Posted in INTERVIEW

Interview de G.S. Heron

Never love alone
Interview de G.S. Heron Posted on 6 octobre 2012Leave a comment
Never love alone

D’une voix lente et grave, il commence à égrainer son histoire : Le Chicago de l’immédiat après-guerre où ses parents font connaissance en 1946 et se marient dans la foulée. Sa naissance dans cette même ville le 1er avril 1949, et son départ l’année suivante pour Jackson, Tennessee, où il rejoint sa grand-mère maternelle. Là, il coule une enfance tranquille, semblable en tout point à celle des autres gamins de son âge. « Mon père était footballeur, il a joué pour les Celtics de Glasgow. C’est sans doute de lui que je tiens mon goût pour le sport. Ma mère était bibliothécaire et professeur. D’elle j’ai sans doute hérité un fort penchant pour les livres. Sport et livres… Une drôle de combinaison. » La musique, il s’y met presque par accident, sa grand-mère ayant récupéré un piano contre la somme de 6 dollars auprès de leur voisin immédiat, une entreprise de pompes funèbres contrainte de fermer boutique. Il écoute la radio et commence à pianoter tout seul, essayant tant bien que mal de reproduire le plus fidèlement possible les tubes du moment. Du doo wop, du blues. Des trucs comme « Stand By Me » ou « Duke Of Earl ». « C’est pour ça qu’il y a tant de progression d’accords blues dans ma musique. On peut raconter des histoires avec le blues. » Plus tard, il prend quelques cours avec une voisine, qui durant près d’un an va lui enseigner des hymnes religieux qu’à son tour, il joue à sa grand-mère.

A la mort de celle-ci en 1962, il part s’installer à New York avec sa mère dans le Lower West Side. Un quartier à dominante hispanique qu’on appelle aussi Little St Juan en référence à cette ville de Porto Rico. « La vie y était moins chère qu’ailleurs et c’était exactement ce que nous recherchions. » Moins chère, mais pas facile pour autant. Le soir après l’école, il exerce toutes sortes de petits boulots pour ramener de l’argent à la maison. Pour le reste, ses centres d’intérêt ne varient pas. Le sport, la musique et les livres. Il écrit déjà énormément. A l’école, ça marche plutôt bien. Il décroche une bourse pour une école privée, passe l’équivalent du bac et est orienté vers la Lincoln University en Pennsylvanie. Il y reste deux ans. « Juste le temps de dévorer quelques bouquins », glisse-t-il malicieusement. Manière de signifier qu’il a d’autres choses en tête que l’obtention d’un diplôme universitaire.

Ecrire son premier roman, par exemple. Durant les douze premier mois, il s’efforce d’allier ses obligations scolaires et ses aspirations littéraires. En vain. Las de courir inutilement deux lièvres à la fois, il finit par trancher, six semaines après sa deuxième rentrée universitaire, et décide de mettre une croix provisoirement sur ses études pour se consacrer pleinement à la quête de son Graal. « Je ne faisais rien de bon à l’école. Lorsque j’étais en cours je pensais sans cesse à mes personnages. Et lorsque j’étais devant ma machine à écrire, je culpabilisais à l’idée que j’étais en train de foutre en l’air ma scolarité. »

“The Vulture” est un polar bien ficelé, avec une construction assez élaborée qui n’est pas sans rappeler celle du film Pulp Fiction. Faisant fi de toute continuité dans la narration, Gil Scott-Heron nous donne à voir une seule et même histoire au travers les trajectoires respectives des différents protagonistes. Pièce par pièce, le puzzle se reconstitue sous nos yeux. Pour ce premier livre dont l’action se déroule dans son quartier de Little St Juan, il voit grand. Il se rend à New York et confie son manuscrit à un éditeur. Celui-ci se déclare prêt à publier la chose sous réserve de pouvoir y apporter quelques retouches substantielles. Scott-Heron refuse. Il ne s’est pas démené pendant toute une année pour que le premier scribouillard venu mette en pièce son histoire. Son manuscrit finit par aboutir sur le bureau d’un agent littéraire bien installé dans le métier puisqu’elle compte parmi ses clients John Updike et Ken Kesey, l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucou. Coup de chance, elle aime le manuscrit et le passe à l’un de ses amis qui choisit de l’éditer tel quel. Mais malgré quelques bonnes critiques, c’est un bide. « A cette époque, la mode était aux autobiographies, pas au polar. »

Gil Scott-Heron n’est pas affecté par l’échec commercial du The Vulture. La chance semble tourner. Il va trouver Bob Thiele, le producteur de John Coltrane, qui vient de quitter le label de jazz Impulse ! pour monter sa propre maison de disques, Flying Dutchman. « Il n’avait pas assez d’argent pour enregistrer mes chansons. A la place, il m’a proposé de mettre en boîte un album de poésies. » Small Talk At 125th & Lenox est un disque-charnière dans l’histoire de la musique afro-américaine. Il préfigure au même titre que l’œuvre des Last Poets la révolution hip hop qui va retourner le Bronx quelques années plus tard. Le premier morceau, au titre particulièrement évocateur, (« The Revolution Will Not Be Televised ») marquera durablement les esprits, même s’il est probable que beaucoup sont alors passé à côté de sa dimension humoristique pour n’en retenir que l’aspect le plus évident : la force du slogan.

« L’humour est très important pour moi. C’est l’une des meilleures façons d’examiner sérieusement les nombreux non-sens de la vie. Langston Hughes l’avait très bien compris et je me suis inspiré de son travail. » Sur un tapis de percussions, Gil prévient ses frères qu’ils n’auront pas besoin de rester à la maison, pas besoin de brancher leur TV ni de se lever durant les pubs pour aller se chercher une bière dans le frigo. La révolution n’aura pas pour cadre le petit écran, elle ne leur sera pas proposée par les photocopieurs Xerox, mais se déroulera loin des caméras et des plateaux de TV. Satire féroce de la représentation spectaculaire du monde à travers le petit écran, « The Revolution Will Not Be Televised » n’a rien perdu de sa pertinence plus d’un quart de siècle après sa sortie.

Gil Scott-Heron enregistre deux autres albums pour Flying Dutchman, Pieces Of A Man et Free Will, qui comptent parmi ses plus réussis. A cette époque, il est accompagné par une équipe de fines gâchettes, aussi à l’aise sur le terrain du jazz que sur celui de la soul. Assisté de Ron Carter, Bernard Purdie, Hubert Laws, il s’y révèle un chanteur au style unique, touchant de fragilité. Mais le torchon brûle avec Thiele. Après que le producteur a refusé de faire figurer à côté de son nom celui de son alter ego de toujours Brian Jackson, il prend ses cliques et ses claques et enregistre avec Brian un album pour Strata East, un petit label indépendant fondé par Charles Tolliver et Stanley Cowell sur la côte Est. Winter In America est le plus intimiste des albums enregistrés par la paire, et aussi l’un de ses plus précieux.

La parenthèse Strata East ne dure pas. Lors d’un concert du Midnight Band, leur nouveau groupe, Gil et Brian sont approchés par Clive Davis, un jeune loup aux dents longues qui ne va pas tarder à se faire un nom dans l’industrie du disque. Il les accueille sur son tout nouveau label Arista. C’est le début d’une relation féconde, puisqu’en l’espace de huit ans ce n’est pas moins de dix albums qui sortiront. Tous ne sont pas d’égale qualité. Certains, en particulier dans les dernières années, louchent un peu trop franchement vers une musique légère manquant quelque peu de caractère (1980, par exemple). Toutefois le bilan d’ensemble demeure plus que convaincant, des albums comme First Minutes Of A New Day, From South Africa To South Carolina, Bridges, Secrets ou Reflections ne déparant aucunement au coté des premiers brûlots du chanteur. Les autres comportent presque toujours au moins un ou deux morceaux valant à eux seul le détour.

La sonnerie du téléphone résonne dans la pièce d’à côté. C’est déjà la troisième fois depuis le début de notre entretien. Cette fois, ça a l’air plus important. Il s’excuse et me laisse en plan. Quelques minutes plus tard il est de retour. « C’était Brian », dit-il avant de reprendre le fil de son histoire. On est au début des années 80. Des années difficiles. A l’époque, il délaisse les studios d’enregistrement pour se consacrer davantage à l’écriture ainsi qu’à la scène. De temps à autre, il consent à graver un nouvel album (trois en quinze ans, dont un en public) mais visiblement le cœur n’y est plus. « J’ai déjà laissé de nombreuses traces enregistrées. Pas loin de vingt disques. Combien peuvent en dire autant ? Dans ces vingt disques, il y a largement de quoi satisfaire tous ceux qui apprécient ma musique. »

Il lui paraît plus important aujourd’hui de rééditer son catalogue plutôt que d’y ajouter de nouveaux chapitres. Après douze ans de démêlés judiciaires, il vient de récupérer l’usage de ses bandes, et peut donc enfin s’atteler à la tâche. Trois albums, parmi ses meilleurs, viennent ainsi d’être réédités en CD par ses soins avec pochette d’origine, inédits et nouvelles notes de pochette. La lecture de celles-ci s’avère des plus instructives. Elles fourmillent d’informations et de détails sur les circonstances de l’enregistrement, les différents participants, le choix des visuels ou des titres des morceaux. Autant ce grand timide répugne à se prêter au cirque médiatique ou à parler de lui, autant il semble attacher de l’importance à ce que son œuvre soit convenablement documentée. Refusant de se mettre en avant, il n’a cessé d’insister sur la contribution d’un tel ou d’un tel, comme s’il lui était décidément trop désagréable de se trouver au centre des regards.

Cette attitude en dit long sur l’humilité du personnage. Comme cette réflexion lancée après que je lui ai demandé des précisions sur son combat pour récupérer l’usage de ses bandes : « Je ne me suis pas battu, j’ai attendu. Je ne me bas pas. Jamais. » Pas étonnant qu’il ne se soit jamais fait aux mœurs du showbiz, si éloignées de sa conception de l’existence. « C’est un univers extrêmement compétitif. On y rencontre fort peu de gens talentueux, et pourtant, Dieu sait si l’on y fait des rencontres. » Ce mélange de lucidité, de désenchantement et d’espoir est au cœur même de son œuvre. Prenez les héros de son premier livre. Tous, sans exception, se comportent de manière pas très propre à un moment ou l’autre de l’histoire. Des salauds ? Juste des êtres humains, ni meilleurs ni pire que leurs semblables, essayant de s’en sortir dans un contexte guère reluisant, qu’ils n’ont pas choisi. « Certains y parviendront, d’autres pas. Nul ne sait de quel côté penchera la balance. Tous ont l’espoir chevillé au corps tout en sachant au fond d’eux-mêmes que leurs chances d’y parvenir sont minimes. »

Gil Scott-Heron ne croit pas en la perfection. Il croit en l’honnêteté, à la force de la vérité. Sans doute est-ce pour cela qu’il n’a jamais adhéré à un quelconque groupe, ou une organisation politique. « Rentrer dans un groupe aurait signifié me séparer de mes semblables ». Il a préféré au rôle de militant celui d’observateur. Forcément, cela a un prix. Il y a de moins en moins de place pour les desperados de son espèce. L’audience a duré trente-cinq minutes. C’est peu quand on sait qu’il faut souvent dix minutes pour casser la glace. C’est beaucoup, parce que Gil Scott-Heron ne fait pas de « promotion », comme on dit vulgairement. Il vous accorde un peu de son temps, c’est différent. Nous sortons de son appartement et nous dirigeons vers le métro. Quelques personnes le saluent, il leur retourne la politesse d’un signe de la main. Soudain, il s’arrête. Il a oublié quelque chose à l’appartement. Le temps de faire ses adieux, et il rebrousse chemin.

© Vincent Tarrière
 pour Vibrations magazine www.vibrationsmusic.com

Never love alone

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.