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Exile on main street (The Rolling Stones), une jungle marécageuse de riffs

Never love alone
Exile on main street (The Rolling Stones), une jungle marécageuse de riffs Posted on 27 février 2019Leave a comment
Never love alone

Exile on main street – Octobre 1970 – Mars 1972 aux Olympic Studios, London; Nellcôte, France; Sunset Sound Recorders, Los Angeles
Habitées par le blues et la soul, les chansons de ce double album célèbrent avec une ferveur lascive les joies de l’âme.

Si Sticky Fingers était l’album à la braguette magique, les Stones d’Exile on Main Street semblent en pleine panne des sens – la langue, ils la tirent encore, mais d’épuisement. Le refrain de la chanson d’ouverture, Rocks Off, donne d’ailleurs la clé de ce qui, en mai 1972, sonne comme un album de reprises mal fagotées : “Je n’arrive plus à jouir que lorsque je rêve”, se lamente Jagger.

Exile on Main Street offre effectivement une recension des pollutions nocturnes et rêves humides des Stones provoqués par les musiques afro-américaines.

Exile on main street (The Rolling Stones)
Exile on main street (The Rolling Stones)

Selon Keith Richards, le riff de Satisfaction lui serait venu lors d’une apparition, en 1965, de Martha & the Vandellas dans un motel de Floride. A Villefranche-sur-Mer, où s’ébauche Exile on Main Street, une foule de fantômes (Robert Johnson, Hank Williams, Otis Redding) et d’idoles de toujours (Chuck Berry et Little Richard) font la bringue dans la caboche du guitariste – et dans la villa Nellcote où, fuyant le fisc britannique, lui et sa tribu ont emporté leurs pénates.

Comme le laissait entendre son titre de travail, Tropical Disease, Exile on Main Street mêle le cagnard de la Côte d’Azur et les brumes électriques de Louisiane, invite sous les palmiers les fièvres des marais, met un alligator dans la guitare de Keith et un crotale dans les pattes d’eph de Mick.


Exile on main street (The Rolling Stones)

D’où des chansons aussi venimeuses que somnambules qui titubent, transpirent à grosses gouttes et dépitent les fans, déconcertés par la disparition de l’insolente maîtrise à laquelle les Stones devaient leur statut de divinités décadentes du rock’n’roll. Non que la décadence soit absente d’Exile on Main Street.

Comme les témoignages de l’époque, qui pullulent de dealers et d’adultères (et font la part belle, en la personne de la compagne de Keith, Anita Pallenberg, à la plus vénéneuse des sorcières en bikini), ses quatre faces regorgent de dope (“Sweet Virginia” planque du speed dans ses chaussures), de filles à l’esprit très ouvert (la “Butter Queen” de Rip this Joint est une groupie inséparable de sa motte de beurre) et, avec Turd on the Run (“l’étron qui se carapate”), de provoc proto-punk.

Exile on main street (The Rolling Stones)
Exile on main street (The Rolling Stones)

Mais pour leur premier album post-Altamont (bien que sorties en 1971, les chansons phares de Sticky Fingers avaient été lustrées en Alabama, quelques jours avant le festival durant lequel, en décembre 1969, les Hell’s Angels jouèrent du couteau), le satanisme de pacotille est balayé au profit d’une spiritualité inédite : fréquentant le tabernacle autant que le bordel, Exile on Main Street offre des chansons gospel (Let It Loose, Shine a Light et Sweet Black Angel, inspirée par l’activiste noire Angela Davis), absolus monuments de ferveur.

Une ferveur lascive toutefois – fort peu presbytérienne, l’Eglise des Stones est celle des Staple Singers, du révérend Solomon Burke et des prêches orgasmiques, qui fouettent les sens (“J’ai besoin d’un fix de salut…”, braille Jagger dans All down the Line) autant que l’âme.

Exile on main street (The Rolling Stones)
Exile on main street (The Rolling Stones)

Et de l’âme, Mick n’en a jamais eu autant besoin : héritant des canevas de chansons hallucinés par Keith et sa clique de junkies (Gram Parsons ne survivra guère à son séjour à Nellcote), il laisse sa voix danser sur ces riffs biseautés et ces boogies mabouls, invente une chorégraphie verbale où le cut-up à la Burroughs en découd avec les dialectes des juke-joints (Ventilator Blues, Soul Survivor) et des honky tonks (Sweet Virginia, Torn and Frayed).

Jamais les rythmes du terroir n’avaient exulté d’aussi jouissive manière, ni chez Creedence (trop puritains) ni chez les Stooges (trop autodestructeurs) : shootées au jazz (Dr. John se pointe au piano), au rockabilly (Bobby Keyes a joué avec Buddy Holly), au blues et au hillbilly, des chansons aux yeux creusés par l’épuisement et au foie ruiné par le bourbon dessinent une Amérique inconnue des autochtones. Et font d’Exile on Main Street un inépuisable album continent dont on n’a pas fini de vénérer les ruines, briquer les trésors et chevaucher les tornades.

Exile on main street (The Rolling Stones)
Exile on main street (The Rolling Stones)

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CRÉDITS : Keith Richards : Chant sur Soul Survivor (Prise alternative); Lisa Fischer, Cindy Mizelle : Chœurs; David Campbell : Arrangement des cordes sur Following the River; Production : Don Was et The Glimmer Twins; Bob Clearmountain : ingénieur

Musiciens supplémentaires

Al Perkins – guitare pedal steel sur Torn and Frayed
Bill Plummer – contrebasse sur Rip This Joint, Turd on the Run, I Just Want to See His Face et All Down the Line
Bobby Keys – saxophone, percussions sur Happy
Jim Price – trompette, trombone, orgue sur Torn and Frayed
Billy Preston – piano et orgue sur Shine a Light
Nicky Hopkins – piano
Ian Stewart – piano sur Shake Your Hips, Sweet Virginia et Stop Breaking Down
Richard Washington – marimba sur Sweet Black Angel
Jimmy Miller – batterie sur Tumbling Dice (outro), Happy et Shine a Light, percussions sur Sweet Black Angel, Loving Cup, I Just Want to See His Face et All Down the Line

Chœurs :
Clydie King, Vanetta Fields : sur Tumbling Dice, I Just Want to See His Face, Let It Loose et Shine a Light
Gram Parsons : sur Sweet Virginia
Jerry Kirkland : sur I Just Want to See His Face et Shine a Light
Tamiya Lynn, Shirley Goodman, Mac Rebennack alias Dr John : sur Let it loose
Joe Green : sur Let It Loose et Shine a Light
Kathi McDonald : sur All Down the Line

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