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Rudy Van Gelder, l’ingénieur du son Blue Note

Never love alone
Rudy Van Gelder, l’ingénieur du son Blue Note Posted on 14 septembre 2019Leave a comment
Never love alone

New York, novembre 1998. Une fois encore, nous partons sur les traces de John Coltrane, astre fulgurant du jazz moderne dont la lumière n’a pas fini de rayonner, plus de trente ans après son extinction. Par une belle matinée d’été indien prolongé, nous passons au large d’Harlem. Nous allons chez Rudy Van Gelder, ingénieur du son légendaire qui a enregistré pratiquement l’ensemble des catalogues Blue Note et Prestige, qui a travaillé pour Verve avec le grand producteur Creed Taylor (c’est lui qui a enregistré deux des plus beaux albums de Jobim, Wave et Stone flower) et surtout pour Impulse pendant toutes les années 60.

En l’occurrence, Rudy Van Gelder a enregistré l’essentiel des faces que Coltrane a gravées chez Impulse!. Passé le George Washington Bridge, les fantômes ont tendance à venir à notre rencontre. Nous allons à Englewood Cliffs dans le New Jersey, à quelques encablures de Manhattan, où se tient, depuis la fin des années 50, le mythique studio du grand Rudy.

Quand on ouvre la porte de ce lieu sacré entièrement construit en bois de cèdre, tapi derrière quelques arbres aux feuilles ocre, on ne peut s’empêcher de penser que Monk ou Coltrane ont foulé le même sol et surtout qu’ici même ont été captés par les soins méticuleux du docteur Rudy Van Gelder, saint patron des ingénieurs du son (dixit McCoy Tyner), quelques-uns des albums les plus décisifs de l’histoire du jazz.

Rudy Van Gelder
Rudy Van Gelder

On cherche à capturer le génie du lieu, à tester son acoustique, à écouter la fabuleuse rumeur des années écoulées. Rudy Van Gelder est un petit homme sec à lunettes et cheveux blancs. Il est précis, rationnel, un peu maniaque. Ce sont les qualités de l’ingénieur. La musique de Coltrane, elle, est torrentielle tout en restant sur le fil de l’élégance. Elle tutoie l’abîme avec une prestance incroyable, un débit intarissable, une foi incomparable. Il y avait de quoi, dans ce paradoxe, faire un beau mariage : Van Gelder face au quartet. Sacré programme.

Rudy Van Gelder est un artiste de la technique mais il est avant tout modeste. « Je n’étais que l’ingénieur du son, donc je n’intervenais pas directement dans le processus artistique tout en étant très conscient de ce qui se passait. Coltrane était très calme, très serein, très concentré dans le travail. Il pouvait enregistrer assez rapidement. Il était capable de jouer et, dans le même temps, d’avoir un regard sur ce qu’il avait joué. Il n’était donc pas nécessaire de faire beaucoup de prises. Le quartet arrivait et ils me demandaient très vite de faire partir les bandes. Ils jouaient une fois, deux fois et, la plupart du temps, c’était bon. Puis, ils revenaient une autre fois et enregistraient un autre morceau. Et ainsi de suite. C’était ça, les sessions Impulse!. Jamais de re-recording. Juste une fois, un peu d’overdubbed sur un des mouvements de A Love supreme. Deux ou trois heures de séance à chaque fois. Pas plus. Quand ils avaient assez de musique pour un album, ils s’arrêtaient. C’est une très bonne méthode de travail car il est difficile d’être bon sur une très longue durée. »

Rudy Van Gelder
Rudy Van Gelder

Rudy Van Gelder fut, avec Bob Thiele, le grand homme d’Impulse!, donc le producteur des séances, le témoin idéal du mouvement ascensionnel qui portait irrésistiblement Coltrane dans ces années 1961-65. Pour autant, il ne faut pas compter sur lui pour percer le secret de cette musique. Tout juste vous dira-t-il que son disque favori est celui que Coltrane enregistra en compagnie de Johnny Hartman (il ne fait pas partie du coffret) et qu’il n’a jamais goûté outre mesure les débordements du free.

« J’ai enregistré la plupart des disques de free-jazz des années 60. Cette musique était plus satisfaisante à jouer qu’à écouter. Coltrane, quant à lui, était très distinct du free. Il est toujours resté très écoutable et a toujours été un compositeur exceptionnel. Il était toujours très préparé, et ce qu’il jouait ressemblait à ce qu’il voulait. Il était très précis et très conscient, un peu comme Alfred Lion, le patron de Blue Note. »

Rudy Van Gelder
Rudy Van Gelder

Rudy Van Gelder refuse d’en dire beaucoup plus, restant honnêtement dans la position de l’ingénieur du son sans céder davantage à l’interprétation. En ce moment, il travaille sur le remastering fidèle à sa prise de son d’origine d’une centaine d’albums Blue Note réédités par les Japonais. On le salue et on le laisse à son artisanat furieux, quittant à regret le studio d’Englewood Cliffs et ses parois de cèdre à la réverbération magique. Les fantômes nous raccompagnent.

© Les inrocks

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