what I did was right. Trying to break out of the ghetto/Was a day-to-day fight… You don’t know what you’ll do/’Till you’re put under pressure. »). Que de belles paroles pour un disque à classer aux cotés des sommets blaxploitation.

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