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Jerry Wexler, producteur emblématique d’Atlantic records

Never love alone
Jerry Wexler, producteur emblématique d’Atlantic records Posted on 29 septembre 2012Leave a comment
Never love alone

Aucun autre producteur (blanc, de surcroît), ne joua un rôle aussi considérable que Jerry Wexler dans l’histoire du rhythm’n’ blues et de la soul des années 1950 et 1960. Dénué de toute formation musicale, ce perfectionniste passionné de jazz possédait un don exceptionnel de découvreur de talents et de catalyseur, dont il fit profiter des artistes aussi importants que Big Joe Turner, les Drifters, Ray Charles, Aretha Franklin, Dusty Springfield, Wilson Pickett, Sam & Dave, en fait tous les artistes qui passèrent par le label Atlantic et par Stax, maison de disques dont Atlantic acquit la distribution à sa suggestion.

Associé à l’arrangeur Arif Mardin et à l’ingénieur du son Tom Dowd, Wexler supervisa l’enregistrement de nombre des plus grands disques de l’histoire de la soul, et contribua plus qu’aucun autre producteur à transformer la musique noire de l’après-guerre.

Le plus grand producteur de l’histoire de la soul ne vint à la musique que fort tard, et presque par accident. De son propre aveu, Wexler n’était bon à rien, un jeune juif new yorkais couvé par sa mère, dont l’éducation s’était faite au contact de joueurs de billard de son quartier plutôt qu’à l’école. A plus de vingt ans, il en était encore à travailler dans l’entreprise de laveurs de vitres d’un père désespéré par son rejeton. Dilettante dévoré par l’ambition, Wexler n’avait qu’un seul véritable amour : le jazz, dont il était un collectionneur passionné, et un seul objectif : devenir riche, très riche, pour satisfaire des goûts de luxe sans doute développés aux côtés d’une mère adultère et frivole. Il aimait les grands crus de Bordeaux et le surréalisme. Et il n’avait pas la moindre idée sur la façon de combler ces désirs extravagants, jusqu’ à ce qu’un ami ne le recommande au magazine Billboard, dont il devint journaliste spécialisé de jazz et les race records (disques destinés au public noir), pour lesquels il inventa la nouvelle catégorie du « rhythm’n’ blues ».

Placé dans un environnement idéalement adapté à sa vive intelligence et ses talents d’organisateur, Wexler s’épanouit au sein du magazine tant et si bien qu’Ahmet Ertegun lui proposa de devenir vice-président de sa modeste maison de disques Atlantic lorsque son partenaire Herb Abramson fut appelé sous les drapeaux en 1953.

Totalement ignorant des processus d’enregistrement, Wexler se forma sur le tas, absorbant avec alacrité tous les trucs du métier au contact des musiciens qu’il était censé superviser (Ray Charles, par exemple). Mais son rôle ne se limitait pas à cette fonction de directeur artistique. Fort en contacts qu’il avait noués lors de son passage au Billboard (avec les distributeurs, les pluggers c’est-à-dire agents de promotion indépendants, et les disc-jokeys), Wexler rebâtit de A jusqu’à Z la structure de fonctionnement d’Atlantic. En quelques années d’un labeur acharné, Atlantic, petit label de jazz, devint Atlantic, la force dominante sur le marché du rhythm’n’ blues : vingt titres placés dans le Top 10 rhythm’n’ blues dans les deux années qui suivirent l’arrivée de Wexler.

S’il n’était pas musicien, Wexler (tout comme Ertegun) n’en avait pas moins l’amour des choses bien faites. Scandalisé par la légèreté avec laquelle étaient conduites les séances d’enregistrement des artistes de rhythm’n’ blues, Wexler « importa » du jazz un professionnalisme sans précédent, passant des semaines (dans le cas des Drifters, parfois des mois), à peaufiner des arrangements vocaux et rythmiques avant d’entrer en studio. Il entendait faire de ses disques des objets aussi luxueux que les Cadillac dans lesquelles il aimait parader.

Wexler avait aussi une autre qualité qui devait lui faire gagner le respect des musiciens (noirs) que leurs maisons de disques roulaient alors dans la farine sans la moindre arrière-pensée : ce dur en affaires était aussi honnête. Atlantic fut pratiquement la seule maison de disques à rendre scrupuleusement compte des royalties dues aux artistes dans le monde de la musique noire des années 50 et 60, et à un taux triple de celui pratiqué par ses concurrents. On comprend que ces artistes soient demeurés fidèles au label.

Finaud, Wexler fut le premier à comprendre le potentiel du duo d’auteurs-compositeurs Leiber et Stoller, qui devaient écrire tant de tubes pour Atlantic à la fin des années 50. Il fut l’un des premiers à comprendre le potentiel d’un Phil Spector encore adolescent. Il n’avait également pas son pareil pour créer de toutes pièces des « mariages musicaux » ; sans lui, Sam & Dave n’eussent pas collaboré avec Isaac Hayes ; sans lui, Aretha Franklin, dont la carrière était au plus bas lorsqu’elle rejoignit Atlantic en 1967, n’eut pas travaillé avec les musiciens de Muscle Shoals pour devenir une « reine de la soul » incontestée avec des chansons comme « I Never Loved A Man The Way I Love You ».

Non qu’il ne s’intéressât qu’aux artistes noirs : outre sa longue collaboration avec Rick Hall et son équipe de Muscle Shoals, c’est Wexler qui donna sa première chance au guitariste Duane Allman de l’Allman Brothers Band, précisément pour un enregistrement de ladite Aretha ; et c’est lui qui parvint à convaincre Dusty Springfield d’enregistrer ce qui serait le plus grand album de sa carrière, Dusty In Memphis, en 1968.

Toujours à l’affût de nouveaux chanteurs, de nouveaux musiciens et de nouveaux studios, Wexler explora sans relâche le « Deep South » et en revint rarement bredouille tout au long des années 60. Le label de Jim Stewart, Stax, n’en était encore qu’à ses tout débuts lorsque Wexler le fit prendre en distribution en 1960 par Atlantic, et c’est le soutien financier continu d’Atlantic qui donna à Stewart les ressources pour créer et perfectionner son studio, et rassembler une écurie d’artistes inégalée dans l’histoire de la soul (Otis Redding, Carla Thomas, Sam & Dave, Eddie Floyd…) Mais nulle découverte n’apporta autant de joie à Wexler que celle de Muscle Shoals. Pour Wexler, Muscle Shoals devint un lieu fétiche, patrie de musiciens porte-bonheur dont il finança le premier studio, et qu’il n’hésita pas à faire traverser les Etats-Unis lorsqu’un enregistrement l’exigeait.

Il est impossible de dresser ici la liste complète des enregistrements dans lesquels Wexler et ses comparses de toujours (Arif Mardin et Tom Dowd) furent impliqués. On peut se reporter à la liste donnée ci-dessus, en ajoutant Wexler, s’il ne parvint pas toujours à concrétiser le potentiel commercial de certains artistes (on peut songer à la figure tragique de ce presque génie, Donny Hathaway) fut le plus scrupuleux des mentors, d’une fidélité absolue à son amour de la musique noire.

L’homme avait bien sûr des défauts, et sa vision hédoniste de l’existence lui fit prendre une décision en 1970 qui aurait des conséquences désastreuses pour sa carrière. Amateur de pêche au gros, il se laissa griser par la douceur du climat de la Floride et décida de s’installer à Miami, où il fonda les studios Criteria et le label Atlantic South. Lui qui avait vendu ses parts de la maison mère pour financer un train de vie extravagant (et aussi, pour se concentrer sur l’aspect purement musical de son travail) ne comprit pas qu’il lui serait impossible de déraciner ces artistes et ces musiciens qu’il aimait tant. Et le moment n’aurait pu être plus mal choisi. Stax était moribond ; le funk de Sly And The Family Stone avait fait de la soul chère à Wexler un anachronisme ; Ahmet Ertegun s’était détourné de la musique noire pour faire signer des groupes rock qui le laissaient, au mieux, indifférents. Après ses débuts en fanfare, le transfert de ses activités en Floride s’avéra un désastre.

Wexler se retira alors progressivement de l’avant-scène et, sans quitter tout à fait le monde de la musique, préféra consacrer sa fortune à d’autres activités ; on a évoqué les vins fins et les tableaux de maître, on ajoutera le music-hall. De temps à autre, cette figure légendaire réapparut en studio au bénéfice d’artistes les plus divers : Dr John (Gumbo, 1972) ; la chanteuse de Stone The Crows, Maggie Bell (Queen Of The Night, 1974) : Doug Sham ; et plus tardivement, Dire Straits (Communique, 1979), Bob Dylan (Saved, 1980), Carlos Santana (Havana Moon, 1983) et Donovan (Lady Of The Stars, 1983). Mais Wexler était devenu l’homme d’une autre époque, d’un âge d’or dont il fut l’un des plus grands architectes.

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