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Interview de I. Hayes

Never love alone
Interview de I. Hayes Posted on 1 septembre 2012Leave a comment
Never love alone

Comment en êtes-vous venu à enregistrer votre premier disque, «Hot, Buttered & Soul» avec un orchestre à cordes?

Isaac Hayes: Tout naturellement. Quand j’étais gosse, j’écoutais toutes sortes de musique, j’étais comme une éponge: j’absorbais tout. Plus tard, quand j’écrivais pour Sam & Dave, ce n’était pas ma propre personnalité que je mettais en avant. Quand le moment fut venu pour moi d’enregistrer mon propre disque, je voulais absolument y inclure des cordes, car j’écoutais alors beaucoup de musique classique. Je n’avais aucune expérience en la matière, mais mon interprétation et mes influences m’ont permis de glisser sous le funk ces arrangements de violons, particulièrement sur «Walk On By». C’est venu comme ça et cet élément est toujours resté dans ma musique.

En 1969, affirmer à ce point des emprunts à la musique blanche sur un label comme Stax, c’était presque révolutionnaire, non?

Isaac Hayes: C’est vrai, mais ça ne m’a pas fait peur. Je n’y ai pas réfléchi à deux fois, cela m’a semblé la chose à faire à ce moment-là. Les gens à Stax ont tout de suite aimé. Leur problème c’est qu’ils ne savaient pas exactement comment EVALUER cette musique parce qu’ils n’avaient jamais rien entendu de pareil. Ils ont dit: «c’est super. On ne sait pas si ça va beaucoup passer en radio, parce que les morceaux sont, hum, un peu longs, mais c’est super…» De toutes façons, ce que j’avais à dire ne pouvait pas être dit en 2 minutes 30. Je n’avais pas de pressions parce que Stax avait une vingtaine d’autres albums sur le marché au même moment et j’avais composé tellement de hits pour eux que j’ai eu totale liberté artistique sur ce coup-là.

Deux ans, plus tard sort «What’s Going On». Est-ce que Marvin Gaye avait eu connaissance de votre travail sur les cordes?

Isaac Hayes: Je ne le connaissais pas à cette époque, je l’admirais mais je ne l’avais pas encore rencontré. Cela a pu l’influencer, je n’en suis même pas sûr. Quand j’ai entendu pour la première fois le disque, ça m’a soufflé. C’est le genre d’œuvre d’art qui vous fait dire: «nom de Dieu, si j’avais pu faire quelque chose de pareil!»

Parlez-nous de Burt Bacharach dont vous avez repris plusieurs des thèmes qu’il a composés avec Hal David.

Isaac Hayes: Je suis venu à Burt Bacharach à travers Dionne Warwick dont j’étais un fan absolu. J’étais un véritable disciple de Dionne. Et quand j’ai enregistré «Walk On By», j’avais naturellement peur de la réaction de Bacharach. Quand je l’ai enfin rencontré, il m’a dit qu’il adorait ma version. Ça m’a conforté dans mes choix futurs. Plus tard, je me suis acheté une maison à L.A tout près de chez lui. Depuis j’ai souvent été traîner chez lui.

«Shaft», pour lequel vous êtes surtout connu du grand public, n’était pas le premier film du genre?

Isaac Hayes: Non, «Shaft» n’était pas le premier film Blaxploitation, comme on a pu le dire. Melvin Van Peebles avec «Sweet Sweetback’s Baddasssss Song» a été le premier et «Shaft» a suivi. Personne n’a jamais eu les tripes de Van Peebles. Mais personne n’a jamais voulu s’approcher de Van Peebles non plus parce qu’il disait des choses trop vraies pour être entendues…

Pensiez-vous que le film allait remporter un tel succès?

Isaac Hayes: Pas du tout. J’avais déjà commencé à travailler sur «Black Moses», un double album très ambitieux quand le film a décollé.

Il y eut immédiatement d’autres films dans la foulée de «Shaft». Dans «Tough Guy», vous ne faites pas que composer: vous jouez et Lino Ventura vous donne la réplique.

Isaac Hayes: Un grand souvenir. Lino était un type fantastique. Il était plutôt du genre calme, timide même, mais on faisait une paire d’enfer tous les deux. J’ai été très attristé d’apprendre sa mort.

Que pensez-vous de la manière dont a évolué le cinéma noir américain?

Isaac Hayes: Ce cinéma, pour l’instant, est assez unidimensionnel: la vie dans le ghetto, le jeu de la drogue et de la violence. Mais vous le savez bien: Hollywood ne soutient que ce qu’il vend. Si les «frères» restent assez longtemps dans le jeu, ce cinéma va se développer. Pour le moment, tout le monde influence tout le monde et tout le monde copie tout le monde. Mais il arrive un moment où chacun trouve son propre chemin. Dans les années 70, nous n’avons pas eu cette chance. Les WASP ont décrété: «les films de la Blaxploitation glorifient les macs et les putes!». Alors Hollywood a pris peur, a ôté ses mains de là et le genre est mort. Nous, les acteurs, on est resté sur le carreau à se demander ce qui allait se passer pour nous. Et rien ne s’est passé. Alors, quand je vois certains films aujourd’hui qui réussissent à parler librement des problèmes quotidiens de la communauté, j’ai assez confiance. L’autre différence majeure est que nous n’avions pas le contrôle artistique qu’ont les jeunes réalisateurs aujourd’hui. Nous avions des scénarios écrits par des Blancs qui nous disaient comment nous devions être à l’écran.

Vous avez récemment été élu citoyen d’honneur de la famille royale au Ghana. Comment est-ce arrivé?

Isaac Hayes: J’ai été la première fois au Ghana en 1992, avec Dionne Warwick. J’ai été si ému par ce que j’ai vu, en particulier les maisons où on enfermait les esclaves avant de les envoyer aux Etats-Unis que ça m’a donné l’appétit d’en savoir plus sur mes ancêtres. J’ai lu des livres, et quand je suis retourné aux Etats-Unis, je n’arrêtais pas de parler de ça. J’ai fait des conférences dans le but d’encourager les Africains-Américains de faire le voyage au Ghana pour qu’ils apprennent d’où ils venaient. Je disais aux jeunes: «Vous entrez dans des gangs et vous vous entre-tuez, sans réaliser que du sang royal coule dans vos veines! Vous vous battez pour une terre qui ne vous apppartient même pas.» A une de ces conférences à New York, la princesse du Ghana m’a entendu et a raconté à son père ce que j’avais dit. Le roi m’a alors invité officiellement. J’étais là-bas en même temps que Public Enemy. Ils ont fait une cérémonie pour me nommer membre honoraire de la famille royale; ce fut un moment intense et merveilleux. Chuck D est venu à la cérémonie en habits traditionnels africains, Flavor Flav aussi! Vous auriez dû les voir, tous habillés en boubou…

© Interview réalisé en 1995 par Pierre-Jean Crittin pour vibrations magazine
www.vibrationsmusic.com

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