Previous Article Next Article Black & Proud, la bande-son du Mouvement des droits civiques afro-américains
Posted in ALBUM

Black & Proud, la bande-son du Mouvement des droits civiques afro-américains

Never love alone
Black & Proud, la bande-son du Mouvement des droits civiques afro-américains Posted on 14 septembre 2019Leave a comment
Never love alone

Au virage des années soixante, les musiciens afro-américains se mettent au diapason de la contestation. Du jazz à la soul, du funk au futur rap, ils promettent des lendemains qui détonnent. État des lieux de la bande-son du Mouvement des droits civiques.

« I have a dream. » Nul n’a oublié le discours de Martin Luther King sur les marches du Lincoln Memorial de Washington D.C. Le pasteur n’était pas le seul à rêver en cette année 1963. Un autre Afro-américain montrait à sa manière la voie à suivre : le trompettiste Dizzy Gillespie signait un retentissant album intitulé Dizzy For President !

Le premier Noir à la Maison Blanche, inventeur du be bop, cela aurait eu de la gueule. Tout un programme, avec Ray Charles à la tête du département d’Etat, Miles Davis directeur de la CIA et Malcolm X ministre de la justice… Las, le joufflu se retira, mais le message était passé. Ce n’était pas la première fois que les musiciens se faisaient les médiateurs de toute une communauté usée par des années de vexation.

La bande-soft de la fierté noire

Dans cette bataille de longue haleine, les jazzmen furent souvent aux avant-postes. Dès 1939, Billie Holiday chantait Strange Fruit, une chanson évoquant les corps pendus aux arbres par le Ku Klux Klan dans le Sud profond. Vingt ans plus tard, le pianiste de jazz Charles Mingus enregistrait Fables of Faubus, morceau adressé au gouverneur de l’Arkansas qui refusa en 1957 d’intégrer neuf lycéens noirs au lycée de Little Rock.

De la Freedom Now Suite du percussionniste de jazz Max Roach au point levé du saxophoniste Sony Rollins, le début des années 60 marque une volonté d’en finir. L’avant-garde radicale est symbolisée par la « New Thing », les aventuriers d’un jazz libre, c’est- à-dire insoumis aux diktats sociaux.

discours de Martin Luther King sur les marches du Lincoln Memorial de Washington D.C.

L’heure est aux droits civiques, à la décolonisation : tous veulent faire tomber les derniers totems d’une Amérique encore victime des agissements du KKK. Il leur faudra encore patienter pour que le rêve de l’un devienne la réalité de tous. Ce que confirme l’arrangeur et chef d’orchestre Oliver Nelson lorsqu’il signe en 1967 The Kennedy Dream sur le label Impulse !.

Il rend alors hommage au discours inaugural de Kennedy, le 20 janvier 1961, où souffle le vent des changements, les droits de l’Homme, tandis que la partition offre en surimpression une superbe suite dramaturgique. « Mes chers citoyens du monde, ne demandez pas ce que l’Amérique peut pour vous, mais ce qu’ensemble nous pouvons réaliser pour la liberté de l’homme. « La communauté afro-américaine fut bien entendu tout ouïe.

Le jazz ne sera pas seul à alimenter la bande-son de la fierté noire. La soul, cette musique de l’âme dont le premier génie fut Ray Charles, aura elle aussi son mot à dire. Derrière la douceur des musiques, on entend poindre la clameur d’un peuple désireux de participer de plein droit au rêve américain, vendu dans les belles publicités d’une société qui consomme plus que de raison.

La création du label Motown est symbolique de cette liberté d’entreprendre malgré les barrières raciales : Berry Gordy fonde ce label le 14 décembre 1959, encouragé par le chanteur Smokey Robinson. Très vite, l’utopie devient Miracles, le nom du premier groupe qui se hisse en haut des hit-parades pop par la grâce d’un tube au nom tout trouvé : Shop Around.

Bientôt ce sera au tour de Diana Ross, de Martha & The Vandellas, des Four Tops ou des Temptations de montrer que l’histoire américaine va désormais s’écrire en blanc et noir. Et les sociétaires du label basé alors à Detroit, la grande ville automobile, ne sont pas les seuls à profiter de cette réussite qui met à bas les clivages d’un autre âge : Sam Cooke, Ramsey Lewis, Jackie Wilson, Bobby Bland, Wilson Pickett, Otis Redding, la liste s’allonge à mesure que la décennie avance, que les progrès gagnés de haute lutte forcent le Respect pour paraphraser le grand succès d’Aretha Franklin.

Autant de victoires qui inspirent les chantres du Mouvement des droits civiques jusque-là cantonnés aux ghettos, soumis à une discrimination qui les obligeait à enregistrer sur des « race records » (enregistrements des musiciens noirs), à ne pas dormir dans les mêmes hôtels que les musiciens blancs.

Le mouvement se radicalise

1er février 1965. Malcolm X s’écroule en plein discours, atteint de dix-sept balles. Le jour suivant, Leroy Jones, qui a signé deux ans plus tôt le superbe Blues People : Negro Music in White America, annonce la création du Black Arts Repertory Theater/School, situé à Harlem, là même où est tombé l’ex-porte-parole de la Nation Of Islam.

En signe de protestation, le poète changera de nom pour devenir, en 1968, Amiri Baraka. Il ne sera pas le seul descendant d’esclave à adopter un nom musulman, histoire de ne plus être marqué par l’empreinte générique de leur ancien maître.

La fin tragique de Malcolm X va provoquer une radicalisation des artistes afro-américains, alors même que le Civil Voting Rights rétablit un semblant d’équité, et que le saxophoniste John Coltrane poursuit son ascension vers A Love Supreme, transcendant sa condition pour atteindre l’universel.


John Coltrane A Love Supreme

Désormais, le mouvement se durcit, d’autant que le pays s’enfonce dans la guerre du Vietnam, où là encore les Noirs ont droit à un régime de défaveur. Même les vieux bluesmen prennent la parole, pour en finir avec ces prêches non violents qui se terminent invariablement par de rudes retours à la réalité.

Du côté des étudiants, le SNCC (Student Non violent Coordinating Committee) prend des positions plus tranchées, et Stokely Carmichael prône désormais le Black Power. Le fameux hymne pacifiste We shall overcome (Nous vaincrons) se transforme en We shall overrun (Nous écraserons). L’heure est à l’insurrection.

En août 1965, Watts, le grand quartier déshérité de Los Angeles, s’enflamme suite à l’arrestation d’une famille noire : trente-quatre morts, des milliers de blessés, des millions de dollars de dégâts… C’est la première d’une longue série d’émeutes qui embrase les États-Unis en 1966, de Newark à Detroit. Cette année-là, toujours en Californie, face aux crimes organisés par la police, Huey P. Newton et Bobby Seale fondent le Black Panther Party à Oakland.

Le programme tient en dix points fondamentaux : la liberté, le plein emploi, la fin du vol, des logements décents, une éducation responsable, l’exemption du service militaire, la fin des brutalités policières, une justice équitable, des terres, du pain. Très vite, les Black Panthers passent de la théorie à la pratique, en organisant par exemple des « patrouilles d’alerte des citoyens noirs » et menant un travail sur le terrain.

Pour autant, ce parti, nourri des idées du penseur antillais Franz Fanon, dépasse la seule cause identitaire (on compta d’ailleurs au rang de leurs sympathisants des White Panthers dont le fameux groupe MC5 et des Young Lords, version latine du mouvement). « Le racisme est un sous-produit du capitalisme », insistera Fred Hampton, le chef du Black Panther Party de l’illinois, tué par des policiers le 4 décembre 1969.

Dimanche sanglant

« La musique est le plus ferme engagement des musiciens, la position sociale qu’ils prennent. Et la nouvelle musique est radicale à l’intérieur du free jazz, c’est-à-dire libérée de la chanson populaire. Libérée du découragement, du bruit… Du cocktail américain. De la camisole de force de l’expression américaine sans négritude… Elle veut être libérée de cet esprit, de ce système. De cette vie. Elle crie. Elle soupire. Elle plaide. Elle explose », écrit le poète Leroy Jones en 1966. Il ne croit pas si bien prédire.

Ils sont nombreux à soutenir la cause des Black Panthers, voire à y adhérer, dans le jazz et dans la soul. C’est le cas de Curtis Mayfield dont Keep On Pushing et We’re A Winner deviennent respectivement les hymnes du Mouvement des droits civiques et du Black Panther Party. L’ex-leader des Impressions, en accord avec ses idées d’autogestion, décide même de se lancer dans la production.


Curtis – Curtis Mayfield

Son label Curtom deviendra l’un des fers de lance de la contestation, lui-même publiant Move On Up, où il encourage la jeunesse noire à reprendre son destin en main. Beaucoup se mettent au diapason, comme le musicien Sly Stone lorsqu’il enfonce le clou avec Don’t call me Nigger, Whiteyen 1968 (Ne me traite pas de nègre, p’tit Blanc). La même année, le pasteur King est assassiné à Memphis, les athlètes Tommie Smith et John Carlos lèvent le poing aux Jeux Olympiques de Mexico, le boxeur Mohamed Ali refuse d’aller sous les drapeaux… Le ton se durcit, le rythme s’intensifie.

En 1968, c’est le funk, cette musique à forte teneur énergétique, qui touche désormais la jeunesse du ghetto. James Brown entre dans la danse, avec son surpuissant Say it loud – I’m black and I’m proud !.

Finis les cheveux lisses, le retour à la coupe afro affiche la fierté des origines. « Nous préférons mourir debout que vivre à genoux, assène le monsieur Dynamite du funk, qui reste le modèle d’une intégration noire dans le système en place, c’est-à-dire loin des ambitions de rupture affirmées par le Black Panther Party.


Silk & Soul (Nina Simone)

A l’inverse, la chanteuse Nina Simone, ayant déjà participé aux marches de Selma à Montgomery, en 1965, ponctuées par le tragique « Bloody Sunday » du 7 mars, radicalise son propos : il faut passer à la lutte armée, plutôt que la non-violence recommandée par Martin Luther King. Elle peut compter sur le soutien des écrivains d’Harlem dont James Baldwin et Langston Hughes, à qui elle emprunte son ultime poème, le terrible Backlash Blues, peu de temps avant sa mort. Celle dont la chanson To Be Young, Gifted and Black sera un classique de ces années-là, se voit soumise à un régime d’exception de la part des autorités, qui lui confisquent sa maison. Elle s’exilera.

Une autre militante, Elaine Brown, enregistre deux albums parrainés par le pianiste Horace Tapscott, aux avant-postes de la grande musique noire et des luttes sociales, prêchant alors le « ujaama », l’unité en swahili. Beaucoup s’engagent de manière plus ou moins explicite à la fin des sixties. Même Bob Dylan signe un éloge funèbre suite à la mort de l’activiste Black Panther George Jackson, exécuté dans la prison de Soledad. Quant à John Lennon et Yoko Ono, ils rendent hommage à la militante communiste et féministe Angela Davis.

Attica Blues (Archie Shepp)

Dans cet accès de fièvre, le jazz, toujours sur la brèche, n’est pas en reste : Archie Shepp compose Malcolm Semper Malcolm, Joe McPhee enregistre Nation Time, Albert Ayler signe en 1968 un terrible requiem gospel intitulé Free At Last.

Deux ans plus tard, le saxophoniste meurt mystérieusement noyé dans les eaux troubles de New York. A l’instar de Don Cherry, apôtre du free jazz, ils sont nombreux à fuir.

« La situation était intenable depuis la réélection de Richard Nixon, les Etats-Unis étaient devenus infréquentables. Les Blancs avaient l’habitude de mettre : USA, love it or leave it! (l’Amérique, aime-la ou quitte- la!) Je les ai écoutés. D’autant que j’étais très engagé politiquement, les organisations clandestines, plutôt marxistes, plus radicales que les Black Panthers, avec lesquelles j’étais lié, venaient d’être démantelées au motif fallacieux qu’elles préparaient des attentats. L’ambiance était totalement paranoïaque : deux Noirs ont même voulu me cogner parce que j’étais au bras d’une militante algérienne – une blanche, pour eux—à l’entrée du Village Vanguard, à New York », se souvient le saxophoniste Steve Potts, qui s’exile à Paris.

D’autres se replient sur des structures autogérées, résistances actives au système oppressif. L’heure est au désenchantement, d’autant que le Black Panther Party s’autodétruit, miné par des luttes internes. What’s going on ?, s’interroge Marvin Gaye.


What’s Going On (Marvin Gaye)

Les « soul fathers » ont enfanté d’autres « brothers », encore plus en colère : le quartet Black & Beautiful scande dès 1968 des textes des poètes les plus engagés sur le label Jihad Productions ! A Los Angeles, les Watts Prophets, et les Last Poets, à New York, déclament les premiers versets d’une culture appelée à triompher : le hip hop.

La nouvelle génération est bien décidée à ne plus baisser la tête : tambours de bouche et esprit frappeur, les premiers rappeurs hantent la jungle asphaltée des États-Unis : Nègres ont peur de la révolution.

The Last Poets
The Last Poets

 » Le slogan fondamental des Last Poets fait d’emblée débat Fondé à Harlem le 17 mai 1968, jour de naissance de Malcolm X, ce groupe composé à l’origine de trois poètes et d’un percussionniste prône l’autodétermination en s’inspirant des chants des prisonniers du Sud profond. « Il n’existe pas un mot pour définir ce dont on parle », déclarent-ils à Rolling Stone en 1970, alors qu’ils publient un premier disque qui fait grand bruit dans la communauté.

« Je ne pouvais pas souscrire au programme de Martin Luther King », résume Abiodun Oyewele, un des membres fondateurs. Ces fins dialecticiens seront la voix des sans-voix, et leur poétique urbaine chantera les louanges du Black Panther Party : Panther, When The Revolution Comes…

Pieces Of A Man (Gil Scott Heron)

La même année, un poète voit encore plus loin : pour Gil Scott-Heron, The Revolution Will Not Be Televised !. Visionnaire, son verbe affûté cible déjà le mal absolu : la boîte noire qui anesthésie la pensée. Le vrai cauchemar qui va infester tous les foyers, repoussant à Mathusalem le joyeux « Brand New Day », clamé par les Stapple Singers. Décidément, le rêve de Martin Luther King semble bien loin…

Never love alone

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.