Beggars Banquet

Beggars Banquet – Enregistré entre le 17 mars – 25 juillet 1968 aux studios Olympic Londres – Decca
Quand on y repense, s’il n’y avait pas eu l’intensité de l’exercice folk-blues et le plaisir procuré par ce chant malicieux retrouvant ses vieux accents de plagiaire, on aurait pu aisément rigoler du côté peu crédible des paroles de No Expectations. “Once I was a rich man/Now I’m so poor” : difficile de s’imaginer celui qui les interprète en pauvre bougre ruiné.

A l’époque, les Stones, on les voit plutôt comme des modèles de réussite rebelle, clinquants et claquants, faisant des tubes qui passent à la radio, n’arrêtant pas de s’acheter des cottages un peu partout dans la campagne anglaise et dépensant plus que de raison chez les couturiers in et les dealers. Pourtant, il y a un fond de vécu dans ce que raconte Jagger sur le deuxième morceau de Beggars Banquet. C’est un fait, il emprunte les clichés du type qui en bave pour paraître authentique, mais il se réfère aussi à sa situation du moment.

A cette période, les comptes en banque des membres du groupe frisent en effet le rouge. Le précédent album, Their Satanic Majesties Request, ne s’est pas très bien vendu et – surtout – Allen Klein, l’homme d’affaires qui fut naguère choisi par Andrew Loog Oldham pour gérer les finances, ne reverse que très rarement aux musiciens les royautés reçues de Decca ou de London Records.

La première version de Street Fighting Man, qui n’est encore qu’un fatras de guitares aux allures vaguement psychédéliques, ne s’appellera pas pour rien Did Everybody Pay Their Dues?.

D’autres problèmes se font pesants : Their Satanic Majesties Request est injouable sur scène, et il y a aussi les démêlés avec la justice, suite aux diverses arrestations pour possession de drogue – le visa de Brian Jones pour aller jouer au Japon a ainsi été refusé : les concerts ont donc été annulés.

Beggars Banquet (Rolling Stones)
Beggars Banquet (Rolling Stones)

Les Stones unplugged

C’est donc avec un besoin vital de surmonter les difficultés que les Stones se retrouvent aux studios Olympic à Londres autour du noyau dur Jagger et Richards, de février à juillet 1968, bossant dans une direction à la fois nouvelle et ancienne. Celui qu’ils ont recruté pour canaliser leurs envies s’appelle Jimmy Miller : il est américain, son travail de producteur sur les disques de Traffic a été apprécié par tous. Ses intentions sont claires : “Faire se retrouver les Stones tels qu’ils sont réellement”…

Jumpin’ Jack Flash, premier single à émerger des sessions, est le signe que la vieille combinaison entre inventivité et hargne fonctionne toujours très bien, au-delà de l’imaginable même. Le morceau sorti en mai 1968, avec en face B l’excellent Child of the Moon, parfaite transition entre l’avant et l’après, est le plus électrique qu’ils aient composé depuis longtemps – même si son riff cradingue provient d’un paquet de guitares sèches (enregistrées sur un petit magnétophone pourri à cassettes, il est vrai). Il sera numéro 1 des charts britanniques pendant quinze jours.

Beggars Banquet (Rolling Stones)
Beggars Banquet (Rolling Stones)

Beggars Banquet paraîtra quelques mois après, le 6 décembre. Tout a été dit sur cet album (la pochette d’origine avec une photo de chiottes refusée par Decca ; Prodigal Son signé Jagger-Richards mais qui avait été composé en fait par un bluesman de Memphis en 1927…), résultat d’un boulot tatillon si bien montré par Jean-Luc Godard dans One + One.

Les guitares acoustiques, autrefois éléments du son, se retrouvent désormais sur le devant : un changement d’atmosphère qui s’accompagne d’une plongée naturelle dans les racines musicales de l’avant-Chess Records. Une remontée dans des temps sans amplis qui est flagrante sur No Expectations.

Comme ils ont les instruments pour, ils révèlent aussi leur intérêt pour les vieux trucs country et folk, signant avec Dear Doctor ou Factory Girl deux parfaites incursions dans ces genres. Preuve aussi d’un bon goût moderne, Stray Cat Blues aurait été influencé par le Velvet. Il y a aussi du Dylan par endroits (Salt of the Earth).

Parfois, la venue incongrue de Brian Jones, qui sèche régulièrement les séances, débouche sur un détail inattendu qui bonifie le tout. Un jour, il arrive en studio avec un sitar alors que les autres sont en train d’enregistrer un blues : l’objet inapproprié sera en fait utilisé sur Street Fighting Man, apportant un peu de bizarrerie à un rock somme toute assez classique.

Beggars Banquet (Rolling Stones)
Beggars Banquet (Rolling Stones)

Un groupe à l’écoute

Des tentatives, des trouvailles, des évolutions progressives dans le cours des chansons, il y en aura constamment pendant les mois passés aux studios Olympic. Plus tard, Keith Richards définira par exemple Sympathy for the Devil comme “une folksong qui se serait transformée en samba” – Sympathy for the Devil, avec sa sarabande de percussions et son solo arrivé de nulle part, dont le texte a été inspiré par Le Maître et Marguerite, le roman de Boulgakov.

Même si Mick Jagger a déclaré depuis que c’était plutôt sous l’influence de Baudelaire qu’il l’avait écrit. Pour Street Fighting Man, deuxième single extrait de l’album, il n’y a en revanche pas d’ambiguïté : ce sont les révoltes étudiantes de Paris et d’ailleurs qui en sont le point de départ.

La phrase “Everywhere I hear the sound of marching, charging feet, boy” est directement liée à la participation de Mick Jagger à une manif londonienne contre la guerre du Viêtnam qui s’était effectivement terminée par des affrontements avec la police. Avec Beggars Banquet, qui se vendra bien, les Rolling Stones redeviennent le groupe symbole d’une génération qui n’est pas prête à tout accepter de ses aînés. Leur aura est retrouvée.

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CREDITS :

Mick Jagger : chant, chœurs, harmonica (Parachute Woman)
Brian Jones : guitare slide (No Expectations), chœurs (Sympathy for the Devil), sitar et tamboura (Street Fighting Man), mellotron (Jigsaw Puzzle et Stray Cat Blues), harmonica (Parachute Woman, Dear Doctor et Prodigal Son)
Keith Richards : guitare acoustique, guitare électrique et guitare slide, basse (Sympathy for the Devil et Street Fignting Man), chant (ouverture de Salt of the Earth), chœurs
Charlie Watts : batterie, percussions, chœurs
Bill Wyman : basse, chœurs, percussions

Musiciens supplémentaires

Rocky Dijon : congas
Rick Grech : fiddle
Nicky Hopkins : piano
Dave Mason : mellotron, shehnai
Jimmy Miller : chœurs
Watts Street Gospel Choir : chœurs

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