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Sly Stone, un gouffre dans l’histoire de la musique noire

Never love alone
Sly Stone, un gouffre dans l’histoire de la musique noire Posted on 27 février 2020Leave a comment
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D’un point de vue historique, la contribution de Sly Stone à l’évolution de la musique est multiple : outre l’affirmation d’une conscience sociale aiguë que l’on a pu retrouver par la suite dans le meilleur du hip-hop, le funk lui doit sa popularisation, sur un pied d’égalité avec James Brown ; c’est également lui qui a introduit le principe de la création collective dans l’univers black, ouvrant la voie à Parliament/Funkadelic et aux Isley Brothers, jusqu’à influencer les expérimentations du Miles Davis des années électriques.

Originaire du Texas où il est né en 1943, Sylvester Stewart (Sly Stone) appartient à une famille de ce prolétariat sudiste qui transplante ses espoirs dans la région de San Francisco au lendemain de la guerre. Son enfance ressemble à celle de la plupart des fils d’émigrants texans ou louisianais, avec une place prépondérante pour la Church of God in Christ locale où sa mère Alpha joue de la guitare et dont son père KC. est diacre.

Chaque dimanche, le groupe que forment Sly et son frère Freddie avec leurs sœurs Loretta, Rose et Vaetta se produit dans les églises de 1a région ; preuve de sa précocité, Sylvester a tout juste neuf ans lors de 1 enregistrement de l’unique 78-tours des Stewart Four, « On The Battlefield ».

Sly Stone
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Sly Stone s’affranchit des barrières culturelles de sa communauté dès le début des années soixante lorsqu’il s’improvise producteur-auteur-compositeur pour le compte d’Autumn Records.

À l’age de 20 ans, il est responsable de la réussite de « C’mon and Swim », un best-seller pop du chanteur noir Bobby Freeman qui servira d’inspiration au « Shake » de Sam Cooke, avant d’enchaîner la saison suivante avec « Dance with Me » des Mojo Men et « Just a little » des Beau Brummels, deux groupes de rock.

Paradoxalement, cette suite de succès est source de frustration pour Sly dont les propres singles, « I Just Learned How to Swim » et « Buttermilk », ne font guère de bruit. Sa reconversion en animateur radio se charge d’accroître sa visibilité. Les mélanges qu’il concocte à l’antenne (Bob Dylan et James Brown, Simon & Garfunkel et Otis Redding…) ne sont pas uniquement le moyen de marquer sa différence mais aussi une manière de tester son futur répertoire en contrastant sonorités et styles.

Sly Stone
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Le San Francisco des années 60 signale son esprit d’ouverture en accueillant les premières communautés hippies ; dans cette société parallèle qui s’applique à rejeter les réflexes d’intolérance de l’Amérique, les distinctions de race et de sexe sont moins marquées qu’ailleurs aux États-Unis. Le génie de Sly Stone est d’avoir pris le pouls de cette métamorphose en unifiant Black Power et Flower Power au sein d’un collectif explosif.

Au même titre que ses membres sont délibérément hommes et femmes, blancs, hispaniques et noirs, la Family créée par Sly en 1967 est un orchestre ouvert et bariolé. On y trouve son frère Freddie à la guitare, son amie d’enfance Cynthia Robinson à la trompette, Larry Graham dont les compétences de bassiste commencent à faire du bruit autour de la baie, le batteur Greg Errico et le saxophoniste Jerry Martini.

Leur musique hybride se démarque de celle des formations rock de la région de San Francisco, comme le montre un premier single intitulé « I Ain’t Got Nobody » qui connaît un certain retentissement en Californie du nord sous les couleurs de la petite marque Loadstone.

Sly Stone
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Le bouche à oreille conduit aussitôt Epie Records devant la porte de Sly Stone. Le premier album de la formation, A Whole New Thing (« Un truc totalement nouveau »), porte peut-être trop bien son nom car il ne va nulle part commercialement ; ce n’est pas le cas du recueil suivant, Dance to the Music, dont la plage titre s’installe dans les top 10 R&B et Pop au début de 1968. La Family Stone, enrichie par l’arrivée d’une sœur de Sly et Freddie prénommée Rose, publie alors le titre qui installe sa soul psychédélique, « Everyday People ».

L’idéalisme illusoire de l’époque n’est pas l’unique source d’inspiration du groupe qui fait valoir son sens du funk dans « Sex Machine » et révèle ses préoccupations militantes en termes crus dans « Don’t Call Me Nigger, Whitey », contribuant à fédérer plus d’un million d’acheteurs autour de l’album Stand!. Parce qu’ils sont la révélation de l’année, Sly & the Family Stone sont invités au festival de Woodstock où ils donnent un show multicolore en promettant à la foule des lendemains plus haut, toujours plus haut (« I Want To Take You Higher »).

Sly Stone
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Au même moment, on entend sur toutes les radios d’Amérique « Hot Fun in the Summertime », un single qui traduit l’insouciance ambiguë d’une époque où les jeunes générations anesthésient leurs inquiétudes dans le sexe et la drogue. « Thank You (Falettinme Be Mice Elf Agin) » fait mieux encore au cours des premiers mois de 1970 : en l’espace de quelques mois, Sly est devenu la star afro-américaine la mieux payée du pays, avec un demi-million de dollars par album.

Portée par ses mélodies pop brutalement déniaisées, ses riffs assassins, ses chœurs psychédéliques, ses paillettes dérisoires et ses tenues de cuir coloré, la Family Stone ne recule devant aucune expérience. On assiste pourtant à une évolution rapide de la vision créative de Sly, sérieusement affectée par ses incursions constantes dans le monde de l’héroïne.

Sly Stone
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Le recueil There’s A Riot Going On à l’automne 1971 est la traduction fidèle des états d’âme d’un créateur dont le désenchantement se déploie à vitesse accélérée ; à l’exception de « Family Affair » qui donne à la formation son troisième et dernier double numéro un Soul et Pop, ce LP déroutant ne produit Sly Stone se trouve à un carrefour de son parcours artistique et personnel, à l’heure où la bande FM, préemptée par l’industrie du disque, perd sa liberté au profit d’un marché codifié.

Sur scène, quand il ne fait pas faux bond à la horde de ses fans, Sly arrive avec des heures de retard et son manque de fiabilité fait fuir les organisateurs de spectacles. La situation devient intenable pour sa famille musicale qui se disloque en 1972 avec le départ de Larry Graham et Greg Errico, remplacés par le bassiste Rusty Allen, le batteur Andy Newark et le saxophoniste Pat Ricco. Avec le recul, cette mutation est la chronique d’un mort annoncée.

Sly Stone
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La longue descente aux enfers qui suit n’a guère enrichi l’héritage d’un artiste dont la fulgurance s’est conjuguée avec la fugacité. S’il n’a pas été victime d’une overdose comme bien d’autres à la même époque, la drogue dont il vantait les mérites désinhibants a lentement sapé son inventivité.

Et tandis que la crème des adeptes de la soul urbaine, du funk ou du hip-hop (les Temptations, George Clinton, Bootsy Collins, les Bar-Kays, Chic, Prince, Rick James, Janet Jackson, Public Enemy… sans oublier Michael Jackson, devenu propriétaire du catalogue des éditions de Sly) marchaient sur ses pas, Sly s’est enfermé dans une folie mal contrôlée.

Aux dernières nouvelles, ruiné et spolié de ses droits d’auteur, il vivait dans un camping-car. Un article récent le décrivait hanté par le FBI qu’il accuse d’avoir mis sa tête à prix ; la photo qui accompagnait ce triste portrait montrait un septuagénaire ratatiné dans sa folie, un Taser à la main.

Le meilleur moyen d’oublier cette décadence consiste encore à revisiter le formidable patrimoine de l’intéressé. Si les génies créateurs sont mortels, leur musique ne l’est pas.

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