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Allen Toussaint, peindre en musique la dignité du Sud noir américain

Never love alone
Allen Toussaint, peindre en musique la dignité du Sud noir américain Posted on 10 mars 2020Leave a comment
Never love alone

Allen Toussaint, saint patron du génie musical de la Nouvelle-Orléans est un homme de l’ombre. Davantage auteur-compositeur et producteur qu’interprète, c’est en toute discrétion qu’il a fait entrer l’exubérance du funk sudiste dans le vocabulaire de la soul et du rock.

En conclusion de son dernier album, Songbook, le grand maître du rhythm and blues néo-orléanais propose une fresque sublime de la Louisiane de son enfance. En l’écoutant égrener ses souvenirs avec une nostalgie pudique teintée d’humour, dans le décor moite dessiné par son piano, on comprend la mission que s’est fixée Allen Toussaint depuis un demi-siècle : peindre en musique la dignité du Sud noir, en valorisant sa luxuriance culturelle.

La Nouvelle-Orléans avait longtemps voulu voir dans ses enfants noirs de simples amuseurs à la voix souple et au pied agile; Toussaint a rompu avec ce cliché raciste en contribuant à l’éclosion d’une multiplicité de talents qui ont exporté le génie musical de sa ville dans le monde entier.

Il aurait pu réaliser cet objectif en rejoignant dans la lumière Roy Brown, Fats Domino ou Lloyd Price ; il a préféré agir en marionnettiste, modelant en coulisse un pan essentiel de la musique de son temps.

Allen Toussaint
Allen Toussaint

Cette modestie assumée est le résultat d’une classe naturelle qui suggère une vision inédite de l’aristocratie sudiste. À l’image hautaine des propriétaires (blancs) de plantations, Toussaint oppose celle d’un gentilhomme (noir) que sa distinction dispose à la posture réservée qu’on lui connaît.

Unique concession à l’ostentation, ce dandy à la mise impeccable et au verbe mesuré a longtemps circulé dans sa ville au volant d’une Rolls-Royce. Le drame de Katrina, en l’exilant à New York, l’a guéri de cette ultime coquetterie tout en aiguisant sa volonté de célébrer un héritage artistique dont il néglige de dire qu’il est l’artisan essentiel depuis cinquante ans.

Au lendemain de l’élection de Barack Obama, à laquelle il avait apporté sa pierre en soufflant au candidat son slogan de campagne « Yes we can », Toussaint signait un hommage magnifique à sa patrie d’origine, The Bright Mississippi.

Curieusement, le grand absent de ce tableau était le rhythm and blues néo-orléanais, Allen faisant l’impasse sur Professor Longhair, Fats Domino et le long cortège de ceux dont il avait forgé le succès.

Allen Toussaint
Allen Toussaint

Cet assaut de discrétion n’a guère surpris, Toussaint élève la retenue au rang de religion depuis toujours. À ses débuts, il avait même choisi le pseudonyme de Naomi Neville (le nom de sa mère) pour dissimuler la plupart de ses compositions.

Si cette manœuvre de diversion a pu dérouter un temps la profession (et, accessoirement, les agents du fisc américain), personne n’a été dupe à La Nouvelle-Orléans où le « son » Toussaint, brouet de soul funky avec une pointe de jazz, est immédiatement reconnaissable.

Né en 1938 dans une famille catholique au cœur du quartier de Gert Town qu’il qualifie lui-même de « typique ghetto sudiste », cet héritier d’un clan créole aux origines françaises lointaines a effectué son apprentissage au piano en écoutant Ray Charles, Lloyd Glenn et Professor Longhair à la radio. Toussaint a treize ans lorsqu’il crée avec le guitariste Snooks Eaglin les Flamingoes, à la tête duquel il anime fêtes de quartier et bals de lycée.

Toussaint découvre l’univers des studios en 1957, lorsque Dave Bartholomew, directeur musical de Fats Domino, lui demande de jouer du piano sur certains enregistrements en l’absence de Fats, Cette initiation ouvre de nouveaux horizons à Toussaint qui
devient un musicien et arrangeur recherché, un rôle parfaitement adapté à son tempérament casanier.

Allen Toussaint
Allen Toussaint

Sous le nom d’Al Tousan, il signe en 1958 l’album The Wild Sound Of New Orleans, en attendant de devenir quelques mois plus tard le complice de Joe Banashak, patron de la compagnie Minit/Instant.

Pendant trois ans, il est la mascotte des artistes de Banashak et de quelques autres, et les hits enregistrés sous sa tutelle s’accumulent : « Ooh Poo Pah Doo » de Jessie Hill (grand-père de Trombone Shorty), « Over You » d’Aaron Neville en i960, « Mother-In-Law » d’Emie K-Doe et « Ya Ya » de Lee Dorsey en 1961, « Lipstick Traces » de Benny Spellman en 1962, « Ruler Of My Heart » dlrma Thomas en 1963, « It Will Stand » des Showmen en 1964…

La série s’arrête brusquement et ceux qui s’étonnent dans la profession, à New York ou ailleurs, de ne plus entendre la voix musicale de La Nouvelle-Orléans mesurent le génie de Toussaint en apprenant que les studios de la ville se sont tus depuis que le jeune producteur est parti effectuer son service militaire au Texas.

Allen Toussaint
Allen Toussaint

Son retour à la vie civile en 1965 est marqué par une certaine désillusion : Banashak n’a pas su faire fructifier les carrières de ses artistes. Le divorce est consommé, et Toussaint s’associe à Marshall Sehom, qu’il connaît bien pour avoir produit Lee Dorsey et Bobby Marchan à sa demande. Lee Dorsey est d’ailleurs le prétexte officiel de cette nouvelle collaboration lorsque « Ride Your Pony », « Get Out Of My Life Woman », « Working In The Coal Mine » et « Holy Cow » se succèdent au sommet des classements en 1965-66.

Toussaint et Sehom exercent bientôt un véritable monopole à La Nouvelle-Orléans. Ils enregistrent aussi bien des artistes locaux (les Meters, Aaron Neville, Lee Dorsey, Ernie K-Doe, Betty Harris) que des musiciens de passage (Wilbert Harrison, The Band), pour leur propre compte comme pour celui de compagnies étrangères à la ville (Warner, Mercury, Buddah, Stax/Volt) qui cherchent à donner à leurs productions une saveur inédite. Ces contacts permettent à Toussaint de se mettre lui-même en scène à partir de 1970 sur les albums Toussaint et life, Love And Faith.

Pour un producteur qui considère ces expériences comme de simples récréations, l’excitation première reste attachée au modelage des autres. Le cm 1973 amplifie encore sa réputation de producteur avec l’ouverture de Sea-Saint, une nécessité depuis que le studio mythique de Cosimo Matassa s’était étiolé.

Allen Toussaint
Allen Toussaint

En lançant la carrière des Pointer Sisters cette même année, la réussite commerciale de « Yes We Can Can » (reprise du « Yes We Can » écrit quatre ans plus tôt pour Lee Dorsey) attire les géants de la profession, désireux de capter à leur profit un peu de la Toussaint touch en donnant à leurs productions une saveur méridionale inédite.

Warner, Atlantic, RCA, Blue Thumb sonnent tous à la porte de Sea-Saint. Epie suit leur exemple et pulvérise les records de ventes avec l’album Nightbirds de LaBelle, consacré sur les charts par le succès de « Lady Marmelade ».

Le respect de toute la profession pour le savoir-faire de Toussaint va s’étendre jusqu’à la fin de la décennie alors que Z.Z. Hill, Frankie Beverly, Etta James, Joe Cocker, Albert King, Boz Scaggs, Dr. John, les Neville Brothers et les Wings de Paul McCartney viennent chercher le succès à La Nouvelle-Orléans. Toussaint lui-même devient une figure culte en signant en 1975 un album encensé par la critique, Southern Nights.

Allen Toussaint
Allen Toussaint

Et puis tout bascule. La concentration de l’industrie phonographique à New York et Los Angeles handicape lourdement La Nouvelle-Orléans. Les deux dernières décennies du xxe siècle se montrent moins généreuses pour la Crescent City, même si Patti LaBelle, Ramsey Lewis et Solomon Burke font le déplacement pour travailler avec Toussaint.

Autonome financièrement grâce à ses droits d’auteurs, ce dernier aurait pu se contenter de prendre une retraite dorée si l’inondation de la ville, à la fin de l’été 2005, n’avait ranimé la flamme : dans la foulée, il enregistre depuis son refuge new-yorkais The River In Reverse, à quatre mains avec Elvis Costello.

Allen Toussaint
Allen Toussaint

L’éloignement, on le sait, nourrit la passion et Toussaint n’a cessé de défendre sa patrie depuis. « J’emporte ma ville partout où je vais », plaisante-t-il volontiers. L’album live qu’il enregistrait récemment au Joe’s Pub, son repaire dans l’East Village, est caractéristique de cette flamme ; prenant le contre-pied de The Bright Mississippi, il met cette fois l’accent sur le patrimoine R&B de La Nouvelle-Orléans.

On ne s’en étonnera pas, mais il en oublierait presque de préciser le rôle qu’il a joué dans la genèse de cet héritage. À en juger par les réactions du public, le parterre réuni à ses pieds ce soir-là n’était pas dupe. On y verra la preuve qu’Allen Toussaint, à son corps défendant, est bien entré dans la légende.

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