Norman Whitfield

Peu connu du grand public, Norman Whitfield fut pourtant un acteur clef de la musique populaire black des années 70. Né à Harlem en 1943, Norman Whitfield fut le producteur qui propulsera le label Motown dans l’ère funk.

Le son Motown ! Ce son si symbolique au cœur duquel le beat est souligné par des handclaps ou, pêché mignon du patron Berry Gordy, un simple tambourin, un homme va le dépoussiérer à l’aube des 70’s pour éviter à Motown le naufrage se profilant à l’horizon : Norman Whitfield.

Jusqu’ici homme de l’ombre, plutôt discret, ne fumant ni ne buvant, Whitfield se promène dans les couloirs du label depuis 1962. En charge du service qualité, il observe, apprend et engrange le savoir-faire des musiciens, compositeurs, producteurs et chanteurs maison.

Norman Whitfield
Norman Whitfield

Derrière Gordy, il attend clairement son heure sans faire de vagues. Whitfield enchaîne ainsi les travaux mineurs avant d’atteindre son rêve : bosser pour les Temptations qu’il connaît depuis qu’il les a vu à Detroit sous le nom des Primes. Et été 64, il coécrit et surtout produit Girl (Why You Wanna Make Me Blue) pour ses idoles.

La Motown vit alors un tournant de son histoire. L’homme à convaincre est certes Berry Gordy et pourtant un autre obstacle se dresse sur le chemin de Whitfield : Smokey Robinson. Star du label, il est également le producteur et songwritter attitré des Temptations. Smokey sent que ses poulains pourraient bien lui échapper s’il ne remplit pas les caisses de Gordy.

La mission commando de Whitfield n’est guerre aisé car Smokey qui entretient des relations privilégiées avec Gordy est aussi le vice-président de l’écurie. Mais les Temptations sont les joujoux fétiches du roi Gordy, lassé d’aligner les échecs. Le bras de fer Whitfield/Smokey dure. Tout bascule début 66 lorsque le nouveau single des Temptations, Get Ready (signé Smokey) est préféré à Ain’t Too Proud To Beg (signé Whitfield). Get Ready n’est pas un assez gros succès pour Gordy et Ain’t Too Proud To Beg cartonne.

Norman Whitfield
Norman Whitfield

Les Temptations glissent alors des mains de Smokey Robinson vers celles de Norman Whitfield. Un Norman Whitfield à l’appétit grandissant. Un Norman Whitfield désireux d’appliquer ses recettes sur d’autres artistes. Il a assimilé le son du Sud, de la rivale Stax, et maîtrise la logique Motown sur le bout des doigts. Il passe l’épreuve du feu avec les 2,5 millions d’exemplaires vendus du single de 1967 I Heard It Through The Grapevine chanté par Gladys Knight & The Pips. Le titre se place en tête des charts R&B, et en n°2 des charts pop. Un an plus tard, Whitfield mettra même en boite la version de Marvin Gaye.

Cette même année, Norman Whitfield décroche la bénédiction gordyenne en produisant le chef d’œuvre des Temptations, le psychédélique et funky Cloud Nine, première pierre angulaire de son temple musical. Une révolution qui se poursuivra avec Psychedelic Shack et Ball Of Confusion en 1970, et Papa Was A Rollin’ Stone en 1972. Motown passe de l’ère du single à celui de l’album (avec un ou deux hits maxi par LP). Tout le monde le sait, Berry Gordy n’a pas eu 2 en maths au bac et comprend rapidement que le public est obligé d’acheter un LP plutôt qu’un 45trs. Mais d’où vient Cloud Nine ?

The Temptations Psychedelic Shack
Norman Whitfield – The Temptations Psychedelic Shack

Norman le visionnaire n’est pourtant pas un véritable musicien. Il est juste doté d’un flair unique pour trouver les bons grooves. Jusqu’ici, Tamla Motown pouvait compter sur ses Funk Brothers, musiciens-piliers contre lesquels s’appuyait n’importe quelle star maison. Earl Van Dyke et les touches usées de son Steinway. James Jamerson et les quatre cordes aérodynamiques de sa basse Fender Precision, l’homme qui fit sortir la basse de son ronron (doum-doum-doum) habituel. Benny Benjamin et les fûts impériaux de sa batterie. Robert White et le phrasé cristallin de sa guitare. Whitfield cherche alors à grossir ce casting qu’il trouve usé.

De nouveaux Funk Brothers débarquent alors. Bob Babbitt d’abord, un bassiste blanc qui fera de plus en plus d’ombre à la légende Jamerson. Et surtout Dennis Coffey et Melvin « Wah-Wah Watson » Ragin, deux guitaristes majeurs dans l’aventure funk. Devant faire avec le départ de l’emblématique David Ruffin, Whitfield doit habiller les Temptations avec un son unique. A cet égard, la wah-wah de Coffey est essentielle. Elle symbolise une sonorité toute rythmique indissociable du funk.

 

A la poubelle les costards typiquement Motown, place aux pattes d’eph’ et aux pâquerettes dans les cheveux ! De 1967 à 1972, Whitfield aura shampouiné les Temptations de la tête aux pieds, leur construisant la passerelle idéale entre la soul d’antan et le funk contemporain. Grand fan de Sly & The Family Stone et surtout de George Clinton (la légende veut qu’il s’incrustait au concert de Parliament pour les pirater), Whitfield atteint une synthèse parfaite des genres et des multiples saveurs que propose la musique noire américaine de la seconde partie des années 60. Grâce à lui, Motown ouvre ses oreilles au rock, au psychédélisme et surtout aux s.o.s. des ghettos.

Le 1er octobre 1968, dans le fameux petit studio A, commence l’enregistrement de Cloud Nine. Le 1er octobre 1968, dans le fameux petit studio A de Motown, commence aussi une nouvelle ère pour Tamla Motown. Norman Whitfield ouvre en grand les portes de l’institution pour y laisser entrer transe funk et conscience noire. Dès les premières mesures du titre Cloud Nine, tout est dit : une batterie au premier plan, un riff de guitare minimaliste passé à la wah-wah de Dennis Coffey, une ligne de basse bodybuildée pour soutenir l’édifice et surtout cette sensation d’être pris dans le tourbillon d’une composition infinie, loin des canons du single typique de chez Motown.

 

Avec Run Away Child, Running Wild, Norman Whitfield promène même les Temptations durant plus de 9 minutes dans les allées sinueuses de son génie emmêlé une fois encore dans la guitare de Wah Wah Watson. Les albums suivants, Puzzle People (1969) et Psychedelic Shack (1970), permettent au producteur qui monte qui monte d’approfondir des expériences qui ne laisseront pas indifférents les grands noms de la soul, désireux eux aussi d’élargir leur public, de donner un coup de fouet à leur carrière. Curtis Mayfield, Isaac Hayes ou bien encore les Isley Brothers boivent jusqu’à la dernière goutte les notes de ces albums de Temptations ressuscités.

A partir de 1971, Norman Whitfield conçoit sa propre « créature ». Avec l’anecdotique Undisputed Truth, le producteur possède son labo humain qu’il contrôle totalement. Un trio qu’il place sous le signe du funk psyché et qui aligne des points communs avec la galaxie P-Funk. Le premier single d’Undisputed Truth composé de Joe Harris, Billie Calvin et Brenda Evans a beau être une reprise des Temptations (Save My Love For A Rainy Day), Whitfield lorgne également vers le kaléidoscope de Sly Stone. Pour beaucoup, ce trio n’est que le jouet du producteur, son P-Funk à lui tout seul. A moins qu’il ne s’agisse d’une réponse à ceux qui trouvèrent la Motown plus suiveuse que précurseur en matière de funk. Whitfield apportera même à ses nouveaux poulains une touche plus ou moins politique, histoire de suivre le mouvement.

Norman Whitfield
Norman Whitfield

Malheureusement pour lui, Undisputed Truth ne parvint jamais réellement à convaincre la direction de Motown (même s’ils enregistrent le légendaire Papa Was A Rollin’ Stone avant les Temptations…). Whitfield eu davantage de succès avec Rose Royce, d’anciens protégés d’Edwin Starr. Au sommet de cette aventure aux frontières du disco, l’intéressante bande originale du film Car Wash qu’il signe en 1976, peu de temps avant de quitter définitivement la firme de Detroit.
Autre étape cocasse du parcours de Norman Whitfield, Rare Earth, premier groupe de rock entièrement blanc signé par Motown. Plus convainquant, War et Stop The War qu’il produit pour Edwin Starr en 1970.

Norman Whitfield ne se sera pas contenté que de transférer Tamla Motown à Los Angeles. L’âme du label de Berry Gordy est sûrement restée dans un coin du studio A de Detroit, même si les années 70 seront florissantes pour la firme phare de la soul music…

Enregistrer

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.