Songs of Leonard Cohen (Leonard Cohen)

Songs Of Leonard Cohen

Pas de Summer of Love pour Leonard Cohen. Son premier album Songs of Leonard Cohen est sorti juste avant Noël 1967, c’est le plus beau des cadeaux, mais c’est celui, empoisonné, d’un homme qui ne croit pas au Père Noël. Ni à l’amour éternel. Ni à la mode de l’époque – sur la photo de pochette, il ressemble plus à un mélange de John Cassavetes et François Fillon jeune qu’à un mec cool.

L’album s’appelle Songs of Leonard Cohen. Tout simplement. Un titre générique, qui indique notamment que ses chansons, personne d’autre n’aurait pu les écrire (à défaut de les interpréter, car la folkeuse Judy Collins en a chanté une paire sur son album In My Life dès 1966, avant même que Cohen ne les enregistre ; c’est elle aussi qui le poussera à oser chanter sur scène).

Jusqu’alors, Leonard Cohen ne se voyait pas chanteur. Il était poète (publié), à la fois connu en tant que tel et désargenté, parce que telle est la malédiction des poètes. Il connaissait la musique, la culture beat et pop et, à New York, croisait Lou Reed, Jackson Browne, Andy Warhol ou Nico (en tombant bien sûr amoureux de ce spectre blond).


Songs of Leonard Cohen (Leonard Cohen)

C’est après ses années de bohème sur 111e grecque d’Hydra avec la belle Marianne Ihlen que Leonard Cohen vient à New York pour enregistrer des chansons. Il a besoin d’argent, peut-être de gloire ou au moins de reconnaissance, il a déjà plus de 30 ans, et il est alors en train de se séparer de Marianne, restée en Europe.

Signé par l’important label Columbia, il n’était jamais allé en studio jusqu’alors. Pendant l’enregistrement, son producteur, l’éminent John Hammond (l’homme qui a signé Dylan chez Columbia) fait une crise cardiaque, contraint et forcé de lâcher l’affaire. Cohen traverse sa propre crise ; “J’avais perdu le contact avec les chansons. A la longue, j’ai oublié de quoi parlaient les chansons et je suis allé voir une hypnotiseuse. Le truc s’est écroulé, et j’ai recommencé », nous racontait-il, sisyphien, en 1991.

Songs Of Leonard Cohen
Songs Of Leonard Cohen

John Hammond est remplacé par John Simon, un autre jeune producteur maison de ° L album de Leonard Cohen est le premier grand œuvre de John Simon en tant que réalisateur et directeur artistique – il travaillera ensuite avec Janis Joplin, The Band ou Simon & Garfunkel. C’est John Simon qui a cette grande, cette belle, cette historique idée d’ajouter un contrepoint de voix féminine aux chansons de Cohen.

Sur le premier album, bizarrement, les musiciens ne sont pas crédités, les informations factuelles manquent Mais on a appris depuis que cette première chanteuse dont la voix recouvre d’un voile d’éther Suzanne, So Long, Marianne etHey, That’s No Way to Say Goodbye s’appelait Nancy Priddy, et qu’elle était belle comme l’était Marianne, d’une blondeur de paradis perdu.

Songs Of Leonard Cohen
Songs Of Leonard Cohen

La beauté des idées noires Et là, le blocage. Je peux vous le dire : cet album, il est très laborieux et compliqué de l’écouter assis au bureau derrière un ordinateur, en essayant d’écrire dessus. Alors qu’il donne seulement envie d’aller se réfugier seul sous une couette, d’éteindre les écrans, de fermer les volets et de se laisser sombrer.

C’est un album qui fout le cafard. Peut-être même l’album de cafard ultime, un étalon noir de la musique au moral dans les chaussettes trouées. Et pourtant, c’est un classique, un chef-d’œuvre, et des générations d’adorateurs et de disciples y reviennent depuis cinquante ans quand ça ne va pas, et même quand tout va bien. Sans doute parce que Leonard Cohen accepte tout simplement la vérité et la beauté des idées noires, sans les maquiller ni s’y complaire.

Songs of Leonard Cohen est une collection de chansons sentimentales sur le fond (des chansons d’amour, de souvenirs et de regrets), mais dures sur la forme. Un premier album qui sonne comme si c’était le dernier, par un chanteur comme déjà vieux, hors d’âge.

Songs Of Leonard Cohen
Songs Of Leonard Cohen

Des chansons douces et détachées, intimes et infiniment lasses. Au bout de trente secondes de la première, Suzanne, on entend donc cette voix féminine étrange et qui hérisse le poil. On l’entendra, et on l’attendra, dans tous les disques à venir de Cohen. Et quand elle n’y sera pas, on l’entendra quand même, et c’est aussi la magie des chansons de Cohen : la présence de l’absence, du souvenir, du manque.

Le producteur John Simon a fait un sacré boulot – Leonard Cohen, qui prévoyait d’enregistrer seulement en s’accompagnant à la guitare, s’en était pourtant plaint dans une interview au Village Voice en1967: ‘Lis ont essayé de transformer mes chansons en musique » Les arrangements sont à la fois sobres, discrets et épiques, inattendus. Des instruments à cordes dont les arpèges frissonnent, des toumeries de folk mystérieux, hors du temps, où s’insinuent des détails d’orchestrations à la fois médiévales et psychédéliques, un peu comme sur le premier album du Velvet Underground sorti la même année.

Des mélodies entre comptines et mantras, qui tournent en spirale et semblent chercher leurs racines dans la matrice d’une chanson originale. Et puis cette voix sèche et fragile, éreintée, implacable et parfois au bord des larmes, ou qui ne sait plus pleurer. Une voix qui fait tomber la nuit et rêve de ne jamais revoir l’aube. La plus sombre voix du folk américain depuis Johnny Cash.

Dès cet album, le style Cohen est là. Des chansons d’amour douces-amères, d’Eros et de Thanatos, hypnotiques et dangereuses comme un épais tapis neigeux qui recouvre un gouffre.
Et là, le retour du blocage. Raconter en vrai, en profondeur, dans toutes ses nuances et son importance le premier album de Leonard Cohen revient à essayer de décrire le Grand Canyon sur une carte postale. L’entreprise est vaine, mais l’écoute toujours aussi nécessaire.

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CREDITS :

  • Leonard Cohen : Chant, guitare acoustique
  • Willy Ruff : Basse (« So Long, Marianne », « Stories of the Street »)
  • Nancy Priddy : Chœurs (« Suzanne », « So Long, Marianne », « Hey, That’s No Way to Say Goodbye »)
  • Chester Crill, Chris Darrow, Solomon Feldthouse, David Lindley – Flûte, mandoline, Jew’s harp, violon et plusieurs instruments du Moyen-Orient : (« Master Song », « Winter Lady », « Sisters of Mercy », « So Long, Marianne », « Hey, That’s No Way to Say Goodbye », « Stories of the Street », « Teachers »)
  • Jimmy Lovelace – Batterie (« So Long, Marianne »)