Jean Jacques Perrey

Infatigable chercheur de sons, Jean Jacques Perrey a beaucoup voyagé entre la France et les Etats-Unis, entre la musique électroacoustique et la pop. le véritable pionnier du bricolage électronique dans la musique populaire, c’est lui.

Tous les soirs, au milieu des années 1970, Antenne 2 faisait patienter l’honnête citoyen et sa famille avec un interlude récréatif : des portées de musique sur lesquelles valsait, rebondissait, courait et dégringolait une garnison de petits deux calligraphiés façon école communale, avec des pleins et des déliés impeccables. La bande-son de ce ballet diabolique, une cartoonesque guirlande d’orgue Moog, était signée Jean Jacques Perrey. Vingt ans plus tard, en 1997, on le retrouvait photographié en compagnie de Coldcut dans la rubrique “Vibes” du New Musical Express et il enregistrait un titre pour la compilation Source Lab 3, Cosmic Bird, avec Air.

Jean Jacques Perrey
Jean Jacques Perrey

Chez la plupart des techno-bidouilleurs internationaux, de Daft Punk à Ninja Tune, Jean Jacques Perrey est alors considéré comme le gourou ultime, celui qui le premier popularisa les gargouillis électroniques à l’échelle planétaire.
Entre son retour en France au début des années 1970 au terme d’une fertile décennie américaine et cette renaissance improbable chez les sourciers du sampling, Jean Jacques Perrey a traversé un interminable tunnel.

En 1997, il expliquait: “Mes disques avaient remporté un tel succès outre-Atlantique que je rentrais totalement confiant, certain que l’on me proposerait des tas de choses ici. Au lieu de ça, je me suis fait jeter de toutes les maisons de disques françaises. J’y ai toujours été considéré comme un mouton noir parce que je ne faisais pas de la musique suffisamment sérieuse aux yeux des spécialistes. Il y a deux ans, un journaliste-DJ anglais m’a proposé de devenir mon manager pour l’Angleterre. Grâce à lui, j’ai repris contact avec les nouvelles musiques électroniques, le trip-hop, la house, la techno, dont j’étais censé être l’ancêtre. J’étais complètement abasourdi de voir tous ces jeunes gens, fanatiques notamment de E.V.A.”

Jean Jacques Perrey
Jean Jacques Perrey

Ce retour en grâce constitue l’ultime coup de théâtre d’un parcours incroyable en rebondissements :

“Je n’ai eu absolument aucune formation musicale, mais mes parents étaient très mélomanes. Ils m’emmenaient aux concerts à Amiens dès l’âge de 4 ans. J’ai essayé de prendre des cours d’accordéon, mais je ne supportais pas l’autoritarisme de mes professeurs. Plus tard, j’ai entrepris des études de médecine, mais j’étais obsédé par un rêve un peu dingue, qui provenait sans doute de ma fascination pour Jules Verne et la science-fiction en général: je voulais jouer du violon avec un clavier. Un jour, à la radio, j’ai entendu un inventeur qui présentait un nouvel instrument de musique, l’Ondioline, avec lequel on pouvait jouer de tous les instruments sur un clavier. C’était en fait le premier synthétiseur français. Je me suis précipité chez lui et il m’en a prêté un. J’ai ainsi abandonné la médecine pour la musique et j’ai commencé à m’entraîner. Je suis devenu démonstrateur officiel de l’Ondioline. Je faisais toutes les grandes foires d’Europe avec mon instrument. Puis j’ai monté un numéro de variété autour de l’Ondioline, Le Tour du monde en 80 façons, toujours en référence à Jules Verne, et j’ai effectivement tourné dans le monde entier. Lorsque je suis rentré en France, Charles Trenet m’a contacté pour l’âme des poètes parce qu’il avait envie d’un son particulier. C’est la première fois que l’Ondioline apparaissait sur un disque.

Jean Jacques Perrey
Jean Jacques Perrey

En 1957, Edith Piaf m’a également demandé de lui apprendre à jouer de l’Ondioline, et c’est elle et Jean Cocteau qui m’ont convaincu de partir aux Etats-Unis en m’aidant à enregistrer une bande, que j’ai envoyée à New York à l’attention d’une espèce de mécène, Carroll Bratman.”

Pour toute réponse, Jean Jacques Perrey reçoit une enveloppe contenant un billet pour la traversée. A New York, Bratman fait construire spécialement pour lui un studio-laboratoire expérimental dans lequel Jean Jacques Perrey va inventer, au début des années 1960, un nouveau procédé de création à base de séquences et de boucles. Il utilise les enseignements de la musique concrète de Pierre Schaeffer, mais en y ajoutant un grain de folie azimutée qui deviendra la marque de fabrique de ses futurs enregistrements américains :

“Dans mon studio, j’ai constitué une librairie de sons futuristes mais, contrairement aux travaux de Schaeffer, Pierre Henry ou Stockhausen, et bien que j’aie beaucoup d’admiration pour la musique électroacoustique sérieuse ,je tenais pour ma part à conserver un aspect humoristique dans mes enregistrements. Très vite, j’ai reçu des propositions, notamment dans la publicité, pour faire des musiques de spots publicitaires, et j’ai également rencontré Walt Disney, qui a montré un grand intérêt pour ma méthode de travail. L’un de mes morceaux, Baroque Hoedown, a même été choisi en 1972 en ouverture de la Main Streat Electrical Parade de Disneyland.”

En 1962, Jean Jacques Perrey rencontre une autre de ses idoles de jeunesse, l’écrivain de science-fiction Ray Bradbury. Il crée pour lui les effets sonores de la pièce Dandelion Wine (Le Vin de l’été), jouée au Lincoln Center de New York. A New York, Perrey devient l’ami de Robert Moog, l’inventeur de l’orgue qui va révolutionner la musique électronique des sixties. Comme pour l’Ondioline dix ans plus tôt, Jean Jacques Perrey est le premier utilisateur du Moog dans un contexte pop.

Avec Gershon Kingsley, un collaborateur de John Cage qui avait déjà écrit à l’époque de nombreuses musiques de scène à Broadway, il forme l’un des tandems les plus créatifs et récréatifs (lucratifs aussi) du milieu des sixties. Ils enregistrent ensemble deux albums, The In Sound from Way Out! (1966) , sous-titré Electronic Pop Music of the Future, et Kaleidoscopic Vibrations, ainsi qu’une quantité astronomique de musiques pour la publicité, la radio et la télévision. Après quelques disputes, le couple de savants fous se sépare et Jean Jacques Perrey en profite pour collaborer, en 1968, aux effets sonores de 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.

Jean Jacques Perrey enregistrera seul les deux albums suivants, The Amazing New Electronic Pop Sound (1968) et surtout son chef-d’œuvre, Moog Indigo (1970), sur lequel figure le fameux E.V.A. et l’incroyable Flight of the Bumblebee : “C’était un projet que j’avais élaboré dans mon studio-labo au début des années 1960: je voulais recréer Le Vol du bourdon de Rimski-Korsakov avec de véritables abeilles vivantes. Pendant trois mois, j’ai donc enregistré des sons de bourdons et d’abeilles et j’en ai fait des boucles, une pour chaque tonalité, que je mélangeais et organisais de façon à retrouver les notes et les harmonies exactes. Un jour, j’ai croisé Salvador Dali sur la 48e Rue, à New York, et je l’ai invité à venir écouter Le Vol du bourdon dans mon studio. L’idée lui a beaucoup plu.

Sur Moog Indigo figure également Passport to the future, coécrit par Angelo Badalamenti. Ironiquement, ce Passport signale la fin de l’aventure américaine de Jean Jacques Perrey :

“Les choses allaient bien pour moi, mais j’ai malheureusement du rentrer en France parce que ma mère était très malade. C’est là qu’a commencé une longue période où j’ai dû me battre pour travailler dans mon propre pays, où j’étais finalement devenu un parfait inconnu. J’en ai profité pour travailler sur des projets de thérapie par la musique que j’avais ébauchés aux Etats-Unis. Avec l’aide de scientifiques, j’ai mis au point un complexe musical visant à calmer les gens agités. Nous avons obtenu 92 % de réussite ! l’homme amoureux des sciences reprenait alors le dessus sur le musicien, et j’ai ainsi travaillé sur des méthodes de relaxation, des recherches pour combattre l’insomnie!’.

En 1972, Gershon Kingsley décrochera une timbale en or avec le tube planétaire Pop Corn, un concentré efficace et formaté des anciennes pirouettes électroniques du duo. Jean-Jacques Perrey, quant à lui, attendra son heure plus longtemps, mais signera une quinzaine d’albums entre 1971 et 2015. Il est décédé en novembre 2016.

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