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One Nation Under A Groove (Funkadelic), Cosmic funk et brouillard pourpre

Never love alone
One Nation Under A Groove (Funkadelic), Cosmic funk et brouillard pourpre Posted on 5 février 2020Leave a comment
Never love alone

Enregistré en 1977-78 au United Sound Studio in Detroit, Michigan – Warner bros.
En 1978, l’empire P-Funk est sur le point de s’écrouler sous son propre poids. La démesure de tournées homériques – l’équivalent de deux équipes de foot sur scène, atterrissages de soucoupes volantes, cachets payés directement en coke — devient dérisoire face au rouleau compresseur disco. Funkadelic One Nation Under Groove sent la fin de règne mais, en partie grâce au chèque en blanc d’un nouveau deal avec Warner, compense en démesure pure.

Moitié space opera, moitié traité de philosophie P-Funk -Grooveallegiance, Cholly (Funk Getting Ready To Roll) – et le précepte ultime : « Qui dit qu’un groupe de funk ne peut pas jouer de rock ?»), Funkadelic One Nation Under Groove convoque l’essentiel des troupes clintoniennes.

La nouvelle recrue Walter “Junie” Morrison (ex-Ohio Players) cosigne la moitié du disque, dont le morceau titre, hit planétaire doté d’une partie de guitare liquide de Bootsy Collins. Michael Hampton, aka Kidd Funkadelic, est le héros en puissance de l’album. Le lieutenant d’Eddie Hazel tutoie les cimes sur Lunchmeataphobia (Think! It Ain’t Illegal Yet!), sans oublier une version live bonus de Maggot Brain au bord de la transe hendrixienne. L’hiver suivant, la Parliament Funkadelic Thang se produira au Pavillon de Paris (ancien Zénith) devant une petite centaine d’égarés. On aurait vu des paralytiques se lever de leurs chaises.


Funkadelic One Nation Under Groove

Attention, ovni ! George Clinton est de la race de» mutant». Comme Frank Zappa, ce vieux théoricien musical avait l’âme d’un sorcier anarchiste. Sous sa houlette d’ancien coiffeur pour hommes (son premier job, en 1956), la soul allait devenir une musique délirante. « libère ton esprit, et ton cul suivra « , proclamait la pochette de son premier album.

Dès 1967, ce scatophage obstiné avait un projet : concilier à travers la cohorte Parliament funkadelic Thang le lourd problème philosophique occidental du rapport Corps/ Esprit. Hendrix cosmiquait du côté de Saturne, Zappa faisait swinguer les vannes les plus tordues et le Dead se coltinait avec les Etoiles Noires, Clinton, lui, apportait dans ses disques un délire fou à base de théories du complot souvenirs de radios doo-wop, visite des pyramides, comic books idiots, rimes crétines et slogans publicitaires.

Funkadelic One Nation Under Groove
Funkadelic One Nation Under Groove

En plus, ce fan de James Brown entendait organiser la collision de tous ces éléments sur un rythme dansant ! Huit longues années durant le Dr Funkenstein organiserait ses troupes en deux entités. Très vite, les critiques blancs crurent pouvoir expliquer ainsi les choses à leurs chers lecteurs ; Parliament travaillait les pistes de danse et les fesses des auditeurs, Funkadelic leurs cerveaux rongés par l’acide et les solos de guitare.

Parliament était dansant groove, chanté. Funkadelic plus lourd, proche d’un MC5 noir, déchiré de solos monumentaux. Trois, voire quatre guitaristes se relayaient au chevet du boogie cosmique.

Plus au fait, les critiques noirs préférèrent ranger le tout à la rubrique Opéra Funk, constatant que les mêmes jam-sessions pouvaient accoucher du Funkadelic pur (“Let’s Take It To The Stage”) et du Parliament calibré (“Tear The Roof Of The Sucker »).

Funkadelic One Nation Under Groove
Funkadelic One Nation Under Groove

Lancé dans une monstrueuse tournée aux effets spéciaux digne de Star War entrant en collision avec Las Vegas, manteaux d’hermine, soucoupes volantes atterrissant sur scène, bazar total barré, paillettes glacées voletant dans l’hélium, la famille prêche un style de vie funky idéal qui prend toute son ampleur (certains disent sa seule réalité,..) sur scène.

La popularité du groupe atteint des sommets, au point que la marque de jouets Mattel tente de lancer une ligne de poupées Dr Funkenstein, Bootsy et Star-Child.

Les négociations capotent mais Warner comprend que quelque chose est en train de se passer et laisse tous les moyens à Clinton pour enregistrer un disque gigantesque, composé d’un album de nouveaux titres accompagné (grande première) d’un second disque sur lequel on trouve une version maxi 45 tours du hit « One Nation Under A Groove » et d’un long hommage à Hendrix intitulé « Maggot Brain » sur lequel Clinton aurait demandé à son soliste Eddie Hazel de jouer « comme s’il venait d’apprendre que sa mère venait de mourir « .

Funkadelic One Nation Under Groove
Funkadelic One Nation Under Groove

L’histoire n’a rien retenu des séances. Récemment interrogé à ce sujet, Clinton confirmait que le groupe à son apogée était « une famille, voyageant, baisant, créant, donnant des concerts et vivant ensemble « . Un pirate de l’époque, enregistré à Denver, dénombre vingt et un participants.

Beaucoup sont des transfuges du camp James Brown (Maceo Parker, Fred Wesley, Bootsy Collins), musiciens hors pair. L’une des armes secrètes du disque reste pourtant le clavier. Un certain Bernie Worrell trafique son Moog en empilant les notes de basse les unes sur les autres, jusqu’à créer un son gargantuesque, unique, celui de la basse-clavier.

Personne n’avait entendu cela et les basses de Worrell vont littéralement sculpter des colonnes de son infras, charpentant les délires des guitaristes.

Funkadelic One Nation Under Groove
Funkadelic One Nation Under Groove

Dès le premier titre, éponyme, on comprend tout. Les basses liquides se mélangent aux descentes jouées par Cordell Boogie Masson et Bootsy Collins. Autre bon plan, un chanteur piqué aux Ohio Players, le vétéran Junie Morrison. Grace à tous ces éléments magiquement réunis par Clinton, « One Nation…” sera le single de 1978. Tube monstre, il déchire les pistes disco, les radios, les charts.

Pourtant il y a là-dessous quelque chose de subtil, dans le foisonnement des percussions, les messages mystères proférés par la voix étonnante, absolument douce, lancinante, s’amusant du fonds de commerce de James Brown (« feet don’t fail me now « ) comme des télévangélistes noirs (« Acceptez-vous le funk comme votre seul seigneur ? ‘). Douchée par l’optimisme débonnaire du Maitre, une nation s’incline. Or ce titre fabuleux est simplement l’ouverture du Grand Opus. Il faut ensuite se réconcilier avec l’Afrique (“Groovallegiance » pourrait être de King Sunny Ade) et les rockers.

Funkadelic One Nation Under Groove
Funkadelic One Nation Under Groove

Sur « Who Says A Funk Band Can’t Play Rock », le groupe inflige une énorme dérouillée à tous les combos blancs de l’époque. Les guitaristes se relaient pour emberlificoter le message et tresser de grésillantes guirlandes de fuzz. Citons-les deux principaux. Gary Shideret Mike Hampton. On aimerait avoir la place de décrire la batterie robotique de Jerome Brailey.

Et puis on n’essaye pas de résumer projet si fou. Autant passer des heures dans les énormes architectures dévoyées de ses basses foldingues, contemplant les escarboucle des wah-wah s’émerveillant des chœurs idiots des doo-woppers en apesanteur.

Disque tendre, unique, l’album propose même des retours à une réalité salace, toujours proche de l’outrage triple X (« Into You”). Puis le funk reprend ses droits : « Cholly (Funk Getting Ready To Roll), énorme. Et toujours le rock revient, avec des riffs carabinés pour lancer un grand message : « il n’est pas encore illégal d’être végétarien, « tonne le Dr Funkenstein sur un magma de rift hendrixiens avant de conclure, énigmatique : “Ça donne à penser, non ? »

Finale sur un blues cosmique qui évoque totalement Spirit, Quicksilver et l’art perdu des délicats guitaristes psychédéliques de 1967 (avec solos de guitare tripatouillés à l’envers).

Présenté sous la pochette irrésistible du dessinateur Pedro Captain Beil, « One Nation… » est un monstre. L’effet de ce disque sur les Américains est énorme, si prévisible. La voie avait été pavée de hits certifiés et de tournées triomphales. Encore en 1994, Ice Cube saurait avouer la source de son « Bop Gun ».

Plus incroyable fût la gigantesque popularité du projet dans une Angleterre à l’époque encore vitriolée par le punk atomique. On se souvient d’articles délirants du New Musical Express avoisinant les trente feuillets pour expliquer aux fans d’Elvis Costello quelque peu effarés les charmes de ce monstre inclassable dansant le Cosmic Slop dans un lourd brouillard pourpre.

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CREDITS :

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