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Chicago, matrice de toutes les expériences afro-américaines

Never love alone
Chicago, matrice de toutes les expériences afro-américaines Posted on 21 septembre 2019Leave a comment
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Forte de son potentiel industriel, Chicago devient au début du XXe siècle l’une des plaques tournantes des exilés ruraux du Deep South, qui fuient tout autant une précarité économique qu’une ségrégation sauvage. Dans leurs bagages, ils emportent le blues qui va bientôt muter en se connectant à la grande ville de l’illinois : Muddy Waters, élevé dans les plantations du Delta du Mississippi, troque ainsi sa guitare acoustique pour une électrique. Il n’est pas le seul à se convertir après-guerre.

Depuis, Chicago et ses bords pollués du lac Michigan, le blues a toujours droit de cité : de T-Bone Walker à Howlin’Wolf, on ne compte plus les légendes qui y ont pris racine.

Sur ce puissant terreau, d’autres vont prolonger le mouvement : du révérend Thomas A. Dorsey – visionnaire qui posa dans les années 1930 les jalons du funk – au diabolique Bo Diddley, inventeur putatif du rock, des Soul Stirrers à Sam Cooke au batteur de jazz Jack Dejohnette, Chicago est devenue le plus fertile sillon de la musique noire-américaine dans toute sa diversité.

Quoi de plus normal quand on sait que la ville abrite l’une des plus grandes populations afro-américaines du pays ? Tout comme il n’est guère étonnant que ce soit en ce laboratoire grandeur nature, matrice de toutes les expériences afro-américaines, que naît en 1965 l’Association for the Advancement of Creative Musicians, à l’initiative du pianiste Muhal Richard Abrams et de quelques autres musiciens fatigués des conditions indignes de leur talent.

Au programme, l’imagination au pouvoir, l’improvisation sans limite, une partition décloisonnée des barrières et œillères mentales.

Fonctionnant sur les principes d’une coopérative qui va vite fédérer de nombreux musiciens de Chicago – et non des moindres, d’Anthony Braxton à Henry Threadgill, sans oublier l’Art Ensemble Of Chicago, Earth Wind And Fire ou encore les pionniers de la house music -, l’AACM se fixe pour objectifs de valoriser la « Great Black Music », terme moins restrictif que celui de jazz, trop connoté à leurs goûts, mais aussi de venir en aide aux artistes, en leur apportant un soutien financier ou juridique.

Il est également question de s’impliquer à tous les niveaux, des concerts à l’enseignement, et bien sûr de défendre des lignes politiques alternatives.

« A partir des armées 60, les mouvements artistique et politique n’ont plus fait qu’un. Nous étions sur le principe de l’unité. Chicago était à la pointe de ces combats. J’ai fait ma part du travail, en fondant l’Afro Arts Theater, une entreprise collective autogérée et un lieu d’éducation populaire, où nous organisions notre propre sécurité’, rappelait en 2008 le légendaire Kelan Phil Corhan, qui fut l’un des membres fondateurs de l’AACM et signa en 1967 un mémorable Malcolm X Memorial sur le micro-label Zulu Records.

Un an plus tard se tint la convention démocrate qui fut le théâtre d’émeutes et d’une sévère répression, puis d’un procès politique contre le Black Panther Party.

« A partir du moment où Stockely Carmichael (l’un des leaders Black Panther), est venu dans mon théâtre, en septembre 1968, je suis devenu la cible de la CIA. Ils ont fait en sorte que ma popularité soit mise à mal. Le mouvement d’émancipation noir- américain a changé de nature, sous tutelle des mêmes », révélait Kelan Phil Cohran

Il aura depuis quarante ans œuvré comme travailleur social, mais aussi comme passeur de flambeau : il est le géniteur de l’Hypnotic Brass Band dont huit des neuf musiciens sont ses bambins ! L’orchestre s’est ainsi illustré lors des meetings de Barack Obama. Preuve que, loin d’être éteinte, la flamme de l’AACM continue de souffler sur la ville.

Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter la saxophoniste Matana Roberts, née dans le South Side, le grand ghetto de Chicago, avant de partir dans la constellation montréalaise Godspeed You ! Black Emperor (collectif de rock également connu sous l’acronyme GY!BE).

Elle y a publié Les gens de couleur, premier chapitre d’une vaste fresque qui, tout en fouillant les racines familiales, du côté du blues du Mississippi, interroge l’identité fragmentée des Etats-Unis, un peuple composite hanté par ses fantômes et ses mémoires d’outre-tombe.

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