Posted in ALBUM

In The Court of the Crimson King (King Crimson), germe des avant-gardes à venir

Never love alone
In The Court of the Crimson King (King Crimson), germe des avant-gardes à venir Posted on 30 janvier 2020Leave a comment
Never love alone

In The Court of the Crimson – Enregistré de juin à août 1969 au studios Wessex Sound de Londres – Island records
Du rock progressif au grunge, le premier album de King Crimson a calibré la majeure partie des grands courants musicaux. Le legs est immense et Robert Fripp, son démiurge.

Sous l’une des plus mythiques pochettes se cachent à la fois un chef-d’œuvre absolu et le début d’un atroce cauchemar. Non, le cauchemar de In The Court of the Crimson n’est pas visuel, malgré cette gueule distordue qui accueille l’auditeur et que, à l’époque, nous devions planquer pour ne pas troubler les nuits des petits frères. Non, l’horreur n’est pas sonore non plus.


In the court of the crimson king

Aucune mélodie réprouvable ne se cache derrière ces traits bleus et couperosés, nés de la palette un brin déjantée du jeune graphiste et informaticien Barry Godber (qui succombera à une crise cardiaque l’année suivante).

Ne cherchez pas le laid ici, il en est absent. Comme si la pochette en avait retenu par filtrage toutes les impuretés, les trésors recelés à l’intérieur ne sont que beauté inédite et expérimentations vertueuses.

En fait, le seul délit collatéral, grave certes, à verser au casier de ce disque pourtant irréprochable est sa descendance. Impossible de taire toutes les terreurs qu’il enfanta en tant qu’acte de naissance certifié du rock progressif. C’est condamnable, bien sûr, mais doit-on stigmatiser toute une famille à cause de certains vilains rejetons ?

 in the court of the crimson king
in the court of the crimson king

L’histoire, encore vierge de toute ramification douteuse, commence du côté de Bournemouth, quasiment en face de l’île de Wight, comme pour souligner un encombrant et irrecevable lien hippie. Les frères Michael et Peter Giles, respectivement batteur et bassiste, passent une petite annonce pour recruter un chanteur-organiste.

La demande semble claire, et pourtant, c’est un guitariste, même pas chanteur, qui y répond. De bonne grâce, les deux frangins tentent le coup. Et en une audition l’affaire se conclut. Il faut dire que le prétendant a tout pour lui : les six cordes de ce Robert Fripp à tête de prof de chimie psychorigide vocalisent comme la plus mélodique des voix, mordent l’espace comme de grandes orgues, vibrent comme rien d’alors répertorié.

 in the court of the crimson king
in the court of the crimson king

Courant 1968 et sans excès de fantaisie patronymique, Giles, Giles & Fripp enregistre une paire de singles et un album, The Cheerful Insanity of Giles, Giles & Fripp, qui en septembre de la même année clôt la parenthèse.

Un de leurs titres s’avère pourtant d’une cruciale importance. Encore psychédélique, déjà progressif, il s’intitule I Talk to the Wind et sera chanté par deux interprètes différents : tout d’abord Judy Dyble, première choriste de Fairport Convention, puis par son compagnon d’alors qu’elle présente au trio, Ian McDonald (une compilation de demos et raretés, The Brondesbury Tapes, ressuscitera les deux versions en 2001). Celui-ci possède l’avantage d’être organiste, flûtiste, saxophoniste et rallie à plein temps le groupe qui, au même moment, s’étoffe également du poète et parolier Pete Sinfield.

Mis à part un obligatoire changement de nom, l’anecdotique départ de Peter Giles, aussitôt remplacé par Greg Lake, n’entrave en rien l’inéluctable marche en avant d’une escouade désormais taillée pour la grande aventure.

 in the court of the crimson king
in the court of the crimson king

Le génie de Robert Fripp Rebaptisé King Crimson par Pete Sinfield, le groupe entame l’année 1969 pied au plancher. Si Ian McDonald en compose alors la majorité des chansons, les contributions de Robert Fripp en deviennent vite l’emblème. Le génie protéiforme qu’il insuffle à chaque titre attise la cote d’un patchwork devenu sensation. Entre mélodies classiques, fluidité pop, expérimentations bruitistes ou emprunts tous azimuts au rock, au jazz, à la musique électronique, germent là toutes les avant-gardes à venir.

La réputation de l’énigme sonique n’est déjà plus à faire lorsque les Rolling Stones invitent le laboratoire du Roi Cramoisi à ouvrir leur concert du 5 juillet à Hyde Park, deux jours après la mort de Brian Jones.

Il est temps de mettre un album en chantier pour calmer l’attente de fidèles de plus en plus nombreux. Quasiment autoproduit en quelques jours sur un magnétophone huit pistes aux studios Wessex Sound de Londres, In the Court of the Crimson King n’est pas un aboutissement mais le tarmac d’où s’envoleront plusieurs décennies de décibels fureteurs et révolutionnaires.

Le matériel rudimentaire qui servit à l’enregistrement confère au son quelques aspérités totalement à contrepied de la beauté intrinsèque des compositions. Mais c’est sans doute aussi l’âme de Robert Fripp qui s’en trouve soulignée. Jamais l’homme ne fourvoiera son immense talent dans la facilité ou les arrangements factices. Toujours il ira au-devant d’une modernité dont il sera l’un des instigateurs éternels, comme le démontrera sa présence décisive aux côtés de Brian Eno, Peter Gabriel, David Bowie, David Sylvian…

 in the court of the crimson king
in the court of the crimson king

Un raz-de-marée Nous n’en sommes pas là, et lorsque sort le disque en octobre 1969, sur le label Island, les premières mesures de 21st Century Schizoid Man, une critique assumée de la politique américaine sur son sol et au Vietnam, font exploser tous les carcans de l’époque. Avec ses ressacs heurtés et la voix de Greg Lake fouettée à grands coups de distorsion, cette herse noisy préfigure toutes les fondations grunge avec vingt ans d’avance.

D’Ozzy Osbourne à Bad Religion, d’April Wine à Noir Désir, de nombreux adeptes tenteront de s’approprier cette évidente pierre angulaire, voire pierre de Rosette, du rock avec plus ou moins d’à-propos, sans jamais réussir à en traduire l’intégralité kaléidoscopique.

Et il faut bien toute la beauté diaphane de la mouture définitive de I Talk to the Wind, puis de l’étincelant et épique Epitaph, pour adoucir l’ambiance.

Si flûte et mellotron s’opposent, ils savent aussi escorter ensemble des mélodies de premier ordre jusqu’au sommet de l’élégance. Encore plus expérimentale, la seconde face du disque se divise en deux longues plages, Moonchild et The Court of the Crimson King, en partie improvisées autour de subdivisions, parfois antagonistes, souvent fertiles en promesses d’avenir.

 in the court of the crimson king
in the court of the crimson king

Le terreau ne profite hélas pas à cette formation originelle de King Crimson. L’album fait une entrée fracassante et instantanée dans les charts américain et anglais, détrônant même le Abbey Road des Beatles en tête des ventes japonaises. Mais le groupe ne survit pas à cette ascension foudroyante et implose avant même la fin de l’année. Le chanteur bassiste Greg Lake part notamment fonder le boursouflé Emerson, Lake and Palmer, laissant Robert Fripp seul à la tête d’un phénix sans cesse réinventé et toujours pertinent.

Entre mélodies classiques, fluidité pop, expérimentations bruitistes ou emprunts tous azimuts au rock, au jazz, à la musique électronique, germent là toutes les avant-gardes à venir.

###

CREDITS :

Never love alone

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.