Lou Reed Berlin

Lou Reed Berlin – Enregistré en 1973 aux Morgan Studios, London – RCA Records
En 1973, la bête noire de Lou Reed n’était pas tant Lester Bangs, rock-critic débauché qui le poursuivait de ses délires affectifs, qu’un certain Alice Cooper. Occupant bruyamment le créneau de la décadence défriché par le Velvet Underground, arrivé sur le tard, produit par l’ennemi absolu Frank Zappa, Alice Cooper a le culot de s’offrir un succès mondial massif émaillé de 45 tours qui explosent dans les juke-boxes.

Lou Reed lui vole donc son producteur fétiche, un jeune génie de 24 ans nommé Bob Ezrin. Ce whiz kid, Lou va le séduire en lui offrant de réaliser avec lui un énorme projet, un double album historique centré sur un thème unique. Mais trêve d’opéra-rock.


Lou Reed Berlin

Laissant le vieux concept classique aux Who, Lou Reed inventorie un paquet de chansons qu’il écrit depuis six mois et branche le jeune Ezrin sur un plan de film pour les oreilles. Du grand art et les deux hommes décident de frapper un coup mastoc en partant travailler à Londres avec la crème des rockers anglais.

“Je nous revois, tous les deux, assis par terre, chez moi… Nous avions chacun une guitare et Lou a commencé à me jouer les chansons qu’il avait prévues pour son nouvel album, qui ne s’appelait pas encore Berlin. Je lui ai dit : “Individuellement, j’aime tes chansons, mais tu es arrivé à un point, dans ta carrière, où tu ne peux plus te contenter de raconter des petites histoires : il faut un plan d’ensemble”. Il était, pour moi, la seule personne en Amérique à avoir le droit et le talent pour raconter une histoire poétique sur la longueur d’un album. Il avait peur de développer les histoires qu’il faisait tenir en une seule chanson. Pour étayer mon discours, je lui ai dit : “Regarde ce que tu as fait avec cette chanson, Berlin, sur ton premier album. Visuellement, c’est une chanson incroyablement suggestive, elle pose les fondations d’une longue histoire qui s’interrompt trop tôt. J’aimerais bien savoir ce que deviennent les personnages.” Ce n’était qu’un exemple, mais soudain, ça a fait tilt dans mon cerveau. “Et si, au lieu de le faire comme Berlin, on faisait Berlin ?” Après tout, il avait le droit de reprendre et de développer une de ses propres chansons. Cette possibilité de finir l’histoire l’a immédiatement inspiré. Un mois plus tard, il est revenu avec les chansons les plus spectaculaires, sensibles, intelligentes, poétiques et émouvantes que je n’avais jamais entendues. Toute l’histoire de Berlin était là : les deux personnages, Jim et Caroline, et leur relation d’une intensité impensable. J’en avais la chair de poule. Je lui alors demandé un mois pour trouver une mise en son pour ces chansons.”

Lou Reed Berlin
Lou Reed Berlin

Les thèmes sont donc ceux de toujours (depuis le Velvet Underground) : décadence, drogue, sexe… Mais les musiciens sont au moins aussi extraordinaires que ceux du Velvet : Jack Bruce à la basse, BJ Wilson de Procol Harum et Aynsley Dunbar à la batterie, Steve Winwood aux claviers. Pour les guitares, Bob ramène deux tueurs de Detroit : Steve Hunter et Dick Wagner, qui ont secrètement contribué aux guitares de “Billion Dollar Babies”.

En studio à Londres, Lou déborde d’enthousiasme. Son album précédent (‘Transformer”) a cassé la baraque. Comme si ça ne suffisait pas, un référendum du NME le voit dépasser Jagger comme chanteur favori des kids…

Hélas, très vite, l’affaire s’enlise. Le thème de toutes les chansons est l’autodestruction. Lou observe minutieusement sa femme de l’époque, Betty, et la pousse dans ses retranchements, prenant des notes. Très vite, la fille fait une tentative de suicide qui n’émeut pas le chanteur (“Quelle conne !” confie-t-il dans ses interviews). ‘Transformer” avait exposé les cartes postales glam. La décadence semblait facile comme un trait de cocaïne entre deux coupes de Cristal Roederer avec Warhol.

Lou Reed Berlin
Lou Reed Berlin

Sur “Berlin”, c’est la réalité qui cogne à la porte. Lou plonge dans la poudre, son producteur suit, emballé. Voilà Lou expérimentant divers états terminaux, “pour le disque”. Un trip speed le voit ébranlé, chancelant, cinq jours sans sommeil, circuits nerveux grillés, terminés. C’est la base d’une chanson monomaniaque intitulée “How Do You Think It Feels”. Plus déglingué, il n’y a pas.

Mais tel un Phil Spector en herbe, Bob Ezrin peaufine de superbes arrangements, fait venir cuivres et cordes. Le film commence à prendre forme.

“Pour la première fois de ma vie, s’enflamme Ezrin, j’ai entendu dans ma tête de la musique avant même de la jouer. J’ai entendu Berlin avant même que nous l’enregistrions : les arrangements, les orchestrations, les rythmes… Dans mon esprit, le disque devait être un croisement entre Kurt Weil et la musique industrielle – un concept qui n’existait même pas encore à l’époque… Je voulais du Weil pour le côté théâtral, les orchestrations. Et des guitares heavy, sales pour la décrépitude… J’ai totalement fantasmé un Berlin à la fois urbain, décadent, détruit, où la nuit rapprochait des femmes peinturlurées de soldats américains dans un cabaret enfumé… Cette image de Berlin a défini le son.”

Et Lou signe une de ses plus grandes chansons sociales avec “Men Of Good Fortune”. Il compare le destin des gosses de riches à celui des pauvres types, fracasse deux ou trois réalités bien tranchées sur le capitalisme de l’époque avant de conclure son exposé par le vicieux “et moi, je n’en ai rien à foutre”.Voilà.

Lou Reed Berlin
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Et puis de toute façon, Lou est exténué, crevé. Il part se reposer au Portugal avec des copains rencontrés à Amsterdam. Rentré à Toronto, Bob se charge d’accumuler de petits effets, des bruits cinématographiques, cris de malades, fin de nuit. Reste la séquence où la pauvre toxe se voit enlever ses propres gosses par les services sociaux. Un pic d’intensité malade.

Ne reculant devant rien, Ezrin conseille à sa femme de lui laisser leurs enfants. Resté seul, il enferme les pioupious dans le studio où Alice Cooper a enregistré “Under My Wheels” et les tyrannise : “ Votre maman est partie, vous ne la reverrez jamais ” Les deux bambins se mettent à pleurer à chaudes larmes, réclamant leur mère. Démoniaque, Bob Ezrin fait tourner les magnétos et enregistre prudemment de nombreuses prises. Des années plus tard, il se remémorera la scène, la comparant même à l’enregistrement complet de “The Wall” de Pink Floyd et lui donnant l’Oscar du moment qu’il n’avait aucune envie de revivre, jamais.

Lou Reed Berlin
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Dès lors, tout s’écroule. Les gens de RCA viennent écouter le “merveilleux film pour les oreilles de Lou Reed” et repartent absolument et totalement consternés. Très vite un ordre tombe de New York : l’album n’est plus double. La mort dans l’âme, Bob ampute “le ‘Sgt Pepper’ des seventies” de quatorze minutes. Le jeune Canadien n’y croit d’ailleurs plus. Il supplie Lou Reed d’enterrer le projet, de “le foutre dans une boîte, dans un putain de placard et qu’on n’en parle plus, jamais”. Lou ricane. N’obtenant pas la fameuse pochette qui s’ouvre dont il rêvait jour et nuit, il ferraille pour un livret photos mode (qui fera l’objet d’innombrables railleries dans la presse).

Dès sa sortie, en quelques semaines, « Berlin » commence un rapide voyage, des bacs à disques aux bacs à soldes. L’Amérique manque d’épithètes : déprimant, torturé, malsain… Pour Rolling Stone, c’est “un désastre, le pire album d’un artiste majeur en 1973”. Même le Village Voice n’y reconnaît plus ses petits : “Drôle de disque hétéro à propos d’une pute goudou camée qui se fait enlever ses gamins”.

Lou Reed Berlin
Lou Reed Berlin

Stratège, Lou Reed défend le disque en donnant des entretiens totalement alcoolisés. Seuls Lester Bangs et les Français y croient encore, trouvant dans ce rejet public de nouvelles raisons de croire en Lou Reed. De fait, “Berlin” reste un projet épique en raison de la rencontre entre Ezrin et son mercantilisme forcené et Lou Reed qui parvient à faire tomber le produit dans les bas-fonds de l’horreur absolue. Toute la seconde face, de “Oh Jim” à “Sad Song”, est un Golgotha panique, à faire passer Marilyn Manson pour un joyeux drille.

Alors bien sûr que Lou Reed a triché, tout foutu en l’air avec ses drogues. Tout le monde l’admet mais ses effroyables sentiments de haine et de rancœur sont bien ceux d’un amant blessé, bafoué, trahi. On ne se méfie jamais assez des gens qu’on a trahis. Couché dans un lit brûlé de cigarettes, le poète électrique laisse tomber sa conclusion à l’adresse de la traîtresse : “Tout autre que moi lui aurait cassé les deux bras.” Et confirme à la caméra : “Je vais cesser de perdre mon temps.”

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CREDITS Lou Reed Berlin :

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