Massive Attack Blue Lines

Massive Attack Blue Lines – Enregistré entre 1990–91 au Coach House Studios, Bristol et Eastcote Studio, London – Wild Bunch/Virgin Records
Entre B.O. atmosphérique et dub enfumé, electro lascive et pop stellaire, soul opulente et hip-hop panoramique, les Bristoliens inventent une musique et une esthétique qui vont irradier non seulement toute une scène britannique mais aussi mondiale.

En langage militaire à fleurs, on appelle ça des dommages collatéraux. La première guerre du Golfe, en 1990-1991, eut ainsi un effet secondaire cocasse à des milliers de kilomètres de là : un collectif de Bristol dut changer de nom. Pendant les quelques mois du conflit, pour se plier au bannissement de tout mot rappelant de près ou de loin la rhétorique guerrière décidé par la toute-puissante BBC, Massive Attack Blue lines devint Massive, tout court.

“Attack” manque pourtant cruellement sur la pochette. Car d’attaque en règle des habitudes anglaises, il est largement question sur le premier album du groupe, Blue Lines. En guerre contre l’inertie, contre les cloisons qui séparaient encore les genres, Massive Attack allait frapper fort, précis, chirurgical sur cet album qui définissait les nouveaux canons d’une soul farouchement anglaise. Plus encore, cet album est un assaut frontal contre un acquis supposé de la musique : la certitude que de nouveaux mouvements viendront la régénérer. Massive Attack, vauriens de Bristol, est le premier groupe à officialiser la mort de ces illusions collectives, à admettre que la musique ne sera plus jamais à ce point centrale dans la youth culture, que l’on assistera à des vaguelettes plus qu’à des tsunamis. Le constat n’est ni triste ni amer. Il dégage même totalement l’horizon : ça sera la ligne bleue que promet le titre de cet album fondamental.

Du postmodernisme

C’est le début des années 1990, les machines autorisent une approche nouvelle de la musique, de la composition, avec les restes et les oublis de décennies de sons. Des disques par milliers et des hommes, souvent issus de la mouvance DJ, de Massive Attack à DJ Shadow, font ce constat : peut-être que tout a été dit, que les grammaires sont plus ou moins figées, qu’une langue nouvelle n’apparaîtra qu’en recyclant, détournant, violentant, frottant entre eux des albums appris par cœur. A ce jeu de la table rase des habitudes – mais certainement pas des sons –, Blue Lines restera comme l’un des premiers grands albums postmodernes.

Massive Attack Blue Lines
Massive Attack Blue Lines

Et qu’importe que ces jeunes gens pressés et agités de Bristol l’aient fait par instinct, par impatience, plutôt que par réflexion, par construction : le résultat est là. Massive Attack Blue Lines entérine donc, à sa sortie en avril 1991, la certitude que la vraie nouveauté consiste à agencer le passé, à se dépatouiller avec ses enseignements, à les désacraliser avec irrévérence. Né de la culture des soundsystems, Massive Attack ne s’est pas contenté pendant des années de mixer les disques, mais en a fait de même avec les ego disproportionnés de ses membres et, surtout, avec leurs cultures d’apparence contradictoires. Quand sort Blue Lines, 3D, Mushroom et Daddy G, les trois piliers du collectif, sont même parvenus à un miraculeux Yalta.

Leur musique, sans cesse étirée dans un sens ou dans l’autre, résiste aux déchirures, prend les formes les plus insensées : elle s’est informée à des sources aussi variables que le punk-rock, le hip-hop, la soul, la new-wave ou le reggae. Et pourtant, elle ne parle que d’une voix, dans une langue archi-vivante, sensuelle, fluide.

Elle est à la fois anxieuse et hédoniste, dansante et méditative, charnelle et glaciale : après des années de Summer of Love et de débauche dancefloor, c’est la gueule de bois qui frappe l’Angleterre. Blue Lines devient un de ces albums que tout le monde doit posséder, par goût sincère le plus souvent, parfois aussi pour continuer d’entretenir l’illusion que l’on appartient à son époque.

Massive Attack Blue Lines
Massive Attack Blue Lines

L’éclosion

C’est Cameron McVey (alias Booga Bear) – qui connaît 3D depuis l’aventure Wild Bunch, collectif et soundsystem formé en 1983 qui réunit alors les futurs Massive Attack Daddy G, Mushroom et 3D, mais aussi Roni Size, Tricky, DJ Milo ou l’immense Nellee Hooper –, devenu manager du groupe, qui pousse Daddy G, 3D et Mushroom à tenter l’enregistrement d’un premier album en 1990 sur la foi de maquettes instrumentales. Le groupe a alors déjà sorti, sans le moindre écho commercial ou médiatique, un premier single (Any Love) en 1988. Et Cameron possède ce qui manque alors à Massive Attack : les connexions dans l’industrie, des bureaux londoniens et des réseaux internationaux.

L’enregistrement de Massive Attack Blue Lines s’étalera sur plus d’un an et sera logiquement interrompu par l’absentéisme massif que provoque la Coupe du monde de football 1990. Entre-temps, l’ancien compère Nellee Hooper a brûlé la politesse à ses anciens collègues en sortant, dès 1989, Keep On Movin’ avec son groupe Soul II Soul, véritable amorce de cette révolution soul anglaise. Mais de Safe from Harm à Unfinished Sympathy, Massive Attack voit nettement plus large, plus loin : entre B.O. atmosphérique et dub enfumé, electro lascive et pop stellaire, soul opulente et hip-hop panoramique, les Bristoliens inventent une musique et une esthétique qui vont irradier non seulement toute une scène britannique mais aussi mondiale.

Massive Attack Blue Lines
Massive Attack Blue Lines

L’enregistrement contraste pourtant avec la volupté, la nonchalance que l’on entend : il faut unifier des titres dont certains existent depuis sept ans, composer avec une désorganisation vertigineuse et gérer les ego explosifs d’une troupe riche en fortes têtes, dont Tricky et Shara Nelson. Daddy G se souvient de tensions qui resteront le sceau absolu du groupe : “Notre seule préoccupation, c’était de finir le disque, d’éviter l’explosion – car on s’engueulait déjà beaucoup. Nous portions en nous ces milliers de disques que nous avions écoutés jusqu’ici, il fallait canaliser ce fanatisme.”

A la production, Cameron McVey a insisté pour introduire un corps étranger dans Massive Attack : le producteur Jonny Dollar (décédé en 2009), loin de la culture hip-hop du groupe. “Je suis fier de ce coup-là, inviter un Blanc, fan de Talk Talk, pour mettre en forme cet album ! Mais je ne me souviens pas de tensions, nous nous marrions même sans arrêt. C’était comme une colonie de vacances. La combinaison des uns et des autres, de ces opposés, a donné son ampleur à l’album. Moi, je n’y suis pour rien : j’ai juste regardé des génies au travail, puis j’ai mixé le tout en les écoutant, avec honnêteté.”

Massive Attack Blue Lines
Massive Attack Blue Lines

Horizon dégagé

Le catalogue des samples utilisés résume assez bien ce choc de civilisations, mais aussi le bordel sonique nécessaire à la réalisation d’un tel album. De Funkadelic à Wally Badarou, d’Isaac Hayes à Mahavishnu Orchestra, d’Al Green à Billy Cobham, le spectre est étonnamment large pour des gens de cet âge. C’est au prix de ces additions instables que l’album gagnera son prodigieux équilibre de mélancolie et d’espoir. Une musique à la fois dansante et accablante, sexuelle et boudeuse : de la soul music, donc, dans tout son éclat.

“Notre musique se nourrit de Bristol, de sa paresse, nous racontait 3D en 1992. Nous avons toujours utilisé des tempos lents car nous sommes feignants. C’est dans notre sang et dans notre musique. Seul celui qui jouit d’une certaine richesse d’âme, d’une certaine spiritualité peut danser sur notre musique.”

Quand il émerge finalement du studio, Massive Attack Blue lines n’est pas du tout convaincu d’avoir réalisé le chef-d’œuvre que tant d’autres verront plus tard. Tout un pan de la musique vient y cocooner, y chercher un remède à la tachycardie ou à l’impuissance. Blue Lines a permis d’envisager une traduction très anglaise du hip-hop, dans laquelle sont ensuite venus se nourrir les plus passionnants Anglais de ce genre glissant : The Streets, Burial, Jungle, Young Fathers… Dès que c’est triste, que ça raconte le désœuvrement anglais et que les beats s’étirent, il y a du Blue Lines dans l’air.

Massive Attack Blue Lines
Massive Attack Blue Lines

Avec ses 775 000 ventes en Angleterre (contre un imposant 300 000 en France), ce premier album Massive Attack Blue Lines deviendra un authentique succès commercial. Et sera même élu meilleur album de tous les temps en 1997, lors d’une enquête lancée notamment par The Guardian, Channel 4 et les magasins HMV.

Sous la bannière du trip-hop, des milliers de suiveurs réduiront le son tendu et épineux de Massive Attack à quelques tics et recettes. En mouvement perpétuel comme l’annonçait sa chanson Hymn of the Big Wheel, le collectif ne reviendra plus jamais fureter sur ces terres luxuriantes, s’enfonçant ensuite dans des voies de plus en plus escarpées, cahoteuses et ténébreuses. La ligne bleue ne sera jamais une ligne droite, ou la ligne d’un parti.

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CREDITS Massive Attack Blue Lines :

All tracks produced and mixed by Massive Attack and Jonny Dollar.

Robert « 3D » Del Naja: vocals – keyboards
Grantley « Daddy G » Marshall: vocals
Andrew « Mushroom » Vowles: keyboards

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