The Payback (J. Brown)

The Payback (J. Brown)

Enregistré entre février et octobre 1973 – International Studios d’Augusta (Géorgie – USA) et Advantage Sound Studios (N.Y.C) – Polydor

Hollywood, automne 1973. Larry Cohen, le réalisateur de Hell Up In Harlem, la suite du polar blaxploitation Black Caesar, est assis dans son bureau capitonné. Fred Wesley, le directeur musical de James Brown, lui fait écouter les masters de la bande originale qu’il vient de produire avec les JB’s.



Après avoir sauvé in extrémiste la BO de Black Caesar en 1972 en composant à la dernière minute un score de haute volée, le tromboniste est parvenu cette fois-ci à canaliser les capacités créatives d’un James Brown de plus en plus volatil.

Contre toute attente, la BO ne convint pas Larry Cohen. Pas « assez funky ». Un comble pour James Brown ! C’est finalement l’ancienne vedette Motown Edwin Starr qui enregistrera le morceau titre de cette bande originale.

A ce moment, ce refus n’est qu’un incident supplémentaire survenant au milieu d’une période noire pour le Parrain de la soul. Épuisé par son rythme de tournée marathonien et pris dans le collimateur du fisc américain, James Brown doit faire face à la perte de son fils Teddy, mort dans un accident de la route au mois de juin. Seuls la scène et le studio parviendront à endiguer la peine du Godfather of soul.

De façon caractéristique, le refus imbécile du réalisateur Larry Cohen motive Brown qui sort l’album sous le nom de « The Payback » que l’on pourrait traduire par « la vengeance ».

Au cours de l’été, il se concentre sur l’enregistrement de l’album, à Augusta, non loin de son fils enterré en Géorgie. Il peaufinera les sessions en septembre à New York, avant de retourner enregistrer le premier single de l’album, Stone To The Bone, à l’International Studio qui lui appartient.

Ce double album est composé pour partie de morceaux rejetés de la bande originale de Hell Up In Harlem (le morceau-titre, Shoot Your Shot, l’instrumental Time’s Running Out Fast et le semi-improvisé Mind Power), auxquels viennent s’ajouter des titres composés au cours de l’année entre New York et l’International Studios d’Augusta.

La guitare wah wah de Hearlon « Cheese » Martin installe une progression dramatique qui anticipe une entrée en scène magistrale du Godfather, entouré des scratches de la guitare de Jimmy Nolen et des cuivres stridents de Fred Wesley et Maceo Parker. « I don’t know karate, but I know ka-razor », menace le soul brother numéro un dans un virulent acte de défiance. Le message est incertain : James Brown parle-t-il d’une obscure prouesse sexuelle ou veut-il simplement trancher la gorge de son rival au rasoir ? Selon Fred Wesley, le texte aurait été improvisé lors de l’unique prise du morceau. À l’issue de l’enregistrement, un ingénieur du son demande une copie du titre pour effectuer un remix. « Ne touchez pas à ça », menace aussitôt le chanteur.

Au-delà d’une simple trame vengeresse et de l’affichage de la fierté inaltérée de James Brown se cachent la douleur d’un homme trahi ainsi que le chagrin d’un père brisé par la mort de son fils. Le poème figurant dans le livret de The Payback va encore plus loin en détournant le texte de la chanson pour y inclure des diatribes sur l’esclavage (« It all began with forty acres and a mule ») et la situation politique (« Politicians and hustlers in the same bag »).

Parcouru de surprenantes réminiscences blues (Forever Suffering) et de vertigineuses ponctuations de cordes aux accents théâtraux, The Payback donne un nouveau succès artistique et commercial au Godfather.

L’état des lieux de la scène funk de la première moitié des années 1970 ne sourit pourtant pas à son père fondateur. Sly Stone et le P-funk anarchique de George Clinton incarnent désormais le futur d’un genre défini par James Brown. The Payback est l’ultime vestige d’un empire qui brille de ses derniers feux.

L’album est un énorme succès et, pour une fois, ne constitue pas qu’une succession de singles au groove dévastateur. The Payback propose plutôt un voyage, par moments terriblement introspectif, à d’autres instants revendicateur, dans l’âme du peuple noir. Ce chant de colère, de revanche est aussi un chant du cygne.

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CREDITS : James Brown : producteur, arrangements, voix – Fred Thomas (2) : basse – John Jabo Starks : batterie – Maceo Parker (tracks: 4, 6, 8) : flute – Hearlon Cheese Martin, Jimmy Nolen : guitare – John Morgan (2), Johnny Griggs : percussions – Maceo Parker (tracks: 4 to 7) : Saxophone [Alto] – St-Clair Pinckney (tracks: 4 to 7) : Saxophone [Tenor] – Fred Wesley : trombone – Isiah Ike Oakley (tracks: 4, 6 to 8) : trompette – Bob Both, Lowell Dorn : ingénieurs du son

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