Lou Reed Transformer

Lou Reed Transformer – Enregistré en août 1972 au Trident Studios, London – RCA
Après quatre albums officiels du Velvet Underground, Lou Reed, exsangue, fauché et humilié par les échecs systématiques, finit en 1970 par laisser le groupe à la dérive, qui sortira même sans lui un ultime album, Squeeze, en 1973.

Battu, abattu, il songe à tout abandonner, pour reprendre l’entreprise paternelle de comptabilité. Pour gagner de l’argent de poche et financer des régimes alimentaires qu’il a décidé d’opposer à son hygiène de vie chaotique, il ramasse les poubelles sur les plages de Long Island, gère de la paperasserie pour son père.

Lou Reed Transformer

Mais lui qui écrit depuis son adolescence, soupape vitale d’une vie sous haute tension, recommence vite à griffonner, à faire le tri dans la masse considérable de chansons qu’il accumule depuis plus de dix ans.

Un jeune Anglais en vue, qui a poussé sa fascination pour la famille Warhol jusqu’à se payer un humiliant pèlerinage à la Factory, fait des pieds et des mains pour rencontrer ce Lou Reed à la dérive. Il s’appelle David Bowie et vient à New York rencontrer son idole en septembre 1971.

Lou Reed Transformer
Lou Reed Transformer

En ce début de seventies, Bowie travaille en surrégime sur dix projets à la fois, dans une boulimie d’expériences que le rock a du mal à suivre : entre ses propres albums et ses projets de production pour Mott the Hoople ou Iggy Pop, il valse entre les personnages et les casquettes. Et quand Lou Reed débarque à Londres en décembre 1971, Bowie vient de sortir Honky Dory, un album qui fait référence à Warhol et au Velvet enfin réhabilité.

C’est donc un Lou Reed riche d’espoirs et avide de revanche qui vient enregistrer en Angleterre son premier album solo, qui sortira en avril 1972.

Simplement intitulé Lou Reed et orné d’une pochette assez immonde, ce premier album pour la puissante maison RCA a été bricolé avec des avortons de chansons plus ou moins déjà testés sur scène ou en studio avec le Velvet déliquescent. C’est un album sans nom, sans son, sans but, ou un Lou Reed fantomatique erre entre fulgurances rares et banalités écrasantes de pompe.

Lou Reed Transformer
Lou Reed Transformer

On lui a collé des musiciens de studio standards qui le privent – quelle absurdité – de guitare, instrument pour lequel ces professionnels de la profession le jugent incompétent. Le Label, qui espère hier surfer sur une vague glitter naissante (pour laquelle Lou Reed est une influence reconnue) est consterné par le résultat. Surtout que Bowie sort The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars mi-juin. Lui aussi chez RCA.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’accueil réservé aux deux albums sortis à quelques jours d’écart est pour le moins opposé : l’hystérie pour l’un, le dédain pour l’autre. Mais Bowie, fidèle depuis que son manager lui a donné, dès 1966, l’une des premières copies à parvenir à Londres du premier album du Velvet, n’abandonne pas son envie de renvoyer l’ascenseur, déjà formulée sur la pochette de Hunky Dory. On y lisait: « Some V.U.: White Light returned, with thanks. » Il invite sur scène, le présente comme une influence majeure partout où se tend un micro et prend tout le monde de court, Lou Reed compris, quand il annonce qu’il produira lui-même le prochain album du New-Yorkais.

Lou Reed Transformer
Lou Reed Transformer

David Bowie, tout auréolé du succès de « … Ziggy Stardust », est devenu une sorte de wonder boy. Bowie insiste : il est prêt à produire Lou Reed dont le calamiteux premier album solo tapisse les bacs à soldes.

Juillet 1972 : Lou Reed s’installe dans un meublé à Wimbledon. Sur ordre de Bowie, toute sa coterie va gérer Lou Reed : Angie s’occupe de l’appartement, des fringues, Mick Rock des photos, etc. Bowie, durant cette période, idolâtre littéralement Lou Reed et le convie au concert du Royal Festival Hall, le 8 juillet. Pour les rappels, les deux hommes interprètent trois titres du Velvet. Pour le Melody Maker « A star is born ».

Suit une conférence de presse au Dorchester qui montre Lou Reed dans son nouveau personnage de Phantom Of Rock : ongles vernis en noir, boots compensées, veste pailletée. Bowie et Lou Reed s’embrassent sur la bouche devant des photographes en transe.

Lou Reed Transformer
David Bowie et Lou Reed Transformer

Début août : Bowie, Lou Reed et Mick Ronson s’enferment au studio Trident. Ce n’est pas une période de tout repos pour David Bowie : il produit en même temps Lou Reed et Mott The Hoople, doit donner des concerts à New York et Londres.
Mais Lou Reed et David Bowie sont fascinés l’un par l’autre.

Ils traînent ensemble dans Soho et absorbent comme deux vampires tout ce qu’ils peuvent intégrer de l’autre. On dira ensuite (Lester Bangs, Guy Peellaert) que Bowie l’imitateur a sucé les idées de Lou Reed l’originateur. C’était aller un peu vite en conclusion. Lou Reed a pris d’énormes leçons auprès de Bowie, alors artiste le plus populaire d’Angleterre. Et les deux hommes, durant l’enregistrement, vont se lancer dans une pantomime créative, faisant des studios Trident un territoire délirant.

Il y aura des crises, des moments de panique ou de perdition. On verra Bowie prostré dans les toilettes et Lou Reed hurlant à la lune dans la cabine. Seul Mick Ronson, le fidèle guitariste, semble raison garder. Ses riffs cossus donnent une enveloppe charnelle au rock new-yorkais de Reed.

Lou Reed Transformer
Mick Ronson et Lou Reed Transformer

Pourtant ni Bowie ni Lou Reed ne semblent en état d’assumer les responsabilités de l’album. Qu’importe: l’ingénieur du son Ken Scott, phare de granit dans cette tempête d’ego et d’excès, donne forme au désordre. Il tient la boutique: David fait son David, la plupart du temps absent, et Lou est ailleurs, paumé. Pas paumé au point de déléguer une fois encore le son, voire les chansons, à des requins. Car les chansons sont fermes, parmi les plus solides et tubesques que Lou Reed composera de sa vie. Certaines continuent même de vivre à travers des reprises incessantes, comme ce Satellite of Love revisité par U2, Eurythmies ou Morrissey.

Réfléchissant sur l’échec de son premier album solo, Lou Reed confirme : « j’ai essayé d’écrire des chansons d’amour et on a vu ce que ça donnait. Cette fois, il n’y aura que des chansons de haine. »

Mais sous ces postures bravaches, Lou Reed est un artiste fragile. Il était sorti une première fois de sa coquille sur ordre de Andy Warhol et il le fera à nouveau grâce à David Bowie et Mick Ronson. Et c’est cela, la réussite de « Transformer ».

Lou Reed Transformer
David Bowie et Mick Ronson / Lou Reed Transformer

Un disque gonflé, populaire, qui offre de très grandes réussites et démarre sur les chapeaux de roue avec « Vicious », riffs chromés, bagarre entre deux amants qui donne le ton : rien n’est facile. Mais nous progressons. En 1956, Lou Reed a été constaté homosexuel : on l’a envoyé subire des électrochocs en asile psychiatrique. Seize ans plus tard, il est le protégé du roi Midas et ses chansons explosent. Notamment « Perfect Day ».

Cette dernière vaudra à Lou Reed moult critiques : est-ce bien là le chantre des bas-fonds, qui boit une petite sangria, va au zoo contempler les animaux ? « Perfect Day » est une chanson sublime et atemporelle qui revient périodiquement hanter les ondes mondiales. « Satellite Of Love », monument de paranoïa jalouse, sera un incontournable des tournées suivantes.

Chaque disque rock comporte une série de chansons rapides, écrites pour la circonstance : on les appelle les chansons jetables, il y en a sur « Transformer », elles font partie de son charme louche, comme une rencontre tarifée de troisième zone. Tous ces titres sont excitants en apparence, ils dégagent un parfum venimeux après écoute. « Hangin’ Round », « Wagon Wheel » sans doute composée à partir de bouts de chansons inutiles, « I’m So Free » qui essaye de nous prouver que Lou Reed est en grande forme physique, bronzé à la lueur des néons.

Lou Reed Transformer
Lou Reed Transformer

Mais Bowie a également caché une bombe radiophonique à fragmentation dans l’œuvre. En fin de première face, comme il se doit, annoncée par la voluptueuse contrebasse de Herbie Flowers (déjà utilisé par Michel Polnareff sur « Polnareffs ») surgit une chanson qui sera le billet d’entrée de Lou Reed dans la cour des poids lourds du rock : « Walk On The Wild Side ».

Nous sommes au troisième millénaire. Il faut le rappeler : quand ce disque sort en 1972, personne n’a jamais entendu parler de fellation dans un tube radio. C’est pourtant ce qui se passe ici, de la manière la moins voilée possible. Lou Reed rend hommage aux habitués de Max Kansas City et décrit ces superstars warholiennes, mélangées à des acteurs de la nuit new-yorkaise, tous avec leurs travers (‘little Joe n’a jamais fait de cadeau! Tout le monde devait payer, payer et payer/ Un coup à droite, un coup à gauche, fallait les voir monter… »). Procédant par petites touches impressionnistes, Lou Reed décrit affectueusement la coterie warholienne, Holly Woodlawn, Candy Darling, Joe Dalessandro.

Lou Reed Transformer
Lou Reed Transformer

Bien sûr, à la fin des séances, Lou Reed écœuré se déclarera « pressé comme un citron » par Bowie et refusera que « Walk On The Wild Side » sorte en single. Mais Bowie saura convaincre RCA et le 45 tours de « Walk On The Wild Side » triomphera pendant des mois, devenant le thème d’une époque folle, une expression argotique nouvelle, générant cent imitations et occupant magnifiquement les radios durant toute l’année 1973.

Transformer offre à Lou Reed ses deux plus gros tubes, Walk on the Wild Side, qui revivra des années plus tard quand Les rappeurs d’A Tribe Called Quest auront la mauvaise idée de le sampler sans permission – se privant ainsi de 100 % des revenus de leur plus gros tube. Can I Kick It ?. Mais c’est surtout Perfect Day, remis en selle par une reprise de Duran Duran, la B.O, de Trainspotting puis sa reprise collective (Bono, Bowie, Elton John, Suzanne Vega. Shane McGowan,..) pour une œuvre caritative chaperonnée par la BBC qui offrira en 1997 à Lou Reed son seul numéro 1 des charts anglais pendant trois semaines.

Lou Reed Transformer
Lou Reed Transformer

Deux tubes qui lui garantiront à vie la liberté, y compris celle d’enregistrer dans la foulée de Transformer le sublime, opaque et suicidaire Berlin. Heureusement pour Lou Reed, car Transformer est sans doute l’album de la dernière chance. Du chaos de l’enregistrement décrit par Ken Scott, on n’entend pourtant pas une note dans ce qui restera comme le disque le plus accessible et cohérent (au sens industriel du terme) de Lou Reed.

Et cette fois, enfin, ça marche. Grâce à la présence de Bowie dans l’ombre, grâce aux guitares scintillantes de son fidèle Mick Ronson, la sortie, en novembre 1972, est enfin remarquée et massivement commentée. Souvent en mal qualifiant l’album « d’homos en mode arty-péteuses », ou de « denrée périssable ».

Ça ne l’empêche pas de devenir au fil des ans et des réhabilitations un classique, régulièrement cité dans les discothèques idéales.

Lou Reed Transformer
Lou Reed Transformer

Transformer est ainsi devenu un sujet de culte et même d’exégèse. Un docu de la série Classic Albums, consacré à sa genèse, a notamment permis de résoudre, de la bouche de Lou Reed, un énorme sujet de perplexité, voire d’angoisse, pour une génération entière. On parle de la photo du verso de la pochette, et notamment de la taille démesurée de la poutre apparente qui gonfle le jean du personnage photographié. « C’est mon pote Ernie, on lui avait mis une banane dans le falzar. On ne l’aurait jamais invité s’il avait été monté comme ça, on aurait été trop jaloux. » On peut désormais vivre, soulagé.

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CREDITS Lou Reed Transformer :

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