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Interview de A. Goraguer

Never love alone
Interview de A. Goraguer Posted on 4 septembre 2012Leave a comment
Never love alone

Vous vous souvenez de votre première rencontre avec Boris Vian ?

À l’époque, j’accompagnais Simone Alma au piano. Elle cherchait des chansons un peu jazzy et s’était adressée à Boris Vian, le sachant amateur de jazz. C’est donc à travers elle que j’ai rencontré Boris Vian. J’ai eu immédiatement beaucoup de sympathie pour lui car c’était quelqu’un d’extrêmement simple. Très vite, il m’a rappelé pour savoir si j’étais libre car Jimmy Walter, son accompagnateur à l’époque, avait de plus en plus de travail et ne pouvait plus assurer les galas de Boris. C’est donc un peu comme remplaçant de Jimmy Walter que j’ai commencé à fréquenter Boris Vian et à travailler avec lui. On est devenus amis tout de suite.

Ensemble, vous avez écrit et composé une cinquantaine de chansons dont une bonne quinzaine qui n’a jamais eu d’interprètes…

Pour certaines d’entre elles, nous pensions parfois à tel ou tel interprète à qui elles pourraient convenir. On nous en demandait aussi, mais nous faisions tout d’abord des chansons par plaisir et, j’allais dire, pour nous amuser. Ce n’était pas du tout une entreprise organisée ! Ce n’était ni mon état d’esprit, ni celui de Boris. Ni vraiment celui de l’époque.


Dans vos compositions et orchestrations, vous avez l’art de vous adapter à tous les styles musicaux, à toutes les atmosphères… La marque Goraguer ?


Sans doute, parce que je m’intéresse à toutes sortes de musiques bien que je sois parti du jazz. Essayer tous les styles m’a été très utile, par la suite, pour écrire des musiques de films car on peut vous demander n’importe quoi ! Par exemple, s’il y a une séquence avec un cirque, il faut savoir composer une musique genre « cirque » !


Vous avez enregistré des albums instrumentaux sous le pseudonyme de Laura Fontaine !


Oui, des 30 cm avec des standards américains. Ces disques ont bien marché jusqu’au jour où un directeur artistique a vendu la mêche en disant que c’était un orchestre français et que derrière Laura Fontaine se cachait Alain Goraguer… Ça a moins marché à partir de ce moment. Allez savoir pourquoi…


On dit que vous avez amené le jazz dans la chanson de variété…


C’est vrai. Et là où ça a été le plus flagrant, c’est avec Gainsbourg.


Gainsbourg, Vian, justement. Une même famille ?


Je suis tout de suite devenu ami avec l’un et avec l’autre, mais on ne s’est jamais vus tous les trois ensemble. Boris était quelqu’un de très éclectique. Ce qui l’amusait, c’était de faire quelque chose qu’il n’avait jamais fait. Il s’y consacrait à fond pendant six mois ou un an et puis il passait à autre chose. Il voulait se prouver qu’il était capable de le faire. Et pas que dans la chanson, puisqu’il a été ingénieur, romancier, auteur de pièces, chanteur, directeur artistique et j’en passe… À l’époque, on faisait ce métier d’abord pour s’amuser. Et si on gagnait de l’argent, on était très content.

Alors que chez Gainsbourg, la chanson était primordiale, même si la peinture l’intéressait aussi. Je lui ai souvent suggéré de se consacrer à ses deux passions, mais il n’y parvenait pas. Il a donc laissé tomber la peinture, et c’est dommage car il avait du talent là aussi. Chez Gainsbourg, il y avait aussi le désir de gagner de l’argent, c’était important pour lui. Ce qui n’enlève rien à son talent, bien entendu. Finalement, Boris et Serge n’avaient rien de commun.

Vous avez des souvenirs des séances de travail avec Boris ?

Lorsque l’on se voyait, on ne travaillait pas tellement, en fait, on s’amusait, on rigolait, on déconnait… Le plus souvent, je faisais une musique et la lui proposais, ce qui pouvait lui donner une idée de texte. Ça fonctionnait aussi dans l’autre sens. Le véritable travail n’a pas été fait « ensemble », mais chacun de son côté. Dès que l’un d’entre nous avait fait quelque chose sur la musique ou les paroles de l’autre, on se retrouvait pour une séance de travail… mais le travail avait déjà été fait, chacun chez soi. Quant aux séances d’enregistrement, je dois dire que tout le monde s’amusait.

Jimmy Walter avait appris à Boris à adapter ses textes à la forme « chanson ». Ça n’a pas été le cas avec vous ?


Lorsque j’ai connu Boris, il est possible que Jimmy ait déjà eu cette influence sur lui pour qu’il « formate » ses poèmes en chansons. Quand je suis arrivé, c’était déjà fait !


Au sein de la maison de disques, n’y avait-il pas d’intervention au nom de la censure ou de la… rentabilité (certaines productions de Boris étant assez farfelues) ?


Non, on nous laissait faire ce qu’on voulait. Sinon, Boris ne l’aurait pas supporté, et moi non plus, d’ailleurs. Jacques Canetti ne nous a jamais enquiquiné là-dessus, il y avait une liberté totale, nous avions vraiment « carte blanche ». La seule chanson qui a vraiment posé problème, c’est effectivement Le Déserteur dont je n’ai pas fait la musique. Cette chanson était un véritable acte politique et elle a fait scandale. J’ai accompagné Boris pendant cette fameuse tournée où il s’est fait agresser par le maire de Dinard. C’était assez pathétique : Boris, qui faisait une tête de plus que le maire, continuait à chanter… Et il a quand même fini son tour de chant !


J’irai cracher sur vos tombes ?


J’avais composé la musique une fois le film monté. C’est hélas un très mauvais film qui n’a pas du tout marché. Ma musique avait beaucoup plu à Boris, mais dans un très malheureux contexte, puisqu’il est mort au début de la projection, ce 23 juin 1959…


Vous arrêtez votre collaboration un an avant sa mort, lorsque vous commencez à travailler avec Gainsbourg…


Nous n’avons pas arbitrairement arrêté, mais nous avions tellement d’activités, chacun de son côté… Chez Philips, je commençais à faire beaucoup d’arrangements, ce qui prenait beaucoup de temps. On se voyait donc moins avec Boris.


Plus tard, en 1982, vous avez composé le fameux Gym tonic pour l’émission de Véronique et Davina sur Antenne 2… Un énorme succès.


Je ne m’attendais absolument pas au succès de ce morceau ni à celui de l’émission, d’ailleurs ! Ce thème a été choisi pour la campagne publicitaire des renseignements téléphoniques, le célèbre 118 218 et son fameux « Tou-tou-you-tou » !

© Propos recueillis par R. B. en novembre 2009 www.jechantemagazine.com

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