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Workin’ Together (Ike et Tina Turner), deux enfants terribles chauffés à blanc

Never love alone
Workin’ Together (Ike et Tina Turner), deux enfants terribles chauffés à blanc Posted on 22 décembre 2019Leave a comment
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Ike et Tina Turner Workin’ Together – Enregistré en 1970 au Bolic Sound (Inglewood, CA) – Liberty records
En 1971, Ike & Tina proposent l’album «Workin’ Together» publié par Liberty qui va passer une dizaine de mois dans le hit-parade américain, en grimpant jusqu’à la vingt-cinquième position. Décidément rock, il contient une moitié de titres signés Ike Turner, Eki Renrut (son pseudo) et Aillene Bullock (autrement dit Tina). Le reste étant consacré à un choix de reprises impeccables dont Get Back des Beatles, Proud Mary de Creedence Clearwater Revival et Ooh Poo Pah Doo de Jessie Hill.

1969 est une bonne année pour Ike et Tina Turner. Le couple stakhanoviste du rhythm’n’blues sort d’une décennie de galères et de concerts chiches dans des bouges pour se retrouver à Las Vegas en première partie d’Elvis Presley. Une autre invitation arrive : les Rolling Stones convient le couple infernal à effectuer la première partie de leur grand come-back 1969, soit plus de quinze concerts prestigieux aux USA.


Ike et Tina Turner Workin’ Together

Ike est tellement content de cette bonne nouvelle qu’il décide d’aller s’acheter des disques. Tina suit sans hésiter. Et là, dans un magasin de San Francisco, la lionne entend un truc qui la laisse sans voix. Après enquête, il s’avère qu’elle vient d’écouter « Come Together », nouveau single d’un groupe nommé les Beatles. Tina la tigresse est en arrêt. Pétrifiée par ces Anglais blancs qui braconnent en territoire soul. Ike surenchérit. Il l’a toujours dit, toujours prévu : “Cette merde rock envahit tout. C’est de la merde chaude, baby, ça va faire des tubes… » Ike est alors très énervé par John Fogerty dont le Creedence squatte les ondes radio.

Un mois plus tard, Tina Turner est donc aux premières loges pour découvrir de plein fouet les Stones jouant « Honky Tonk Women ». Elle décide d’enregistrer un album totalement rock à la personnelle manière de Ike son mentor, bien sûr.

Ike et Tina Turner Workin' Together
Ike et Tina Turner Workin’ Together

Ike est un musicien d’un autre siècle. Il a joué sur un des premiers 45 tours de rock’n’roll, « Rocket 88″, accompagné les bluesmen Howlin’ Wolf, John Lee Hooker et découvert BB King pour la marque Kent.

Lors de la tournée Rolling Stones, c’est un tsunami que Tina libère sur scène. Pareille chance se représentera-t-elle ? Sa version sybarite de i’ve Been Loving You Too Long » (Otis Redding) donne des frissons aux milliers de spectateurs qui en oublieraient presque qu’ils sont venus applaudir Mick Jagger. Lui-même fan total, couvrant la diva de roses et d’affection, sous le regard dubitatif de son époux.

Dès la fin de la tournée, Ike entraînera sa chanteuse dans de petits studios qui émaillent le Midwest. Ike a repéré un nouvel accordage de Keith durant la tournée des Stones… Keith Richards :

« A cette époque, j’avais découvert les possibilités de I’open tuning, enregistré deux trois trucs dont Honky Tonk Women ‘ et je développais ça sur la mute. Je crois me souvenir que Ike et Tina ont rejoint la tournée Rolling Stones à San Diego. Je vais aux chiottes et lke y est. Il me voit, sort son flingue : ‘Keith… viens ici salopard..’ — OK… Ike, mon pote, c’est quoi le problème ?’ Il m’emmène dans sa loge et là, le revolver pratiquement sur la tempe : ‘Montre-moi ton putain de tuning… Tu enlèves une corde et après ?’ Je lui ai dit tout ce que je savais du truc à l’époque et, six mois plus tard, j’entends l’album ‘Come Together’. Putain, mec, en une seule leçon, ce vieux briscard de Ike avait tout pigé et tiré un putain d’album entier de tout ça ! » (— interview recueilli par Philman, décembre 2010).

Ike et Tina Turner Workin' Together
Ike et Tina Turner Workin’ Together

Ike Turner avait obtenu son premier hit en 1960. Une décennie plus tard, il voit les barrières s’abaisser. Si Elvis et les Stones invitent sa revue, peut-on au moins espérer que les fans de rock jettent enfin une oreille sur les disques du couple sulfureux ?

L’album fonctionne donc avec deux reprises par face. En premier lieu, un titre des Beatles et un autre des Rolling Stones. Pas de prisonniers. En face deux, « I Want To Take You Higher » de Sly And The Family Stone. Avec James Brown, Sly Stone défriche alors la voie d’un funk naissant et la version du duo est roublarde et dynamique.

Encore plus édifiant est l’autre cover. rien moins que ‘Evil Man du groupe de rock motard Crow. Preuve qu’une bonne chanson transcende les genres : incroyablement, au même moment, à Londres, Ozzy Osboume inclut le même titre dans le premier album de Black Sabbath sous le titre « Evil Woman » !

Ike et Tina Turner Workin' Together
Ike et Tina Turner Workin’ Together

Mais ces reprises sont disséminées au milieu des originaux de Ike. Et là encore, il faut reconnaître au tyran domestique une incroyable capacité créatrice. Ike transcende l’open tuning stonien et offre ses propres sulfureuses compos: « Contact High », « Keep On Walking », ‘It Ain’t Right » et autres trouvailles totalement au niveau inventent le black rock.

Le riff de « Too Much Woman » sera allègrement pillé ensuite par Ronnie Wood qui bâtira une dizaine de chansons sur cette astuce. Sur « Why Can’t We Be Happy », Ike enclenche sa wah-wah et on comprend soudain quel prodigieux maître guitariste il fut. Le truc de Ike étant la précision. Chacune de ses notes fait mouche. Bavardage proscrit. Mais là, avec les chœurs des Ikettes, dans la pénomaM propice des studios, il se contente de tisser un sensuel tapis de lave en fusion sur lequel la tigresse feule et rugit.

Plus que la guitare, l’instrument fétiche d’Ike était Tina, à qui – sur scène — il imposait des chorégraphies pour le moins lubriques. Autant dire que la revue que menait Ike, secondé – et de quelle manière — par Tina et les chœurs des Ikettes, n’avait rien de l’office du dimanche !

Ces deux enfants terribles délivraient une musique aphrodisiaque, où Tina Turner – véritable bête de scène agressive – excitait constamment les sens, s’offrant sans jamais se donner, tour à tour lascive ou lionne rugissante, éructant autant qu’elle chantait, trépignait et provoquait.

Soul, funk, gospel et rhythm’n’blues paraissent mélangés et chauffés à blanc, traversés d’éclair de folie érotique et parcourus par une frénésie sauvage hors du commun.

Dans les années soixante-dix, la critique parlait d’Ike & Tina Turner comme d’un duo laissant enfin parler les corps châtrés par la société de consommation. Après que Tina Turner se soit légitimement révoltée contre sa condition de souffre-douleur, on en oublia presque combien ce terrible tandem avait su tenir la dragée haute à James Brown.

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CREDITS :

  • Tina Turner – lead vocals
  • Ike Turner – vocals (intro of « Proud Mary »), all instrumentation
  • The Ikettes – background vocals
  • The Kings of Rhythm – all instrumentation
  • Brent Maher – engineer
  • Herb Kravitz – photography
  • Ron Wolin – art direction
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