Latin Jazz, Dizzy Machito Mongo Ray Chucho et les autres...

Caractérisée par l’utilisation de rythmes latino-américain, principalement d’origine afro-cubaine (cha-cha-cha, mambo, merengue, salsa, son, songo…) ou brésilienne (bossa nova, samba), les premières formes de latin jazz apparaissent au début des années 1940, et cette scène restera très dynamique jusqu’aux années 1970 où elle influencera même la disco.

Au début des années 1940, en même temps que le be-bop, le trompettiste Mario Bauza et le pianiste Luis Varona, deux Cubains, ouvrent le ciel des notes bleues du jazz avec une rythmique qui doit davantage aux danses rituelles des sorciers de la qu’aux batteurs issus de La Nouvelle-Orléans. Cela se passait au Palace Balllroom et à La Conga de New York.


Latin Jazz

Les premiers musiciens jazz à capter goulûment ces rythmes afro-cubains furent Dizzy Gillespie, Stan Kenton et Charlie Parker. Les premières notes du latin jazz résonnent grâce aux percussions de Machito, Tito Puente, Mongo Santamaria, Ray Barretto, et surtout au plus inspiré et diabolique des percussionnistes cubains : Chano Pozo, phare rythmique de l’orchestre de Dizzy Gillespie, qui composa certains des thèmes les plus célèbres de la musique latino-américaine : « Manteca », « Tin Tin Deo », « Cubana be, Cubana bop ».

Avec une stature imposante, une force d’hercule des Caraïbes, Chano Pozo a été initié aux rites des confréries abakwa où l’on jouait en dansant sur des figures acrobatiques et en chantant des incantations envoûtantes. Parmi les figures récurrentes, il fallait lancer les congas en l’air et les rattraper au vol. Chano ose tout… et défie Art Blakey, star new-yorkaise, pour un duel de percussions. Cela se passait au Royal Roost Le public est tétanisé par la transe rythmique que dégage le Cubain.


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En janvier 1948, une tournée européenne conduit l’orchestre de Dizzy Gillespie et Chano Pozo salle Pleyel. Le public parisien en oublie tous les tambours-majors et autres gardes champêtres. En voilà du tam-tam !

Un mois plus tard, le 2 décembre, Chano Pozo glisse une pièce dans un nouvel appareil, un juke-box Victrola. Il choisit le morceau « Manteca », joué par l’orchestre de Dizzy Gillespie. Il esquisse quelques pas de danse pour charmer la brune et pulpeuse barmaid du Rio Cafe au cœur de Harlem, lorsque pénètre dans le bar « El Cabito », un petit revendeur de pitos (cigarettes de marijuana).


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Furieux, celui-ci se dirige vers Chano et l’abat de plusieurs balles de revolver. La veille au soir, Chano l’avait insulté et menacé avec une lame « El Cabito » qui l’avait arnaqué en lui vendant des pitos de mauvaise qualité. Tout cela devant témoins, musiciens ou vendeurs de marijuana, ce qui ne les empêchait pas d’être des caricatures de machos. Et le plus incroyable de tous les congeros du monde s’en fut percuter les rythmes du diable au paradis des anges musiciens. C’était le 2 décembre 1948. Chano avait trente-trois ans. Il nous reste un coffret de trois albums magiques : Chano Pozo, el tambor de Cuba.

La musique cubaine continue son impressionnante conquête. Le Buena Vista Social Club nous a fait redécouvrir quelques vétérans oubliés de la musique cubaine : Ibrahim Ferrer, Compay Segundo, Orlando Cachaito Lépez, Omara Portuondo, et l’impressionnant pianiste Chucho Valdés. Le fils du légendaire pianiste Bebo Valdés, tendre et romantique lorsqu’il reprend les boleros et autres danzones de la tradition cubaine, revisite à merveille les standards du jazz en ajoutant cette pincée de balancement cubain.


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La succession est assurée avec l’arrivée d’un jeune pianiste qui fut le directeur d’orchestre d’ibrahim Ferrer. Comme la majorité des musiciens cubains, il connaît la musique classique, apprise au conservatoire, mais aussi le mambo, le cha-cha-cha, le danzon, le boléro et le jazz, que tous assimilent avec jubilation. Roberto Fonseca brille déjà au firmament des meilleurs.

Du côté des trompettistes, saluons Arturo Sandoval, mis en valeur par Dizzy Gillespie, et l’une de ses dernières découvertes. Après tout il était dans la suite du légendaire Mario Bauzâ, qui fit connaître à Dizzy les meilleurs Cubains des années 1940. Autre phénomène de la trompette, Manuel Mirabal, à la sonorité limpide, mis en orbite par la savante rythmique du congero Anga Diaz, qui fut indispensable auprès du pianiste Omar Sosa, le plus envoûtant des claviers, et élégant metteur en scène à ne manquer sous aucun prétexte. Et puis et puis… impossible de ne pas citer Ray Barretto, qui mérite un aparté, et toute notre admiration !


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Autre brillante source de la musique latine : le Brésil. Après Cuba, le Brésil possède quelques compositeurs d’inoubliables mélodies. Antonio Carlos Jobim est l’équivalent sud-américain, par la qualité et le nombre de ses compositions, d’un George Gershwin. C’est un pur carioca. Antonio Carlos Jobim est né le 25 janvier 1927 à Tijuca, quartier nord de Rio de Janeiro, au sein d’une famille aisée qui le destine à devenir architecte. Sa préférence va plutôt au piano et à la guitare. Il délaisse les plans des futures villes brésiliennes, prend des cours auprès d’un professeur d’origine allemande, Hans-Joachim Koellreutter, tout en rigueur classique et fervent militant du dodécaphonisme.

Il débute en 1950 dans les clubs de Rio, là où les hôtesses montantes pratiquaient leur envol, devient directeur artistique du label Odeon, et compose avec un camarade de surf « Newton Mendonga », « Desafinado » et « Samba de uma nota sô », un succès qui n’allait plus le quitter jusqu’à sa disparition des suites d’une angioplastie, dans un hôpital new-yorkais, le 8 décembre 1994 à soixante-sept ans, le même âge que son complice le poète Vinicius de Moraes, auquel il sera souvent associé, et qui le précéda en 1982.


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Sa ville natale, Rio, décréta trois jours de deuil officiel. Depuis, la bossa est installée dans les jardins de l’Éden, et leurs compositions sont au Panthéon : « Garota de Ipanema », « Agua de beber », « Favela », « So Danço Samba », « Chega de Saudade », » Eu sei que vou te amar », et encore Vinicius de Moraes avec la complicité du guitariste Baden Powell : « Samba em preludio », « Berimbau », « Canto de Ossanha », « Samba da Bençâo ».

Et maintenant le plus subtil, le plus tendre… Son secret : un style de conteur, un phrasé unique… il s’agit du chanteur et guitariste Joâo Gilberto, originaire de l’État de Bahia, qui fait connaître la bossa- nova au monde entier. Joâo compose en 1958 « Chega de Saudade », et en 1962 obtient un succès planétaire avec ses disques enregistrés à New York avec Stan Getz au ténor, Astrud Gilberto à la voix – Astrud, qui était l’égérie de ces deux musiciens – et Antonio Carlos Jobim au piano.

Il faut ajouter à cela l’album gravé au Carnegie Hall en octobre 1964, et trente-huit titres de bossa-nova, ainsi que l’album au-dessus de tous les autres, Amoroso, enregistré en janvier 1977, avec des arrangements de Claus Ogerman. Joâo fut également marié à Miucha, elle-même chanteuse et sœur du célèbre compositeur brésilien Chico Buarque. Leur fille, Bebel Gilberto, se révèle depuis quelques années l’une des chanteuses les plus inspirées.


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Il serait injuste de ne pas citer un clarinettiste saxophoniste virtuose en totale liberté, spécialiste du choro, de la samba et du jazz : Paulo Moura. Né à Sâo José do Rio Preto le 17 février 1933, il joue de la samba une samba orchestrée pour danser. Accompagné par des orchestres symphoniques, il a également joué Villa-Lobos, Vivaldi, Weber, Purcell.

Après le sax et la clarinette : la guitare qui, sous les doigts des Brésiliens, devient noble. Nommé chevalier de l’instrument : Baden Powell. Né le 6 août 1937 à Varre-Sai, dans l’État de Rio de Janeiro, ce grand maître de la guitare acoustique est aussi un amateur de whisky, à l’instar de ses collègues Vinicius de Moraes et Antonio Carlos Jobim. Ce sont les seuls musiciens que j’ai vus sur scène attablés avec une bouteille, et pas uniquement pour les besoins de la photo…

Baden pouvait être mélodique et se transformer en percussionniste, en frappant avec ses doigts la caisse de la guitare. Il était adepte du candomblé (une des religions afro-brésiliennes, doux mélange de rites adorateurs totémiques africains et des saints catholiques). Si le film de Claude Lelouch, Un homme et une femme, reste dans nos mémoires, c’est en partie grâce à la caressante mélodie « Samba da Bençâo » de Baden Powell. Baden, qui s’en alla jouer ses thèmes fétiches le 26 septembre 2000 parmi les nuages. Il avait soixante-trois ans.

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