Enregistré du 6 avril au 17 juin 1966 – Studios EMI, Londres
En 1966, les Beatles, déjà au sommet de leur créativité et popularité, publient ‘Revolver’, leur septième album. Et révolutionnent le rock, tout simplement.

The Beatles Revolver. Annus mirabilis, 1966 ? Pour les Beatles, en tout cas, l’année où tout bascule, à la fois intimement et artistiquement ; l’année où, par leur entremise – et celle de Bob Dylan ou des Beach Boys –, le rock entre pour de bon dans l’âge adulte. La fin d’une époque aussi, marquée par l’innocence, la joie toute simple de mordre à pleines dents dans le succès.


The Beatles Revolver

Car, pour les Beatles, il s’agit désormais de survivre à la Beatlemania, à cet invraisemblable tohu-bohu qui tout à la fois les ronge et les galvanise, et dont ils découvrent avec effarement les cruelles limites. En juillet, de passage à Manille pour une série de deux concerts devant 50 000 fans, John, Paul, George et Ringo snobent involontairement (?) la réception donnée en leur honneur par Imelda Marcos, épouse du potentat local, le redoutable Ferdinand Marcos.

A leur départ, vilipendés par la presse, pris à partie par la foule, molestés par les policiers, ils évitent de peu le lynchage ; leur avion est longuement immobilisé sur le tarmac, le temps de délester Brian Epstein de la recette des deux concerts. C’en est beaucoup trop pour les Fab Four, qui n’en peuvent déjà plus de ces tournées à rallonge, de ces concerts inaudibles, de ce dialogue de sourds avec le public, de ce répertoire qu’ils ne peuvent plus faire évoluer scéniquement, faute de moyens techniques à la hauteur d’ambitions désormais immenses.

the beatles revolver
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L’heure du déchantement

A l’heure où sort Revolver, ils en sont encore à ressasser sur scène Rock’n’Roll Music ou Long Tall Sally, comme trois ans auparavant dans les caves de Liverpool, réduits à faire hurler les jouvencelles pour escamoter les chœurs tremblants de Paperback Writer. Aux Etats-Unis, c’est pire. Déjà, en juin, l’affaire de la “butcher cover” avait quelque peu écorné leur image de gentils garçons.

En août, sortis de leur contexte, des propos tenus quelques mois plus tôt par John Lennon déchaînent les passions. “Nous sommes plus populaires que Jésus”, ça passe dans les colonnes du London Evening Standard, nettement moins dans les profondeurs bigotes de la Bible Belt, où leurs disques sont brûlés en place publique. Projetés bien malgré eux au cœur d’une véritable tourmente médiatique, les quatre garçons déchantent, et la tournée qu’ils entament le 12 août à Chicago vire rapidement au cauchemar, entre menaces du Ku Klux Klan, justifications alambiquées de Lennon et concerts sous haute tension, encadrés par une police sur les nerfs.

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Le dernier d’entre eux, donné dans une ambiance électrique le 29 août 1966 au Candlestick Park de San Francisco, est vécu comme un soulagement par un groupe au bord de la rupture. Ils ne le savent pas encore, mais les Beatles ne se produiront plus jamais sur une scène ensemble…

Et que peut bien faire un Beatle quand il ne joue pas dans un groupe de rock’n’roll ? Pour Ringo Starr, dont la vie de couple est au beau fixe, la réponse est simple : rien, à part s’offrir quelques vacances à Malaga avec sa petite famille. John Lennon, dont le couple bat sérieusement de l’aile, tâte lui du métier d’acteur avec Richard Lester, sous la direction duquel il tourne How I Won the War.

Le 9 novembre, il fait la connaissance d’une certaine Yoko Ono, artiste conceptuelle d’origine japonaise dont les œuvres, exposées à l’Indica Art Gallery de Londres, l’impressionnent durablement. De son côté, Paul McCartney, éternel fiancé de la belle et influente Jane Asher, écrit la musique d’un film oublié (The Family Way avec Hayley Mills), court de vernissages en happenings et de cocktails en premières de théâtre, et commence à réfléchir à un concept album dont il serait le maître d’œuvre.

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Quant à George Harrison, flanqué de sa très belle épouse Patricia Anne Boyd qu’il vient d’épouser en janvier à Epsom et qu’il a emmenée en lune de miel à la Barbade, il s’envole pour l’Inde, où il reçoit le double enseignement musical et spirituel de Ravi Shankar et du Maharishi Mahesh Yogi. Dans le même temps, tous se découvrent de nouvelles aspirations, des velléités d’indépendance, tous se laissent pousser barbe et moustache. Une page est tournée, un nouveau cycle commence, mais d’une certaine façon les Beatles en tant qu’entité ont cessé d’exister…

Visions sonores et idées folles

Le 12 décembre 1965, les Fab Four ont donné un dernier concert au Capitol Cinema de Cardiff, ce qui leur offre quelques semaines de répit, mises à profit pour écrire de nouveaux morceaux et, à l’instar de Mao Tsé-toung, fomenter leur propre révolution culturelle. Côté charts, We Can Work It Out est numéro 1 aux Etats-Unis, tandis qu’en Angleterre c’est Yesterday qui décroche la timbale. Le 6 avril, les Beatles ont donc le cœur léger quand ils poussent une nouvelle fois les portes des studios d’Abbey Road, bien décidés à placer la barre encore plus haut qu’ils ne l’avaient fait avec Rubber Soul.

Le cœur léger, mais la tête pleine d’idées folles et colorées, pour la plupart impulsées par leur découverte du LSD, qui agit comme un révélateur, notamment chez Lennon et Harrison. McCartney, lui, se contente (?) de fumer du cannabis ; il se considère désormais non plus comme un simple rockeur mais comme un artiste obsédé par l’idée “de chercher au fond de [lui-même son] potentiel, (…) de créer quelque chose d’envoûtant”, ainsi qu’il le confie à son ami Barry Miles.

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Une fois en studio, le mot d’ordre est simple : repousser les limites en brisant toutes les règles établies des techniques d’enregistrement. Un tantinet dépassé par les événements, George Martin ne se départ pas pour autant d’un professionnalisme inoxydable, épaté par les prises d’initiative de ses poulains, dont il ignore tout des pratiques illicites, mais qu’il encourage dans toutes leurs entreprises, même les plus déraisonnables.

Entre également en scène un ingénieur du son nommé Geoff Emerick qui, du haut de ses 19 ans, va très vite bluffer les Beatles par son aptitude à répondre au moindre de leurs caprices, et singulièrement à ceux de Lennon, dont les visions sonores se nourrissent non seulement d’acide, mais de références de plus en plus alambiquées. Emerick connaît les Beatles depuis 1962 et bosse à Abbey Road depuis son deuxième jour de travail en 1962, jour où la bande des quatre débarquait pour son premier enregistrement. Quand Lennon réclame que sa voix sonne comme le “dalaï-lama chantant du haut d’une montagne”, le jeune impétrant ne se démonte pas : il passe ladite voix à travers la cabine Leslie d’un orgue Hammond, créant ainsi l’effet mystique désiré.

the beatles revolver
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Véritable tour de force conceptuel et technologique, pierre de touche du rock psychédélique, Tomorrow Never Knows est sans doute le morceau où les Beatles poussent le plus loin leur quête d’au-delà. Construit sur un seul accord, il intègre notamment des effets de batterie signés… Geoff Emerick, des boucles préparées par McCartney puis mixées en direct par une dizaine d’ingénieurs du son, l’ensemble évoquant aussi bien Stockhausen qu’un mauvais trip de Timothy Leary. Inutile de préciser qu’il est impossible pour les Beatles de le reproduire sur scène…

Sans atteindre de telles extrémités, le reste de Revolver – c’est le titre qu’ils donnent finalement à l’album, après avoir pensé le baptiser Abracadabra, Magical Circles ou Pendulum – se hisse à un degré d’exigence alors jamais atteint par un disque de rock, réduisant toute concurrence à néant ou presque. Avec cette arme de précision, les Beatles se dotent d’une puissance de feu dévastatrice, et hormis Yellow Submarine, une pochade offerte à Ringo Starr – mais qui taillera quand même sa route jusqu’au numéro 1 des deux côtés de l’Atlantique –, chaque morceau met dans le mille, illustrant la saine émulation qui pour l’heure oppose encore John Lennon à Paul McCartney.

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Revolution rock

Dans ce prodigieux mano a mano, McCartney dégaine vite et bien avec Eleanor Rigby, une complainte solitaire transcendée par un quatuor à cordes hérité de Vivaldi, puis enchaîne avec For No One et son cor languissant, Got to Get You into My Life et ses giclées de cuivres, ou Here, There and Everywhere, dont la mélodie côtoie des abîmes de pureté. D’humeur plus boudeuse et méditative, Lennon réplique à sa façon, l’air de ne pas y toucher.

Dans sa cartouchière, on trouve ainsi I’m Only Sleeping, sa cascade de guitares carillonnantes et son solo inversé, And Your Bird Can Sing et son galimatias verbal, Doctor Robert et ses faux airs country, et encore She Said She Said, rapport détaillé d’une expérience lysergique vécue dans une villa de Benedict Canyon, avec la crème de l’intelligentsia californienne… Même le très réservé George Harrison se met au diapason, ouvrant magistralement l’album d’un Taxman au beat mutant, avant de prendre son monde par surprise avec le très exotique Love You to, qui fait carrément basculer les Beatles dans la geste hindoue. A leur suite, de Traffic à Jefferson Airplane, des nuées de groupes vont s’emparer de la thématique du raga, tandis que Ravi Shankar accède au statut d’icône hippie.

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Plus globalement, par le soin apporté aux arrangements, par la sophistication de la production, par le bouillonnement créatif qui caractérisent les quatorze titres de Revolver (auxquels il faut ajouter le double single Paperback Writer/Rain), les Beatles ébranlent totalement les fondements de l’univers pop tels qu’ils les avaient eux- mêmes définis. En s’emparant d’éléments de musique baroque ou concrète, ils influent directement sur le devenir immédiat de groupes aussi précieux que les Zombies, les Hollies ou The Left Banke, tout en anticipant l’avènement du rock progressif.

Avec The Beatles Revolver, c’est également le studio, jusqu’alors tenu pour une étape transitoire, qui devient le lieu central où se construit véritablement la musique. Pour accoucher de l’album, les Beatles séjourneront plus de deux mois à Abbey Road, ne s’en extirpant que le 21 juin, au terme d’un marathon créatif sans précédent.

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Reste alors à habiller cet ovni musical et sonore d’une pochette à la hauteur des ambitions du groupe. Une fois encore, les Fab Four innovent en convoquant leur vieil ami Klaus Voormann, un artiste allemand (également bassiste à ses heures) qu’ils avaient connu à la grande époque de Hambourg et des boîtes de Sankt Pauli.

Pour The Beatles Revolver, il imagine un collage pop art de dessins et de photos au noir et blanc austère, en contraste avec la tonalité psychédélique de l’album, mais d’une approche radicalement différente des critères esthétiques de l’époque (voir par exemple l’emballage très niais du Pet Sounds des Beach Boys). Le nom des Beatles ne figure pas au frontispice, et pour l’anecdote, une petite photo de Klaus Voormann apparaît près de sa signature, à droite d’une pochette qui lui vaudra un Grammy Award (en plus de la meilleure performance vocale pop pour McCartney sur Eleanor Rigby et de la chanson de l’année pour Michelle).

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The Beatles Revolver : Raz-de-marée critique

D’une façon générale, The Beatles Revolver, qui sort le 5 août en Angleterre et trois jours plus tard aux Etats-Unis (délesté de trois morceaux), est accueilli avec enthousiasme par la presse et le public. Il se hisse très vite en tête des hit-parades des deux côtés de l’Atlantique, soutenu par le triomphe du double single Yellow Submarine/Eleanor Rigby. La critique, elle, est dithyrambique, voyant en Revolver “ un album brillant, où les Beatles repoussent une fois pour toutes les limites de ce qu’on appelait la pop” (Melody Maker du 30 juillet 1966).

Seule voix un brin discordante dans ce concert tonitruant de louanges, celle de Ray Davies, le leader des Kinks, qui pour le compte d’un magazine anglais (Disc and Music Echo) chronique l’album en termes doux-amers, éreintant notamment She Said She Said, I Want to Tell You ou Yellow Submarine. Faut-il voir dans ce jugement à l’emporte-pièce une forme de jalousie de la part d’un des rares artistes – avec Bob Dylan, Brian Wilson, Roger McGuinn ou Pete Townshend – à pouvoir rivaliser à ce moment-là avec Lennon et McCartney, en termes d’inventivité et/ou de qualité d’écriture ?

En 1966, les Beatles sont certes à un tournant de leur carrière, et les années qui s’annoncent, pourtant riches sur le plan artistique – ils démarrent l’enregistrement de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band fin novembre –, prendront l’allure d’une lente agonie. Mais avec Revolver, toujours en avance d’un temps sur le reste du monde, ils se constituent en référence indépassable et s’inscrivent déjà dans l’éternité.

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CREDITS The Beatles Revolver :

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