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En 1992, le groupe d’Atlanta Arrested Development sort “3 Years, 5 Months and 2 Days in the life of…”, un disque champêtre et spirituel, qui tranche avec le gangsta rap de l’époque.

En 1992, les radios américaines diffusent Shut’em down de Public Enemy, Jump de Kris Kross, Don’t sweat the technique d’Eric B. & Rakim et They want EFX de Das EFX. Le rap est encore une musique jeune, qui commence à se répandre parmi le grand public. Mais son paysage est déjà en totale recomposition.

Arrested Development 3 Years, 5 Months and 2 Days in the life of

Sur la côte Ouest, la dislocation de N.W.A. n’a pas freiné la propagation du gangsta rap, dont la consécration viendra bientôt avec les albums de Dr. Dre, 2Pac et Snoop Dogg ; sur la côte Est, le collectif Native Tongues (Jungle Brothers, De La Soul, A Tribe Called Quest…) change les codes en intégrant jazz et humour.

Qu’il soit engagé, provocateur ou divertissant, le rap de 1992 est donc créatif comme jamais. Un âge d’or au milieu duquel un groupe ouvre une nouvelle brèche : Arrested Development, avec son premier album sorti au mois de mars, 3 Years, 5 Months and 2 Days in the life of…, dont le titre fait référence au temps qui lui a été nécessaire pour signer avec une maison de disques.

Arrested Development
Arrested Development 3 Years, 5 Months and 2 Days in the life of

La première révolution est géographique. En 1992, les rappeurs de New York et Los Angeles se disputent férocement le leadership, en exhibant inventivité et armes à feu. Mais Arrested Development est originaire d’Atlanta – comme Kris Kross et, plus tard, Outkast –, dans le sud du pays.

La pochette de 3 Years… présente le groupe dans un paysage rural, en opposition aux esthétiques urbaines, clinquantes ou guerrières qui dominent dans les bacs. On y voit cinq Afro-Américains de 16 à 22 ans, vêtus de tuniques bariolées, semblant implorer le ciel comme une bande de hippies, dans un champ grillé par le soleil.

Au premier plan sur la pochette, les bras en croix, Speech est habillé de tissus africains. De son vrai nom Todd Thomas, il a passé son enfance entre Milwaukee et le Tennessee, avant de suivre des études artistiques à Atlanta. Il ne se retrouve pas dans le gangsta rap qui célèbre la culture des cités, décrit la guerre entre les Crips et les Bloods, et pourfend le harcèlement policier.

Arrested Development
Arrested Development 3 Years, 5 Months and 2 Days in the life of

Quand il fonde Arrested Development, aux côtés du DJ Headliner qu’il a rencontré au Art Institute, ses idées sont claires :

Je suis de Milwaukee qui est une ville marquée par le crime, la discrimination raciale, les politiques racistes et de réelles privations pour la communauté noire. Ce désespoir et cette frustration, que j’observais au quotidien, m’ont donné envie de répondre au gangsta rap, en proposant d’autres options. Arrested Development a donc eu pour intention de produire une musique qui ne glorifie pas la mort mais qui glorifie la vie. Certes, la pauvreté, la répression et les privations sont des réalités. Mais nous préférions glorifier le fait qu’il existe aussi de l’espoir et des opportunités. Nous voulions parler des problèmes tout en signalant l’existence de solutions.

Todd Thomas aka Speech

Parmi lesquelles la compassion, la solidarité, la famille, la spiritualité et l’enracinement identitaire. A la suite de quoi Speech et sa bande furent classés « gentils », en opposition aux « méchants » du gangta rap, alors qu’ils ambitionnaient surtout d’être pertinents.

Musicalement, la rupture se traduit par une production plus organique que n’importe quel autre rap de l’époque.

Arrested Development
Arrested Development 3 Years, 5 Months and 2 Days in the life of

Le titre d’ouverture, Man’s Final Frontier, empile les samples de James Brown. Mais Arrested Development marque ensuite sa différence sur Mama’s always on stage, qui pille presque intégralement We’re ready de Junior Wells et Buddy Guy, extrait de l’album Hoodoo Man Blues, un classique blues de 1965.

L’influence du blues et du folk confère à 3 Years… une patine ancienne, et une ambiance champêtre, tandis que les grooves sont ponctionnés sur des vinyles de Junior Wells, Minnie Riperton et Earth, Wind & Fire.

Avec trois tubes imparables, dans l’ordre de leur sortie : People everyday, qui présente un miroir au Everyday People de Sly & the Family Stone ; Tennessee, qui sample la voix de Prince sur Aphabet St. ; enfin, le funky Mr. Wendal sur lequel on peut encore danser aujourd’hui.

Arrested Development 3 Years, 5 Months and 2 Days in the life of

Ces hits ont porté les ventes de l’album qui s’est écoulé à quatre millions d’exemplaires : un carton. Mais avec vingt-cinq ans de recul, certaines productions ont mal vieilli, sur les up-tempos notamment. Surtout, on réalise que peu de rappeurs ont emprunté la brèche ouverte par 3 Years…, même si son message et son esthétique se répercutent aujourd’hui dans les luttes afro-centristes et afro-féministes. « Arrested Development ressemblait au futur du hip-hop, mais le futur avait d’autres plans », observait récemment le webzine The A.V. Club.

Les tenants du hip-hop radical ostracisèrent et discréditèrent Arrested Development, sur le refrain du « rap pour ceux qui n’aiment pas le rap ». Pour ne rien arranger, des médias sortirent du chapeau l’étiquette « alternative hip-hop », contre laquelle Speech s’est battu :

Quand on nous qualifiait de “hip-hop alternatif”, j’avais l’impression de recevoir une gifle dans la gueule. Je conçois que l’on propose une alternative, en comparaison du gangsta rap, mais nous sommes hip-hop. C’est juste un autre point de vue.

Point de vue que le groupe a continué de développer l’année suivante dans son MTV Unplugged, puis dans son deuxième album studio, Zingalamaduni (1994), un succès artistique porté par les singles United Front, Africa’s inside me et Ease my mind, mais un échec commercial précipitant la séparation du groupe.

Arrested Development 3 Years, 5 Months and 2 Days in the life of

Depuis sa reformation en 2000 (sans DJ Headliner), Arrested Development a pondu un album honorable tous les deux ans, parfois en téléchargement libre sur Internet, dans la quasi-indifférence du public et des médias, et connu une période au cours de laquelle ses concerts, avec un live band, ont souvent été excellents. Le groupe a toujours conservé des fans, notamment en Europe, au Japon et en Australie.

Sources : www.discogs.com – www.telerama.fr – https://fr.wikipedia.org

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