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Sgt pepper’s lonely hearts club band (The Beatles), chef-d’œuvre de pop baroque et disque drogué

Never love alone
Sgt pepper’s lonely hearts club band (The Beatles), chef-d’œuvre de pop baroque et disque drogué Posted on 4 avril 2019Leave a comment
Never love alone

Enregistré du 6 décembre 1966 au 21 avril 1967 à l’Abbey Road studio Londres – EMI
La période qui s’ouvre pour les Beatles au mois de novembre 1966 et qui se refermera en février 1968 fait à la fois figure de grand carrefour multisensoriel et de virage radical, pour le groupe comme pour toute la musique pop des années 1960. Durant ces seize mois intensément remplis, les Beatles vont ainsi enregistrer près d’une trentaine de chansons disséminées sur divers singles, EP et B.O. de films, et surtout sur l’album qui cristallise leur mutation en sorciers de studio : Sgt pepper’s lonely hearts club band.

Publié le 1er juin 1967, soit pile au milieu de cette période d’effervescence créative, le huitième album des Beatles Sgt pepper’s lonely hearts club band donne le ton multicolore et fraternel du Summer of Love et entraîne la planète tout entière dans sa farandole.

A la fin de l’été précédent, pourtant, c’est un quatuor rincé qui a jeté l’éponge et un sacré froid parmi ses adorateurs. En abandonnant définitivement les concerts, les Beatles ont suicidé leur jeunesse et enterré sans précaution une certaine idée de l’innocence qui était celle de son public strident depuis l’aube des années 1960.

Au lieu de s’accorder une pause, ils vont s’astreindre à une discipline de travail soutenue et opter pour une gestion kaléidoscopique du temps, multipliant les interventions sous toutes les formes et tous les supports. Singles, albums, films, dessins animés, comic strips, clips vidéo… C’était déjà partiellement le cas auparavant, mais ce qui change la donne, outre l’avancée des technologies et l’arrivée des drogues psychédéliques, c’est qu’ils se sentent soulagés de n’avoir plus à brider leur imagination en studio, dégagés qu’ils sont désormais des obligations de transporter leur barnum sur scène.

De plus, ils doivent faire face à une pression toujours croissante liée à leur succès et un public qui attend d’eux toujours plus. Pour désamorcer la pression, Paul proposa aux Beatles de se fondre dans la personnalité du sergent Pepper et de ses musiciens, cette nouvelle identité pouvant leur donner la liberté créatrice dont ils avaient tant besoin. En tant que Beatles, ils devaient se mesurer à l’image que le public avait d’eux; mais le Lonely Hearts Club Band les affranchissait de ce fardeau.

Sgt pepper’s lonely hearts club band

L’usage de ces pseudonymes ne dépassa pourtant pas la chanson titre, sa reprise et l’enchaînement sur With A Little Help From My Friends, annonçant Ringo sous le nom de Billy Shears. Mais l’idée de départ fut néanmoins utile, parce quelle donna l’impression que Sgt Pepper était un «album concept».

« Les chansons, si vous les écoutez, n’ont pas de lien entre elles, reconnut George Martin. Ce n’était pas du tout un album conceptuel. J’ai juste essayé d’en faire quelque chose de cohérent en soignant les transitions.» George Martin suggéra plus tard d’y ajouter une reprise, ce qui permit de donner une impression d’ensemble.

Le Sgt Pepper et son groupe réussirent à la fois à représenter la quintessence de la culture britannique (on les imagine tout à fait dans un kiosque au milieu d’un parc edwardien) et à être en même temps très «Californie 1967» (il n’est pas difficile de se représenter leur nom sur une affiche psychédélique pour un concert à l’Avalon Ballroom de San Francisco).

Paul voulait dès l’origine qu’il en fût ainsi, et écrivit à cet effet des textes à la langue désuète qui allaient être interprétés dans une veine satirique et psychédélique; il choisit également un pseudonyme qui renvoyait à la mode des noms longs et surréalistes de l’époque : Jefferson Airplane, Quicksilver MessengerService, Incredible String Band, Big Brother and the Holding Company.

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Face à la vague montante des nouveaux groupes comme Pink Floyd, portés par les milieux artistiques londoniens, les Beatles n’ont pas d’autre choix que de repenser leur travail de façon multiple et leur musique sous l’angle d’une “œuvre” et non plus d’une succession de petites saynètes plus ou moins périssables. Ce fantasme, qui est celui de toute une génération fatiguée des “baby love you” et qui affiche ses prétentions arty, les Beatles sont mieux placés que quiconque pour l’assouvir.

Leurs atouts maîtres : le studio 2 d’Abbey Road mis à leur disposition désormais 24 heures sur 24 par leur label EMI propriétaire des lieux comblé d’avoir écoulé au 1er mai 200 millions de disques des Beatles, et un George Martin disposé lui aussi à se mettre à leur service à temps plein, à assumer jusqu’au bout ce rôle de cinquième Beatle que la presse lui a attribué.

L’enfance réinventée

Au lieu de se lancer dans l’inconnu, les Beatles envisagent de retourner sur leurs traces originelles et de bâtir tout un album autour de leur enfance à Liverpool. Trois premières chansons émergent aussitôt. Strawberry Fields Forever est une composition de John Lennon qui évoque l’orphelinat de l’Armée du Salut situé près d’un parc où il jouait, enfant. Penny Lane, écrite par McCartney, se réfère encore plus précisément au quartier où John et Paul ont grandi. When i’m Sixty-Four, une autre chanson de Paul en hommage à son père Jim qui vient de fêter ses 64 ans, date carrément de l’époque où le jeune Paulo se dégourdissait les doigts sur le piano familial.

Ces trois premières pierres de l’édifice indiquent dès l’automne 1966 les différentes pistes envisagées, dont le croisement pourra s’avérer plus compliqué que prévu. Strawberry Fields, ses effets sonores et sa fastueuse orchestration signée George Martin, aura demandé un nombre d’heures de studio plus important qu’il n’en fallait jadis aux Beatles pour accoucher d’un album entier. Surtout, la question se pose de la compatibilité sur un même album entre des chansons qui semblent vouloir traverser le miroir en gobant des pilules de LSD et d’autres qui flirtent avec le classicisme pincé de la vieille Angleterre.

Sgt pepper’s lonely hearts club band

Recomposer son passé dans une perspective futuriste, combiner le bastringue des cirques ambulants avec les innovations sonores de l’avant-garde européenne (Macca vient de découvrir Stockhausen), inclure les nouvelles obsessions pour la musique indienne de George Harrison, surélever encore le niveau atteint par Revolver, damer le pion à Brian Wilson et son Smile prévu pour janvier 1967 et annoncé comme le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, promettre à EMI un confortable retour sur investissement..

Le nombre de paramètres à prendre en compte commence à peser sur la bonne marche d’un disque qui va bientôt ressembler à un navire ingouvernable.

Du coup, les Beatles choisissent de lâcher du lest et de publier sans attendre, au mois de février 1967, un single à double déflagration avec Penny Lane et Strawberry Fields Forever. Deux cartes maîtresses abattues d’un coup, dont la combinaison gagnante suffit à remettre les choses dans le bon ordre.

Avatar hallucinogène

En s’amusant avec les mots “sait”et “pepper” lors d’un déjeuner avec Mal Evans, le road manager du groupe, McCartney a inventé Sgt Pepper, un personnage autour duquel son imagination se met à galoper pour atterrir sur une idée un peu loufoque : substituer aux Beatles d’hier un autre groupe arborant un nom à rallonge. Ce sera donc Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band.

La chanson-titre est enregistrée début février. Les sessions ont lieu désormais la nuit, démarrant vers 7 heures du soir pour faire un tour du cadran jusqu’à l’aube. Au total, plus de quatre cents heures de studio seront nécessaires à l’accomplissement de ce qui se révèle comme l’album le plus novateur de son temps, en tout cas à sa sortie.

Du moindre de ses recoins scintillant de mille trouvailles jusqu’à cette spectaculaire devanture imaginée par l’artiste Peter Blake, sorte de crèche de la pop culture et de l’histoire de l’humanité dont les Beatles seraient les rois mages, Sgt Pepper est un feu d’artifice sonore et visuel qui va marquer durablement la musique et l’imagerie populaires.

Sgt pepper’s lonely hearts club band

Avec leurs moustaches et leurs costumes en satin, les quatre Beatles s’amusent délibérément de l’esprit excentrique supposé des Anglais, glissent dans leurs chansons des expressions salaces typiques des faubourgs prolos de Liverpool (tel le fameux “Fish and finger pie” de Penny Lane), mélangent avec une certaine audace amorale les buvards des écoliers et ceux du gourou des expériences hallucinogènes Timothy Leary. Paradis pour enfants ou repaire de drogués ? Vaudeville débile ou véritable cheval de Troie de la contre-culture dans la culture de masse ? Le monde magique du Sergent Poivre et son ambiance bonasse de fanfare et de boîtes à musique est à l’évidence un vaste trompe-l’œil qui dissimule certaines des idées les plus transgressives des Beatles.

Sgt pepper’s lonely hearts club band, cathédrale psychédélique et disque drogué

Dans la nuit du 23 février 1967, alors que les Beatles enregistrent la chanson Lovely Rita de l’album sgt pepper’s lonely hearts club band dans le studio n° 2 d’Abbey Road, John Lennon, le teint livide, lâche soudain : “Les gars, je ne me sens pas très bien.” Tandis que le producteur George Martin lui demande si par hasard ce ne serait pas quelque chose qu’il a mangé, les autres Beatles ricanent, sachant pertinemment de quoi il retourne. “J’ai du mal à y voir clair”, ajoute un Lennon de plus en plus vacillant.

Dans la cabine, l’ingénieur du son Geoff Emerick et son assistant Richard Lush échangent un regard d’un air entendu. Plein de sollicitude et à mille lieux de soupçonner qu’il travaille depuis des années avec un groupe de musiciens qui fait régulièrement usage de “substances”, le distingué et très vieille Angleterre George Martin propose alors à Lennon de l’accompagner sur le toit du studio pour un bol d’air.

Lorsque le producteur redescend pour continuer la séance, Paul McCartney, resté avec George Harrison dans la grande pièce du studio n° 2, s’inquiète de l’absence de Lennon. Il est tard et ils doivent terminer les choeurs de la chanson. “Je l’ai laissé sur le toit, répond Martin d’un ton candide et affectueux. Il compte les étoiles.” “Ah, super !”, répond à son tour un McCartney attendri lui aussi à l’idée d’un John en pleine conversation avec les astres, avant de reprendre les répétitions. Mais quelques secondes se sont à peine écoulées que Paul s’interrompt, frappé par une évidente équation mortelle – John, seul sur le toit, en plein trip de LSD : DANGER !!!! Aussitôt, lui et Harrison se ruent dans l’escalier et agrippent un Lennon qui titube le long du parapet au-dessus du vide en sifflotant…

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Cette anecdote racontée par Geoff Emerick dans son merveilleux livre de souvenirs en dit long sur l’une des plus grandes énigmes de l’histoire de la musique pop. Comment George Martin, que l’on a surnommé le cinquième Beatles, pouvait-il ignorer que les quatre autres (surtout Lennon) consommaient des substances hallucinogènes comme des bonbons ?

Comment a-t-il pu superviser l’enregistrement d’un album où abondent tant de références, des initiales LSD du titre Lucy in the Sky with Diamonds au “I’d love to turn you on” de A Day in the Life – deux clins d’oeil qui conduiront à leur interdiction sur les ondes de la BBC –, sans jamais tiquer ? Et surtout comment, vu leur popularité, pouvait-il faire abstraction de la position de ses protégés à la pointe d’un vaste mouvement contreculturel dont l’un des leaders, Timothy Leary, professeur de psychologie américain, faisait l’apologie de l’usage du LSD comme moyen de parvenir à un nouveau stade de la conscience ?

Quatre ans plus tôt, Leary et Robert Alpert avaient publié dans Harvard Review un manifeste intitulé Le Droit de planer où ils annonçaient une nouvelle ère : “L’homme est enfin sur le point d’utiliser ce fabuleux réseau électrique qui végète sous son crâne !” “Planer” allait vite devenir l’un des grands passe-temps de la génération des années 1960. Et c’est peut-être aussi, au sens propre, ce que s’apprêtait à faire John Lennon perché sur le toit d’Abbey Road avant que McCartney et Harrison n’interviennent. Sans quoi sgt pepper’s lonely hearts club band, cathédrale psychédélique, chef-d’oeuvre de pop baroque et, selon McCartney en personne, “disque drogué” n’aurait jamais vu le jour.

Les interprétations multiples de chansons en apparence inoffensives comme With a Little Help from My Friends (la branlette en groupe ?), Fixing a Hole (un shoot à l’éro ?) ou le débat autour des initiales de Lucy in the Sky with Diamonds (LSD) lézardent la façade en carton-pâte du disque.

Festival ininterrompu de tous les trucages techniques disponibles à l’époque (ou inaugurés pour l’occasion), des bandes inversées aux collages aléatoires, des variations de la vitesse des magnétos à leur mise en relais afin de multiplier les pistes, c’est le premier album des Beatles où la valeur individuelle des chansons passe à l’arrière-plan au profit d’un projet sonore global.

Sgt pepper’s lonely hearts club band, le meilleur Beatles ?

Sgt pepper’s lonely hearts club band, album le plus élaboré, le plus kaléidoscopique des Beatles. Notez que l’on se garde de dire le “meilleur” car d’aucuns peuvent prétendre, sans qu’on y trouve à redire, que Revolver contient des chansons supérieures à celles de sgt pepper’s lonely hearts club band, que ramené à un seul disque le White Album aurait mérité la palme, ou que la seconde face d’Abbey Road éteint le débat comme une bougie.

Alors pourquoi sgt pepper’s lonely hearts club band est-il le plus souvent cité comme le meilleur Beatles ? Voire comme le meilleur album de tous les temps ? Un disque qui ne contient même pas un véritable tube et dont les treize chansons sont loin d’être de même niveau…

Chacun défend sa théorie mais, à un demi-siècle de distance, après avoir subi tant de pâles imitations, de piètres contrefaçons, on doit reconnaître, comme l’aurait sans doute fait Albert Hoffman, que la musique consignée sur Sgt. Pepper déborde le seul domaine de l’écoute. Même sans avoir recours au LSD, elle sollicite d’autres sens que l’ouïe seule.

De même que l’on dira de certains films de Kubrick qu’ils vont au-delà de l’écran de cinéma, il s’agit d’un disque qui va au-delà de la musique, qui échappe à son format pour communiquer une expérience intégrale. Quiconque doté d’un minimum de sensibilité et d’imagination s’y retrouve pour ainsi dire transporté au-dessus d’un “Niagara sensoriel”, comme l’écrit Leary à propos de son premier trip.

Sgt pepper’s lonely hearts club band

Pas surprenant d’apprendre sous la plume de Geoff Emerick qu’au moment d’enregistrer le très pittoresque Being for the Benefit of Mr. Kite! qui clôt la première face, John Lennon dit à George Martin : “Je veux le bruit d’une fête foraine autour de ma voix. Je veux pouvoir sentir la sciure et les animaux. Je veux avoir l’impression d’être au cirque.” Inspirée par une affiche de cirque que Lennon avait dans son salon, cette petite merveille tourne en effet comme un manège et se voit dotée d’un tel pouvoir de suggestion que bien mieux que la sciure ou l’odeur des fauves, ce sont les effluves de nougat et de barbe à papa que l’on hume en l’écoutant.

Toutes les études concernant le LSD attestent que son usage favorise ce qu’en psychanalyse on appelle une “régression”. L’arrivée de l’acide dans le processus créatif des Beatles aura pour première conséquence une plongée dans l’enfance dont ils remonteront souvenirs et affects. Les séances de Sgt. Pepper débutent ainsi en décembre 1966 avec l’enregistrement de deux chansons. L’une, Strawberry Fields Forever, signée Lennon, l’autre Penny Lane par McCartney évoquent un lieu d’enfance accompagné d’une puissante et prégnante nostalgie.

Finalement écartées de la tracklist pour raisons stratégiques, ces deux merveilles ouvrent une veine dans laquelle s’engouffreront Mr. Kite et When I’m Sixty-Four, pastiche de chanson de l’époque du phonographe que McCartney, adolescent, a ébauché à Liverpool en pensant à son père. La couleur sépia du son, l’ambiance poste à galène, en font presque une anomalie. Jusqu’à ce que l’on réalise qu’en vérité, tous les titres présentent la même idiosyncrasie, créent leur propre monde en satisfaisant à l’exigence d’un tout cohérent.

Sgt pepper’s lonely hearts club band

On a beaucoup dit que Sgt.Pepper avait posé la première pierre du concept-album dans l’histoire du rock alors que de concept il n’y a quasiment pas, le “Sergent Poivre” servant de prétexte, de Monsieur Loyal qui ouvre la voie à une parade de chansons hétéroclites.

En l’occurrence, il s’agit bien d’un trip, d’un voyage à travers le temps et l’espace, où l’on est à la fois ici et là, partout et nulle part, dans le passé et le présent, dans la féerie psychédélique de Lucy in the Sky, le quotidien doux-amer de She’s Leaving Home, dans les encens de l’Inde mystérieuse de Within You Without You et l’odeur de vieille dentelle anglaise de When I’m Sixty-Four, glissant du strident cauchemar éveillé de Good Morning, Good Morning à l’onirisme à la fois enchanteur et morbide de A Day in the Life. Du réel à l’imaginaire. En cela, Sgt. Pepper est une sorte d’Aleph de la pop anglaise : le lieu où se trouvent sans se confondre tous les lieux de l’univers.

Ecouter ça à la fin des années 1960, où la vie n’avait pas encore eu loisir d’abrutir nos dispositions à l’enchantement, c’était comprendre qu’aussi terne que soit notre environnement le merveilleux pouvait se nicher au coin de la rue. Avec d’autant plus d’évidence que la plupart des personnages du disque sont des gens tout ce qu’il y a de plus ordinaire : le bon copain Billy Shears de With a Little Help from My Friends, la fugueuse et ses parents éplorés de She’s Leaving Home, la contractuelle sexy de Lovely Rita, le mec stressé, proche du burn-out de Good Morning…

Cette proximité, couplée au caractère multidimensionnel de la musique, aura ainsi fait de Sgt. Pepper, et quand bien même la dépression d’un Lennon finit par l’emporter sur l’optimisme d’un McCartney, un truc au ludisme infini, une sorte de PlayStation sonore, de Jumanji de l’âge du Teppaz.

En 1967, le ciel était leur limite. En abandonnant la scène, les Beatles étaient devenus maîtres des horloges. Avec plus de 200 millions d’albums vendus, EMI ne pouvait plus rien leur imposer, ni contraintes de temps, ni d’argent. Ils pouvaient passer trois semaines sur une seule chanson (cf. Penny Lane), si bien que l’enregistrement de Sgt. Pepper nécessitera plus de sept cents heures de studio. Ils pouvaient aussi se permettre d’exiger un groupe d’instrumentistes indiens pour le Within You Without You d’Harrison et un orchestre de quatre-vingt-dix musiciens pour le crescendo de vingt-quatre mesures à la fin de A Day in the Life (“Une folie !”, va s’exclamer George Martin).

Faire entrer dans leurs chansons bizarres des instruments bizarres tels que le sword mantel, le tambura ou l’épinette, et même convoquer une basse-cour pour Good Morning ! Jamais disque n’aura été aussi chamarré. Jamais on n’aura sollicité autant de limiteurs, de compresseurs, utilisé autant de nouveaux gadgets, tel que la cabine Leslie qui retraite presque tous les sons. Mais le plus bluffant, le plus renversant, c’est qu’ils auront fait entrer le tout, canalisé ce “Niagara sensoriel” sur quatre pistes, et ce pour une reproduction en mono.

Autant dire qu’en 39 minutes de musique merveilleuse, ils auront su relever ce défi surhumain lancé dans l’un des Evangiles : faire passer un chameau par le chas d’une aiguille ! Et après, on s’étonnera encore qu’un Lennon en surchauffe, peut-être même défonceman, ait osé affirmer en conférence de presse que les Beatles étaient plus populaires que le Christ.

Pas un simple remastering

Certains concierges de sacristie crient déjà au sacrilège, car on ne touche pas impunément à la chapelle sixties. Cinquante ans, c’est pourtant le bon âge pour un petit ravalement, confié ici à Giles Martin, l’héritier du bon sir George Martin, qui avec l’aval des survivants et des veuves Lennon et Harrison a donc entrepris de retoucher la fresque psychédélique la plus célèbre au monde.

Pas un simple remastering comme sur la dernière génération des CD des Beatles datant de 2009, mais bien un nouveau mixage, réalisé à partir de bandes restaurées qui n’avaient jamais été mixées auparavant. A ceux qui brament déjà, sans avoir entendu le résultat, Martin Jr. explique dans le livre (somptueux) qui accompagne le coffret anniversaire qu’en 1967, seule la version mono de l’album fut finalisée et approuvée par les quatre Beatles. Le mix stéréo, destiné à un marché encore marginal à l’époque, étant réalisé à la va-vite par son père et Geoff Emerick mais sans les garçons.

C’est pourtant cette version que l’on écoutait jusqu’ici sur tous les supports, du vinyle au streaming, au gré de pressages d’ailleurs parfois discutables. Sans constituer un tremblement de terre historique – ni mériter qu’on en fasse un malaise vagal –, ce nouveau mix apporte plus de relief, de profondeur, de subtilité dans le détail d’une forêt d’instruments et de parties vocales (la seconde voix de Lennon sur Lucy in the Sky with Diamonds) qui passèrent à l’as en raison des limites techniques de l’époque.

Sgt pepper’s lonely hearts club band

A l’image de la pochette, qui figure en 3D sur le coffret, il existe également un mix 5.1 présent en DVD et Blu-ray, pour créer cette illusion d’immersion voulue par Giles Martin et qui marche déjà pas mal sur version normale. En revanche, le documentaire académique sur le makingof de l’enregistrement, qui date de 1992, aurait mérité un bon coup de frais. Peu importe, car le vrai trésor défloré ici, ce sont bien ces 33 titres bonus qui présentent plusieurs versions en chantier ou alternatives des chansons de l’album et du single Strawberry Fields Forever/ Penny Lane qui le précéda.

Certaines étaient déjà apparues sur le volume 2 de la série Anthology – et sur des dizaines de pirates depuis un demi-siècle – mais après l’“immersion” virtuelle du nouveau mix, on est ici véritablement au coeur de l’atome, aux premières loges sur l’échafaudage d’un monument en train de se construire.

Les cinq étages qui conduisent au sommet A Day in the Life se révèlent à ce titre particulièrement instructifs sur la façon dont les Beatles et leur producteur, aidés par toute une logistique humaine et orchestrale, visèrent à hisser la pop-music à hauteur des arts majeurs. Ce sont aussi ces esquisses, ces hésitations parfois, cette stimulation collective plus palpable que sur le résultat final qui offrent un autre angle de vue sur cette huitième merveille des Beatles. Un album parfois décrié par les fines gueules pour sa forme désuète, son côté “appartement témoin” du psychédélisme carton-pâte, et qui reprend ici à travers la vitalité de ces coulisses toute sa dimension de chef-d’oeuvre.

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