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Interview de Air

Never love alone
Interview de Air Posted on 21 octobre 2012Leave a comment
Never love alone

Le cadre d’une rencontre en conditionne parfois le contenu. Ainsi, l’interview de Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin a lieu dans leur propre studio, au coeur de Paris, où a été enregistrée l’intégralité de l’album ‘Love 2’. C’est donc au milieu d’instruments venus du monde entier que la discussion débute. Et c’est tout naturellement que les deux musiciens évoquent Visconti, Internet ou la litière pour chat. Ah non, en fait, le cadre ne conditionne rien du tout…

Ce qui frappe, en écoutant ‘Love 2’, c’est qu’il s’agit d’un disque plus rock, moins planant que les précédents. A quoi est dû ce virage musical ?

Nicolas Godin : On essaie de ne jamais faire deux albums qui se ressemblent. Or, en matière de musique calme et planante, on avait un peu fait le tour de la question, d’autant que le dernier album était particulièrement downtempo et introspectif. Accélérer le rythme est apparu comme la seule voie possible pour se renouveler. Mais ce n’est pas une décision prise avant l’enregistrement. Tout s’est fait au feeling. L’idée directrice était de ne pas en avoir.

Jean-Benoît Dunckel : L’autre nouveauté, sur cet album, c’est qu’il y a beaucoup d’instruments joués, de la batterie, de la basse… On est passés du stade électro-pop à une musique jouée presque sans machines.

Vous revendiquez souvent cette étiquette de “vrais” musiciens…

NG : C’est triste, aujourd’hui, plus personne ne sait écrire de chansons avec de bons accords. C’est pourtant le b.a.-ba. Un maçon doit savoir construire un mur droit, avant d’imaginer faire autre chose par-dessus. On est nostalgiques de ce savoir-faire, on défend ce côté vieille école.

A l’inverse, vous n’êtes pas très adeptes du sampling. En fin de compte, les machines vous complexeraient-elles ?

NG : Des samples, on en a utilisé à l’époque de la french touch. Mais toujours dans un but créatif, jamais pour combler un manque d’imagination. On adore les machines, on a grandi avec. On leur a même consacré une ode, avec ‘Electronic Performers’.

JBD : Nos bases musicales sont assez classiques mais, à nos débuts, on adoptait vraiment les méthodes des DJs avec des effets, du Vocoder, des edits inspirés de la house…. C’est justement le mélange des deux qu’on apprécie.

Peut-on néanmoins imaginer un album d’Air sans machines ?

JBD : On y a déjà touché sur la BO de ‘Virgin Suicides’, ce n’est pas insurmontable.

NG : Par contre, hors de question de faire de la folk, ce genre de choses. Une voix plus un texte, ce n’est pas notre délire. Les artistes nu-folk, les disques intimistes, ça a tendance à m’ennuyer sévèrement…

Comment se passe l’écriture des morceaux ? Partez-vous d’un son, d’un rythme, d’une mélodie ?

JBD : Il s’agit parfois juste d’un mot ou d’un riff… Chaque morceau a sa propre méthode. On part d’un de ces éléments, qu’on travaille jusqu’à provoquer un accident. C’est une sorte d’improvisation contrôlée, on attend de tomber sur le nerf du morceau. Après, on organise le tout pour que ce soit harmonieux et plein de surprises.

Si la méthode change, le son Air reste, lui, immédiatement reconnaissable…

NG : On ne peut pas s’en empêcher, c’est plus fort que nous. On ne se dit pas : “Tiens, on va faire un truc qui sonnera comme du Air.” Pour ça, il y a les Rolling Stones : Mick Jagger veut le son des Stones, leur musique répond à une sorte de cahier des charges. Nous, non. Quel que soit l’instrument qu’on utilise – nous ajoutons toujours deux ou trois éléments nouveaux à chaque album -, il sonnera comme du Air. On arrive à un stade où il n’y a plus de distance entre ce qu’on ressent et ce qu’on joue. En même temps, c’est la base de la musique : on est tous différents, il devrait donc y avoir autant de musiques différentes. Malheureusement, beaucoup de choses se ressemblent.

On ressent presque un côté enfantin et merveilleux dans certains morceaux…

NG : C’est vrai, on est un peu retombés en enfance sur ce disque, il y a un côté très ludique. Mais c’est le concept de musicien qui veut ça : dès qu’on franchit la porte du studio, c’est pour “jouer” de la musique. Pour autant, je trouve que les chansons dans lesquelles on ajoute des instruments pour enfants ou des jouets sont un peu ridicules. Nous, on a juste mis un trait de flûte à bec sur un des morceaux, c’est peut-être ça qui rappelle le collège !

Vous chantez sur toutes les pistes de l’album. Les collaborations, c’est fini ?

JBD : On voulait tout produire nous-mêmes, se laisser le temps de polir suffisamment les morceaux et exploiter toutes les possibilités du studio pour les ré-enregistrer et les re-triturer encore.

Ce studio, justement, a une histoire particulière…

JBD : Quand on a trouvé cet endroit, c’était un trou dans un immeuble, il n’y avait rien qu’une prise de courant et une arrivée d’eau. Il a fallu deux ans pour le construire, avant qu’on puisse y entrer, il y a un an et demi. Les disques ne se vendent plus, les maisons de disques vont disparaître avec. Grâce à lui, nous avons notre autonomie. Et pour l’instant, excepté quelques proches amis, nous sommes les seuls à l’utiliser.

Votre musique dessine des climats très forts. Du coup, on fait un peu moins attention aux paroles. Essayez-vous de donner du sens à vos chansons ?

JBD : Quelquefois, j’ai l’impression de le faire. Sur ce nouvel album, on parle de destruction de la Terre, il y a un côté apocalyptique. Mais on entretient toujours une distance avec le sujet. Ça viendra, on fera peut-être un jour des chansons plus lourdes de sens. Mais des chansons engagées ou évoquant des sujets de société, ça non, jamais. On préfère cette espèce de romantisme extra-terrestre qui nous caractérise.

NG : Notre musique est avant tout émotionnelle, nous essayons de produire quelque chose de très profond. Certains la trouvent douce et n’ont pas l’impression qu’elle a été écrite pour cracher quelque chose, alors que c’est le cas. Le problème, quand on dit “cracher de la musique”, c’est qu’on s’imagine tout de suite un chanteur punk hurlant dans son micro…

Vous avez le don de trouver des titres de chansons aussi captivants que sibyllins : ‘Sing Sang Sung’, ‘Be a Bee’, ‘African Velvet’, ‘Tropical Disease’…

JBD : Ils renvoient tous au climat de la chanson qu’ils représentent. Mais c’est vrai qu’on aime bien ce côté publicitaire, immédiat, qui donne envie d’aller voir plus loin.

NG : La preuve, un jour, le père d’un copain m’a demandé de trouver un nom pour une marque de litière pour chat qu’il voulait lancer. J’ai proposé “Cool Cat” et il a bien aimé (rires)…

Votre musique est exigeante mais elle séduit un large auditoire. A-t-on, à un moment ou à un autre, sous-estimé le grand public ?

NG : Il faut faire confiance aux gens, ne pas les prendre pour des cons. Pour autant, il ne me viendrait pas à l’idée de composer un morceau en pensant au public. La musique que je fais, je la fais pour moi. C’est un truc personnel. Sauf en concert où, là, tu réalises vraiment le plaisir que tu peux donner aux gens.

A aucun moment l’album solo de Jean-Benoît (‘Darkel’, en 2006) n’a paru remettre en cause l’existence du duo…

JBD : Air est comme une bicyclette. Si on l’arrête, elle se casse la figure. C’est pour évoluer ensemble qu’on collabore à d’autres projets. Ils nous permettent de croiser de nouveaux instruments, de nouvelles personnes, de nouvelles méthodes… Il y a parfois des moments de tension entre nous, mais pas de disputes. C’est toute la spécificité du travail en commun, l’art de confronter des idées dans une sorte de désintégration. On pourrait résumer ça en une formule : 1 + 1 = 3.

Après avoir écrit plusieurs bandes-originales de films, n’auriez-vous pas envie de passer derrière la caméra ?

NG : Pas du tout. Sur MySpace, j’ai vu un petit film basé sur une de nos chansons, ça m’a filé le bourdon. Nous, on aime les films de Sergio Leone ou de Visconti, et voilà. Chacun son métier, les vaches sont bien gardées !

Internet n’a pas l’air de vous intéresser plus que ça…

NG : Ce n’est vraiment pas mon truc. Je n’ai pas grandi avec ça, je préfère toujours écouter un disque plutôt que de me brancher sur Internet pour écouter des chansons. Je n’aime pas cette façon de consommer la musique, même si ça fait triper les gosses. Et puis, ce sont des majors qui ont fait Led Zeppelin ou les Beatles. J’attends toujours leurs équivalents MySpace…

© Propos recueillis par Julien Demets pour Evene.fr Septembre 2009

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