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Moon Safari (Air), la bande originale d’un film à imaginer

Never love alone
Moon Safari (Air), la bande originale d’un film à imaginer Posted on 23 octobre 2019Leave a comment
Never love alone

Air Moon Safari – Enregistré en avril–juin 1997 aux Around the Golf et Gang, Paris – Source records
Comme le Homework de Daft Punk, le premier Air fait partie de ces albums dont les vidéos promotionnelles prolongent l’histoire et soulignent délicatement l’état d’esprit. Si les clips tirés des singles de Air Moon Safari sont d’indispensables compléments visuels aux morceaux du duo français, c’est parce qu’ils sont signés par le réalisateur et graphiste américain Mike Mills, également responsable de toutes les pochettes d’Air première époque, mais aussi du film sur la première tournée internationale du groupe, Eating, Sleeping, Waiting and Playing.

Sa manière poétique d’appréhender les chansons du duo sur Air Moon Safari – où l’atmosphère parfois ambivalente prend le pas sur tout message – a offert un instructif éclairage sur une démarche musicale volontairement onirique et cryptée.


Air Moon Safari

C’est au moins le cas pour la vidéo de Kelly Watch the Stars, entraînante pop song où le titre-slogan, répété au vocoder, fait figure de seule parole. Esthétisant et surprenant, le film de Mills montre un match de ping-pong entre deux jeunes filles qui dérape dans le surréalisme quand l’une d’elles, ladite Kelly, perd conscience et sort de son corps.

Après une séance de bouche-à-bouche salvatrice, elle revient à elle et gagne un match qui, en réalité, reproduisait une partie de Pong (le jeu vidéo créé par Atari) disputée par Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin.

A l’image de Kelly, il faut savoir lâcher prise pendant ce “safari lunaire”, n’opposer aucune rationalité à une musique qui s’efforce de parler d’abord à notre subconscient, également oublier les origines versaillaises et prétendues bourgeoises de leurs auteurs pour s’abreuver à cette source de félicité.

Air Moon Safari
Air Moon Safari

En 1995, un jeune architecte, Nicolas Godin, crée Modulor Mix, un spacieux et mélodique instrumental rendant hommage au Modulor, l’unité d’habitation idéale imaginée par Le Corbusier en 1945.

Suite au retentissement de ce morceau rétrofuturiste, Nicolas Godin appelle à la rescousse son pote Jean-Benoît Dunckel, qui se dirigeait jusque-là vers une carrière dans les mathématiques ou de prof de physique. Les deux ont déjà tenté, sans succès, l’aventure d’Orange, groupe versaillais formé avec Xavier Jamaux et Alex Gopher. Cette fois-ci est la bonne : suivent Casanova 70 et surtout Le soleil est près de moi, deux singles qui établissent l’approche stylistique du duo.

Air devient le synonyme d’une pop évanescente au tempo doux, arrangée avec le soin d’une B.O. de film et jouée sur des claviers célébrés (Moog, Rhodes) et des synthés millésimés (Korg MS-20, Solina String Ensemble).

Parce qu’il émerge à la même période que Motorbass ou Daft Punk, leaders d’une scène house hexagonale qui a des envies de groove, le duo est paresseusement associé à la French Touch. Pourtant, il ne partage pas la même culture et, à part quelques échantillons extrêmement précis (la batterie de Do It Again des Beach Boys, des percus piquées au chanteur soul Edwin Starr), il ne s’en remet pas au sampler pour concrétiser les compositions de ses rêves.

Air Moon Safari
Air Moon Safari

Au contraire, exalté par le grain et l’identité sonores qu’apporte l’analogique, il appartient, au fond, à la vieille école, celle qui préfère les enregistrements dans des vastes studios aux bricolages menés à la souris sur l’écran d’un ordi. Plutôt que de piocher directement dans leur répertoire, Air essaie d’imiter ses prestigieux aînés, de Michel Colombier à Alain Goraguer
(La Planète sauvage), et s’inspire de leurs techniques.

Ainsi, l’Anglais David Whitaker, collaborateur de Gainsbourg, Nico et de bien d’autres, a enregistré à Abbey Road les somptueux arrangements orchestraux qui rendent « Talisman » ou « Ce matin-là » encore plus propices à faire décoller les auditeurs.

Accueillant tapis volants à la vitesse limitée – aucun looping ou chute n’est à craindre -, les morceaux sophistiqués de Moon Safari semblent appartenir à la bande originale d’un film à imaginer, une description devenue éculée avec le temps, mais qui, ici, se justifie pleinement.

Air Moon Safari
Air Moon Safari

Plus d’une décennie après la sortie de ce coup d’essai ultra-maîtrisé, Jean-Benoît avancera que ce premier album a stimulé la natalité durant son année de sortie, 1998, tant son contenu a séduit les couples et a bercé leurs ébats. Car, partisans d’harmonies romantiques, d’ambiances paradisiaques et d’accords sensuels, les deux Français ont conçu en réalité une musique diabolique, naïve en façade mais sacrément aphrodisiaque.

Ils ont bénéficié d’une chance folle, celle réservée aux audacieux. Ils donnent ainsi l’opportunité d’écrire pour eux à une jeune fille au pair américaine, Beth Hirsch, dont le timbre clair enlumine All I Need et You Make It Easy.

Le succès et la postérité de Moon Safari découlent aussi d’un malentendu. Avec son texte satirique raillant l’ère des idoles, Sexy Boy n’était pas programmé pour devenir la locomotive de ce premier album. Jean-Benoît et Nicolas voulaient que le morceau soit bizarre et mette mal à l’aise, comme “la scène de Twin Peaks où le nain danse ». Raté: avec son refrain entêtant, Sexy Boy, la plus électrique des chansons de ce premier album, a servi de carte de visite mondiale au duo.

Air Moon Safari
Air Moon Safari

Heureusement, ce tube surprise ne l’a pas tétanisé ni affolé. Une séquence du film Eating, Sleeping, Waiting and Playing se révèle d’ailleurs explicite. Elle montre Nicolas au lit, l’esprit ralenti par une gueule de bois carabinée. Devant la caméra de Mike Mills, il se souvient cependant avoir entendu en rêve une chanson qu’il ne connaissait pas. “J’étais triste parce que j’aurais aimé l’avoir écrite. ’’ Trois ans plus tard (après l’expérience cinéma de Virgin Suicides), 10 000 Hz Legend prouvera que Air a les moyens de poursuivre ses rêves.

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CREDITS :

  • Eric Regert – organ solo (track 1)
  • Alf – hand claps (track 1)
  • Caroline L. – hand claps (track 1)
  • Marlon – drums (tracks 2, 4, 5)
  • Beth Hirsch – vocals (tracks 3, 7); backing vocals (track 7)
  • P. Woodcock – acoustic guitar (track 3); tuba (track 8)
  • David Whitaker – string arrangement, conducting (tracks 5, 7, 8)
  • Enfants Square Burcq – laughs (track 9)

Technical

  • Jean-Benoît Dunckel – production, recording
  • Nicolas Godin – production, recording
  • Stéphane « Alf » Briat – recording, mixing
  • Jérôme Kerner – recording assistance
  • Peter Cobbin – string recording (tracks 5, 7, 8)
  • Jérôme Blondel – mixing assistance
  • Nilesh Patel – mastering
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