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Interview de C. Blackwell

Never love alone
Interview de C. Blackwell Posted on 23 septembre 2012Leave a comment
Never love alone

Joël Vacheron: Vous avez été récemment élu comme la personnalité la plus influente de l’industrie musicale britannique durant ces cinquante dernières années. Comment avez-vous accueilli cette distinction ?

Chris Blackwell : Même si je suis très honoré, cette reconnaissance m’a vraiment surpris. Je n’ai jamais véritablement eu le sentiment d’être impliqué dans le milieu de l’industrie musicale. Je me sens plutôt comme une sorte d’outsider qui a suivi sa propre trajectoire…

JV: D’autant plus que vos entretenez une relation particulière avec la Grande-Bretagne ?

CB: Je suis né à Londres et mes parents sont retournés en Jamaïque 6 mois après ma naissance. Je suis revenu brièvement à l’âge de 8 ans pour entamer ma scolarité, mais cela me rendait malade et j’ai dû rentrer. Je suis encore revenu de 10 à 16 ans pour finir ma scolarité. Enfin, en 1962, pour y installer les bureaux du label. À vrai dire, même si j’ai passé pas mal de temps ici, je me sens avant tout jamaïcain. C’est là-bas que je suis chez moi.

JV: Pourquoi avoir choisi Londres pour démarrer l’aventure d’Island Records ?

CB : L’Angleterre était, et reste probablement, un endroit unique pour travailler. À la différence des États-Unis où il y a tellement de villes importantes, ici il n’y en a qu’une. Londres. Tout est créé ou transite par la capitale, car c’est ici que se trouvent les industries et les médias. En plus, tout au long des années 60 et au début des années 70, la musique anglaise était écoutée partout dans le monde. Pour le dire simplement, je suis convaincu que tout le monde sait l’anglais à cause des Beatles ! Je me souviens lorsque je tournais en Europe avant les Beatles, il n’y avait aucun pays, à part peut-être la Hollande, où l’anglais était parlé couramment. C’était donc très difficile de communiquer. Après les Beatles, tout le monde parlait l’anglais et il arrivait fréquemment d’entendre des gens parler avec un accent de Liverpool. Par la suite, Londres est progressivement devenu ce point central vers lequel convergeait tous les regards et cela rendait beaucoup plus facile la diffusion de tout s’y produisait.

JV: Cette année marque également la période de commémoration des 50 ans d’Island Records. Le festival organisé à cette occasion a certainement réveillé pas mal de vieux souvenirs ?

CB : S’il y a bien une attitude que j’adopte la plupart du temps, c’est de toujours regarder vers l’avenir. Je ne suis pas un collectionneur et, par exemple, je ne possède même pas tous les exemplaires des albums que j’ai produits… Il est clair que cet événement m’oblige à regarder un peu en arrière, car les gens me posent sans arrêt des questions sur la manière dont les choses se sont déroulées à l’époque, ils me reparlent de disques que j’avais presque oubliés et, il faut bien reconnaître, j’aime beaucoup ça ! Tout simplement parce que c’était une superbe période durant laquelle nous sommes tous beaucoup amusés. J’exerçais l’activité dont j’avais toujours rêvé le plus au monde et revisiter cette période est une expérience très enrichissante. Mais dès que ces festivités seront terminées, il va falloir à nouveau se tourner vers le futur.

JV: Quels types d’approches ou de dispositions ont eu une influence déterminante sur votre carrière ?

CB: Dès que c’était possible, je partais en tournée avec les groupes. Cela m’a permis d’apprendre énormément sur les artistes et les différents publics et j’ai également pu découvrir l’Europe. À partir de cette expérience il était possible donner des conseils aux artistes sur la manière d’organiser leurs concerts ou sur les attentes du public dont j’ai appris à sentir les réactions. C’est un peu la même approche que j’ai transposée à la conception des albums. Dans un concert, lorsqu’une chanson très puissante est jouée, le public ne désire pas entendre quelque chose de la même intensité juste après. Il a besoin de l’absorber grâce à une chanson plus calme qui, de cette manière, est elle-même mise en valeur. C’est le genre de choses simples qui s’apprennent en assistant à de nombreux concerts, en montant la sono ou en conduisant le bus. Assis dans un office, on n’apprend rien du tout et on n’acquiert pas ce genre de sensibilité. En plus, la plupart des gens qui travaillent dans des labels n’ont aucune idée des difficultés que traversent les artistes pendant leurs tournées.

JV: Island Records a toujours été symbolisé par l’énorme diversité de son catalogue, Est-ce que le line up proposé dans 50 Islands retranscrit cet éclectisme ?

CB : À vrai dire, je n’ai pas été impliqué du tout dans l’organisation et la programmation du festival. C’est le genre de travail qui engendre rapidement des situations compliquées, car il faut gérer beaucoup de petits détails. C’est pourquoi j’ai préféré tout déléguer. Tant mieux, car ils ont réalisé un travail fantastique! Chaque soirée traduit bien la diversité qui a toujours caractérisé Island. Par exemple, c’est très intéressant de faire jouer Baaba Maal et Cat Stevens/Yusuf le même soir. Ils peuvent paraître différents, mais on retrouve beaucoup d’éléments similaires. Tous les deux sont des artistes engagés dans des activités qui s’étendent au-delà de l’industrie musicale.

JV: Est-ce que c’est une qualité que vous recherchiez spécifiquement chez les artistes que vous avez signés ?

CB : Idéalement, oui. D’ailleurs, nous avons plusieurs artistes qui avaient cette qualité. Cat Stevens, Baaba, Bob Marley et U2. Ce sont tous des activistes qui ont acquis un statut de porte-parole qui s’étend bien au-delà de leur carrière musicale. Leurs discours ont eu un impact énorme sur les gens. L’exemple de Cat Stevens et particulièrement emblématique. Lorsqu’il s’est converti à l’Islam, il a adopté une posture très radicale qui l’a poussé à soutenir la Fatwā décrétée à l’encontre de Salman Rushdie. Il avait très mauvaise presse durant cette période et, après les attentats du 11-Septembre, il s’est même retrouvé sur une liste de terroristes présumés. Tout cela est invraisemblable, car c’est la personne la plus pacifique qui soit. Il a vraiment été mal compris.

JV: À propos des liens qu’entretient le reggae avec l’Afrique comment expliquez-vous que ce courant soit devenu aussi cosmopolite ?

CB: Je pense que Baaba pourrait répondre mieux que moi à cette question… Mon premier tube, « My Boy Lollipop » de Millie Small, n’était pas véritablement un album reggae, ce n’était même pas un album de ska. Il s’agissait d’une variante très pop des albums de ska de cette époque et le titre a remporté un succès énorme au Nigéria. J’ai pu m’en rendre compte lorsque je me suis rendu pour la première fois au Nigéria en 1965 pour y organiser un concert. Ce fut un vrai « trip » ! On avait réussi à obtenir un partenariat avec Coca Cola, le concert devait commencer à 20h et quand je suis arrivé à 19h, il n’y avait même pas de scène (rires). Finalement, le montage de la scène s’est terminé aux alentours de 22h mais à peine 10% du stade était occupé. Tout le monde semblait être au courant qu’il fallait venir au moins trois heures après l’heure officielle et le stade ne tarda pas à se remplir. Le problème c’est que seulement 15% du public avait payé son billet, car la plupart des spectateurs étaient passés par le toit.
 L’autre chose intéressante c’est que Fela et son groupe accompagnaient Millie sur scène. C’est la première fois que je le rencontrais.

JV: Qu’il s’agisse de votre influence décisive sur la musique jamaïcaine et les liens que vous évoquiez avec l’Afrique. On a l’impression que vous étiez dès le départ impliqué dans l’émergence de la world music ?

CB : L’aspect le plus important dans l’aventure d’Island est d’avoir proposé des styles musicaux différents en Grande-Bretagne. Cela a notamment permis au public rock d’écouter toujours plus de musique jamaïcaine, un genre qu’il n’aurait peut-être jamais apprécié. La personne qui a le plus participé à cette ouverture, c’est probablement Robert Palmer. Il était une rock star mais c’était surtout un véritable musicologue. C’est lui qui m’a converti aux musiques africaines en me faisant découvrir Chief Ebenezer Obey. J’ai tout de suite adoré! Juste après cela, Martin Meissonier m’a parlé de King Sunny Adé dont le style était assez similaire à celui Obey. C’est un musicien fantastique ! Avec lui, le seul problème se situait au niveau des concerts. Le show était toujours un peu le même et j’ai essayé de le convaincre qu’il fallait intégrer quelques femmes. Je pensais que les femmes apporteraient un peu de style, un peu plus de couleur au show. Mais il ne voulait pas entrer en matière, car ça aurait posé trop de problèmes… Il avait bien entendu raison (rires). C’était le type d’approche privilégiée chez Island. Il y a un public d’un côté, comment est-il possible de le faire passer de l’autre côté. On ne doit pas se contenter de laisser simplement les publics chacun dans leur case. L’activité d’un label c’était en quelque sorte de repositionner.

JV: Pourtant, ce mélange des styles ne semblait pas forcément évident. Comment êtes-vous parvenu à pousser le public rock à s’intéresser à d’autres styles ?

CB : Notre principal atout, c’est d’avoir gagné rapidement une solide crédibilité en tant que label. J’ai toujours considéré un label comme une entrée (ndt: en français) permettant aux gens de découvrir de nouvelles musiques. Cela était facilité avec Island car les gens nous faisaient confiance et ils étaient prêts pour la découverte. Même s’ils n’aimaient pas du premier coup, ils nous laissaient toujours des secondes chances.  À la fin des années 50, j’avais fait moi-même la même expérience quand j’allais à New York acheter les disques pour les soundsystems jamaïcains. Certains labels m’inspiraient une totale confiance, en particulier Atlantic Records. Lorsqu’un disque Atlantic sortait, je le prenais les yeux fermés. Même si le disque ne me plaisait pas, je ne remettais pas en question la légitimité du label. Pendant une certaine période, nous bénéficions de ce crédit. C’est la situation idéale pour proposer de nouvelles voies, car les gens sont prédisposés à accueillir vos propositions. À mon avis, c’est le devoir d’un label de continuellement offrir de nouvelles entrées.

JV: Pouvez-vous m’en dire plus concernant ces entrées ?

CB: J’ai toujours été plus intéressé par la carrière des artistes plutôt que par l’industrie musicale proprement dite. Un disque constitue toujours un repère important dans le cheminement d’un musicien et je n’ai jamais envisagé la production d’un disque dans le simple but de faire un hit. Mon esprit et mes racines sont dans le jazz. Même s’il existe quelques exceptions, c’est un style qui n’a jamais été déterminé à partir de hits, car tout était concentré sur les artistes. Lorsqu’on aimait sa musique, on achetait son disque. Quelquefois les ventes suivaient, d’autrefois pas du tout. Mais dans le même temps, le musicien continuait à faire évoluer sa carrière. Cet aspect m’a toujours beaucoup influencé. J’ai toujours choisi un artiste parce son talent valait la peine d’être diffusé et non pas parce qu’il pouvait vendre potentiellement des millions de disques. Pour être franc, la presse à jouer un rôle primordial dans l’évolution de Island Records. Nous étions beaucoup plus dépendant de la presse que de la radio, car la presse aime présenter des artistes ou des styles inédits. Cela offre des histoires plus originales à raconter, d’autant plus lorsqu’il y a des looks originaux qui permettent d’ajouter des photographies. Les stations de radio ont toujours peur que leurs auditeurs changent de fréquence si quelque chose de trop étrange est joué.

JV: Est-ce que cela explique que de nombreux artistes signés par le label, c’est d’ailleurs le cas pour Baaba, ont souvent emprunté des trajectoires passablement différentes tout au long de leur carrière ?

BM: Je crois effectivement que la grande qualité de Chris tient au fait qu’il n’est pas concentré uniquement sur la musique. Il s’intéresse beaucoup à la personnalité des artistes et à la culture qu’ils véhiculent. Il fait partie des gens qui m’ont fait prendre conscience à quel point on est toujours connecté à sa famille, à sa communauté, à son continent et que la musique doit servir à communiquer ces liens. C’est une attitude qui est très rare dans l’industrie musicale.

CB: Si j’avais travaillé dans une multinationale, j’aurais directement été viré ! (rires). Le but d’une grande compagnie est de faire des profits calculés tous les trois mois. Ma démarche était radicalement différente puisque j’ai toujours misé sur la patience, quelquefois de manière un peu exagérée. À ce sujet, Rita Marley m’a déclaré un jour, Chris, quand l’herbe verdit, le cheval a faim. (rires)

JV: Il est déjà l’heure, avant de nous quitter, quelle serait la question que vous souhaiteriez poser à Baaba ?

CB : Cette question tombe bien parce que je n’ai jamais été au Sénégal. Alors Baaba, quand est-ce que tu m’invites au Sénégal ?
 BM: Tu es le bienvenu cet hiver pour le festival que j’y organise.
 CB: Parfait, c’est noté !
(Chris Blackwell doit nous quitter pour se rendre à un autre rendez-vous)

© Propos recueilli par Joël Vacheron pour Vibrations magazine (juillet 2009) www.joelvacheron.net

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