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Interview de M. Legrand

Never love alone
Interview de M. Legrand Posted on 10 septembre 2012Leave a comment
Never love alone

Vous avez été un enfant prodige, admis au Conservatoire sur dispense à l’âge de neuf ans. Rue de Madrid, vous avez suivi notamment les cours de la légendaire Nadia Boulanger. Quel a été son apport ?

Michel Legrand. – Je suis resté sept ans dans sa classe. On faisait plusieurs classes à la fois : j’étais en harmonie, contrepoint et fugue, direction d’orchestre, et accompagnement de piano avec Nadia Boulanger – j’y ai passé des années magnifiques. J’y ai appris la rigueur, la discipline et, quand je suis sorti de ses mains, à vingt ans, j’étais prêt à tout. J’avais une technique telle que, quand aujourd’hui je suis au pupitre ou quand je joue, je sais exactement ce que je veux. Je joue très mal, mais je joue de tous les instruments, ce qui fait que personne ne peut me bluffer et que je peux montrer des doigtés à tous les violonistes. Je voulais être un musicien classique, faire des concerts, mais il fallait que je gagne ma vie. Par le téléphone arabe, je me suis trouvé à travailler avec Henri Salvador, puis avec Maurice Chevalier – je suis devenu pianiste de chanteurs de variétés.

Ça ne devait pas toujours être amusant, avec des chanteuses comme Jacqueline François, par exemple ?

Eh bien détrompez-vous ! Elle chantait très bien et surtout n’avait peur de rien. Je faisais des orchestrations qui pétaient le feu dans tous les sens et, plus c’était tonitruant, plus Jacqueline aimait ça, et me demandait d’en rajouter encore. Alors qu’avec Salvador, par exemple, il fallait que ce soit un peu pareil tout le temps. Avec Dario Moreno, je me suis beaucoup amusé, en revanche. C’était un musicien formidable, très audacieux.

Avant de devenir principalement compositeur pour le cinéma, vous avez été un des arrangeurs majeurs de la chanson française dans les années 50-60. Ce métier vous a-t-il beaucoup plu ?

Tout était agréable, joli, sympathique. Je me suis beaucoup amusé à écrire des orchestrations un peu folles. Je me rappelle de séances d’enregistrement en mono avec soixante musiciens et un seul micro qui pendait du plafond.

Ecrire des musiques de film pendant plus de quarante ans a été un égal plaisir ?

Ce que j’aimais au cinéma, c’était la variété : un jour vous faites du jazz, puis un air romantique, puis le lendemain un score classique, puis de la musique élisabéthaine, puis du baroque… C’est pourquoi il faut savoir tout jouer. Pour ma part, j’ai la prétention de bien connaître le classique comme le jazz : si vous me demandez d’écrire du Mozart, j’écris du Mozart et je vous promets que vous n’y verriez que du feu ; si vous voulez que je joue du Erroll Garner, je vous joue du Erroll Garner.

Récemment, votre jeune confrère Bruno Coulais nous disait que ce qu’il supporte le moins bien, dans la presse, c’est lorsqu’on dit d’une musique de film qu’elle est “envahissante”…

A mon époque, les connards de critiques disaient : “la bonne musique de film, c’est celle qu’on n’entend pas”. Si la musique ne s’entend pas, il ne fallait pas la mettre ! Il faut que la musique de film ait une formidable présence, et c’est par sa qualité qu’elle sera présente. Si elle est pâlotte, on n’en n’a pas besoin. La musique d’un film, c’est comme un second dialogue.
 
Des regrets dans votre carrière au cinéma ?

Ce qu’on ne peut pas faire au cinéma, c’est essayer. Le musicien arrive toujours à la fin du film, quand il est tourné et même parfois monté. Au mieux, il reste six semaines avant le mixage, pour composer et enregistrer. A ce moment-là, on ne peut pas se tromper. Le scénario a parfois pris des mois ou des années, le tournage peut avoir dépassé de X semaines, le montage a pris tout son temps, mais la musique doit être réussie du premier coup. J’aurais bien voulu, au moins une fois, pouvoir enregistrer quelque chose et recommencer si ça ne va pas …

Vous n’avez jamais eu ce confort ?

Non, jamais. Recommencer une musique de film, ça n’existe pas. Ce qui m’est arrivé, en revanche, c’est de faire une musique qui fait peur au metteur en scène et qu’il ne prend pas. Alors il la fait refaire en vitesse par quelqu’un d’autre. Cette histoire est arrivée à tous les compositeurs …

Quelle est la plus grande contrainte pour un compositeur de bande originale ?

Vous voyez le film avec le metteur en scène, vous décidez quelles séquences sont à musiquer et, là, vous vous rendez compte qu’ici, vous avez ici une minute et trente-sept secondes. Mais il vous faudrait trois ou quatre minutes pour bien exprimer votre idée musicale. Simplement, le vrai travail du compositeur de musique de film, c’est de dire en une minute trente-sept ce qu’il aurait dit en quatre minutes.

Vous avez été un témoin privilégié de l’histoire de la musique et du cinéma. Quelles évolutions significatives avez-vous pu noter ces 50 dernières années ?

De façon un peu ambitieuse, je peux dire que j’y ai participé ! J’ai changé la musique au cinéma pendant la Nouvelle Vague, en France. Puis aux Etats-Unis. J’ai apporté beaucoup de mouvement, d’action, d’anticipation, d’audace. Des compositions très réussies, qui parfois m’amenaient des désagréments, face à des réalisateurs peureux qui balançaient mes œuvres à la corbeille. Tant pis. Et puis il y a eu d’autres compositeurs, d’autres évolutions, et je les suis ! Je suis tout le temps, comme la barque qui avance sur cette rivière en crue.

Jacques Demy vous qualifiait de “fontaine à musique”. Intarissable jusqu’au bout ? 

Ah ah, il avait bu ce jour-là ? Je pense la source intarissable, grâce à la curiosité qui m’anime. Je repousse toujours les possibilités, je me demande toujours jusqu’où je pourrais aller “trop loin”, comme disait Cocteau. Toujours en quête. Et pourtant, j’ai encore l’impression de n’avoir pas fait grand-chose, qu’il me reste un travail monumental à accomplir avant de partir pour une autre planète… Alors je ne dors pas beaucoup, je bosse énormément, j’avance tout droit sans me préoccuper du reste. J’écris dans ma salle de bain, à table, dans mon lit, dans l’avion… Mais pour moi, ce n’est pas du boulot, j’adore ça ! Le moment de la création, quel bonheur ! Quand je ne crée pas, je me demande ce que je fais sur terre !

Que pensez-vous des nouveaux outils et instruments à la disposition des compositeurs – les ordinateurs et les sampleurs ?

J’ai ça chez moi pour faire quelques jeux tout seul. Mais, pour l’écriture musicale, c’est de la merde. Seulement, les gens s’en servent pour écrire de la musique – ou pour croire qu’ils en écrivent – sont des cons : la musique est un langage ; on ne peut pas en écrire si on ne parle pas la langue. Ce que vous donnent ces machines, c’est de n’être rien. Pour le rock, c’est parfait : les machines le font toutes seules. Mais dès l’instant que ce n’est plus du rock, on entend seulement un accord minable sur un synthétiseur et une mélodie jouée avec un doigt. Si vous ne parlez pas chinois, n’allez pas vivre en Chine ; si vous ne savez pas la musique, n’écrivez pas de musique.

Vous avez récemment confié à un quotidien ne “jamais avoir joué aussi bien du piano”…

En ce moment, je travaille beaucoup, alors je suis en pleine forme ! J’arrive à m’étonner moi-même. Mes improvisations sont plus intéressantes qu’avant, ma technique meilleure ! Naturellement, je progresse !

Le bouquet de récompenses reçues durant votre carrière vous touche-t-il ?

C’est mignon, c’est gentil, mais ce sont des morceaux de sucres, des caresses dans le bon sens du poil. Ça n’améliore en rien ma qualité musicale !

Quels sont vos meilleurs souvenirs, les rencontres bouleversantes, les moments inoubliables ?

Difficile à dire, il y en a tellement ! De la France aux Etats-Unis, en passant par les pays de l’Est, j’ai rencontré tellement de gens extraordinaires, vécu tant d’expériences intenses, qu’il faudrait plus qu’un panier pour les transporter ! Il y a mes collaborations avec Jacques Demy, avec Didier Van Cauwelaert… C’est Miles Davis, Oscar Peterson, Stan Getz… Mes années aux côtés d’Aragon, c’était sublime. Travailler avec Dizzy Gillespie, un enchantement ! Etre auprès de Ray Charles pendant des décennies, le paradis ! Et Edith Piaf, Maurice Chevalier, Frank Sinatra… Là, je rentre juste de Russie où je tournais avec l’orchestre de Vladimir Spivakov. Magnifique ! Une carrière tissée de 70.000 rencontres !

Avez-vous des regrets, des rêves que vous n’avez pas (encore) réalisés ?

Pas vraiment. En vrac, je regrette de ne pas avoir pu apprendre plus de langues étrangères, visiter certains pays, ou écouter des œuvres que je ne connais pas encore… Tout un travail culturel, en somme, qu’il m’a été difficile d’entreprendre, car j’ai beaucoup écrit, travaillé, voyagé, joué. Donc je n’ai pas eu le temps de lire certains livres extraordinaires auxquels je pense encore. Mais ça viendra… Et puis, j’aurais par exemple voulu travailler avec Judy Garland, pour laquelle je nourris une passion dévorante. Mais je suis né trop tard, pas de remords !

Michel Legrand, pour le public, vous restez un insaisissable… Comment pourriez-vous vous définir ?

Il y a en effet une sorte de mystère qui m’entoure. Lorsque je fais un concert, on ne sait pas très bien ce qui va se passer, si ce sera du jazz, du classique, si je serai seul, ou accompagné d’un orchestre. En même temps, je ne suis pas une énigme : je suis juste un homme qui connaît bien son métier, et l’exerce honnêtement. Voilà.

© Propos recueilli par Bertrand Dicale pour RFI – 2005

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