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Tropicalia ou Panis et Circencis, étendard flamboyant du mouvement tropicaliste

Never love alone
Tropicalia ou Panis et Circencis, étendard flamboyant du mouvement tropicaliste Posted on 25 juin 2019Leave a comment
Never love alone

Enregistré en 1968 au RGE Studios, São Paulo, Bresil – Philips
En 1968, l’album Tropicalia est l’étendard flamboyant du mouvement tropicaliste, qui prône en musique une révolution culturelle et sociale au Brésil.

En 1968, la révolution est mondiale. Pas seulement chez les petits-bourgeois du Quartier latin, pas seulement parce que les Beatles la chantent ou que les Tchécoslovaques, un bref instant, s’offrent l’espoir d’un nouveau Printemps. A des milliers de kilomètres de là, dans quelques-uns de ces pays qu’on dit du Tiers Monde, politique et musique bouillonnent aussi, et les oreilles s’ouvrent avidement à ce qui se passe en Angleterre et sur la côte Ouest des Etats-Unis. C’est le cas au Brésil qui a bien besoin de nouveauté.


tropicalia ou Panis et Circencis

Derrière les rêves indolents véhiculés par ces bossas tristes et paresseuses qui sont devenues les compléments sonores indispensables de toute soirée chic à Los Angeles, la réalité brésilienne est inquiétante. Instaurée à la suite du coup d’Etat du 31 mars 1964, la dictature militaire resserre sa poigne d’acier sur la population et restreint toujours plus les libertés individuelles.

A la fin de 1968, l’AI-5 (Acte institutionnel n° 5) représentera le point culminant de ce processus liberticide : une fois ce décret promulgué, tout citoyen brésilien pourra être considéré comme un suspect potentiel et se retrouver arrêté et emprisonné sur simple dénonciation, hors de toute procédure judiciaire.

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La nécessité d’un changement paraît donc plus vitale au Brésil que dans les vieilles démocraties occidentales, mais le revendiquer est beaucoup plus dangereux. C’est pourtant ce à quoi s’emploie, depuis 1967, une bande déjeunes allumés qui n’a pas froid aux yeux et possède assez d’idées et d’énergie pour tout chambarder.

Pour la plupart, ils viennent de l’Etat de Bahia et ont fait leurs premiers pas en suivant ceux de Joao Gilberto, inventeur de la bossa-nova aux côtés d Antonio Carlos Jobim, Vimcius de Moraes et quelques autres. Bonne école : derrière la bossa-nova, ce sont les innombrables sambas et chores, des chansons populaires par dizaines de milliers que découvrent les jeunes Caetano Veloso, Maria Bethania, Gilberto Gil, Gal Costa et Tom Zé.

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Mais ces futures stars ont trop faim, elles veulent beaucoup plus que la musique brésilienne. 11 leur faut aussi la pop des Beatles, le rock de Bob Dylan, la fuzz coléreuse de Satisfaction, les films de Jean-Luc Godard, le théâtre contestataire, la poésie surréaliste, et encore le végétarisme, la vie communautaire, l’activisme de gauche…

Le tropicalisme, c’est ça, tout un monde reconfiguré à travers une vision kaléidoscopique où les cloisons entre les arts ne cessent de bouger, de se fissurer, de tomber, tandis que la frontière avec la vie elle-même tend à disparaître. L’entreprise est gigantesque et à proprement parler révolutionnaire, elle envoie valdinguer dans un même geste le nationalisme prôné par les militaires et les codes inamovibles des chansons commerciales pour les remplacer par une globalité poétique, musicale, politique et sociétale innovante.

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C’est ce qu’annonce avec fracas l’album manifeste du tropicalisme, Tropicalia ou Panis et Circencis, qui paraît en juillet 1968.

On y découvre le psychédélisme foutraque d’Os Mutantes, l’artisanat sarcastique de Torn Zé, l’irrésistible suavité de Gai Costa, la poésie complexe et engagée de Veloso et Gil, le tout baignant dans un tourbillon de cuivres, violons, flûtes, guitares, claviers et effets électroniques disposés par un élève de Boulez et Stockhausen, l’arrangeur Rogério Duprat. L’œuvre est joyeuse, colorée, incisive, intelligente, débordante de jeunesse et de vie avec, en son centre, la pulsation inamovible de la samba, ce pouls de l’âme brésilienne.

Dès Miserere nôbis, prière pour un Brésil où chacun partagerait le pain et la bière à égalité avec son semblable, Gilberto Gil entérine le changement et appelle à une inflexion historique dans la destinée du peuple brésilien : Va nâo somos como na chegada/ Calados e magros, esperando o joutai* CNous ne sommes plus comme nous étions à l’arrivée/Maigres et silencieux, attendant le souper’’). La promesse d’unité est belle, utopique plutôt qu’illusoire.

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Elle constitue le parfait trait d’union entre les albums que tous sortent la même année. Os Mutantes, Tom Zé, Gilberto Gil ou encore Caetano Veloso (la mode, en 1968, voulait apparemment qu’on ne donne pas de titre aux disques).

Veloso se montre le plus ardent à porter le drapeau de la révolution en cours, ouvrant son album par le titre Tropicâlia où il joue au maître de cérémonie (“Eu organizo o movimento/Eu oriento o camavaF, « J’organise le mouvement/ coordonne le camavaF) d’une vaste célébration où l’on criera vive la bossa, vive Ipanema, vive Bahia, vive la « mulata” (mulâtresse) et même vive.- Carmen Miranda !

Adoptant une technique proche du collage surréaliste, le jeune visionnaire unit les réalités multiples d’un Brésil composite et universel dans son essence même, depuis les Indiens d’Amazonie jusqu’aux Noirs de Bahia, en passant par les guérilleros tapis dans la jungle, le kitsch du carton-pâte hollywoodien, le peuple du carnaval, les samberos, les politiciens trompeurs, les exploitants richissimes…

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Plus radical. Tom Zé écrit dans les notes de son album : “Somos um povo infeliz, bombardeado pela felicidade” (« Nous sommes un peuple malheureux, bombardé de bonheur”), dénonçant la vitrine dictatoriale du sourire médiatique, lisse et factice qui, à l’ère de l’abondance, de la consommation et du spectacle, masque le réel et ses grandes misères.

Pas moins déterminé au changement, le trio Os Mutantes s’aventure pour sa part dans un psychédélisme symphonique qui n’a rien à envier, par son aspect avant-gardiste, à celui qui se pratique à Londres, doutes ces audaces marqueront la musique brésilienne durablement. Aucun rockeur brésilien ne manquera d’ailleurs, par la suite, de signifier sa dette au tropicalisme.

Pourtant le règne de ce mouvement sera de courte durée. Dès 1969, les autorités militaires recourent à l’AI-5 pour mettre Gil et Veloso aux fers pendant quelques mois.

Sitôt sortis de prison, les deux amis s’empressent de partir pour l’Angleterre, laissant pour quelques années encore le soin à Gal Costa de symboliser, par son engagement, son œuvre et les reprises quelle fera de leurs chansons, cette belle et luxuriante liberté un temps promise aux musiques brésiliennes.

© Louis-Julien Nicolaou

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CREDITS :

A1 –Gilberto Gil Miserere Nóbis
Featuring – Mutantes*
A2 –Caetano Veloso Coração Materno
A3 –Mutantes* Panis Et Circenses
A4 –Nara Leão Lindonéia
A5 –Gilberto Gil Parque Industrial
Featuring – Caetano Veloso, Gal Costa, Mutantes*
A6 –Gilberto Gil Geléia Geral
B1 –Gal Costa Baby
Featuring – Caetano Veloso
B2 –Caetano Veloso Três Caravelas (Las Três Carabelas)
Featuring – Gilberto Gil
B3 –Caetano Veloso Enquanto Seu Lobo Não Vem
Featuring – Gal Costa, Rita Lee
B4 –Gal Costa Mamãe, Coragem
B5 –Gilberto Gil Bat Macumba
Featuring – Caetano Veloso, Gal Costa, Mutantes*
B6 –Caetano Veloso Hino Do Senhor Do Bonfim
Featuring – Gal Costa, Gilberto Gil, Mutantes*

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