Bande originale de Ascenseur pour l'échafaud

Ascenseur pour l’échafaud – Enregistré les 4-5 décembre 1957 – Studios poste parisien (Paris) – Fontana
Miles Davis est âgé de 31 ans quand il enregistre la B.O. d’Ascenseur pour l’échafaud, sa première bande originale pour le cinéma. En novembre 1957, le trompettiste effectue une courte tournée européenne en compagnie du trio du pianiste René Urtreger.

Marcel Romano, organisateur de concerts et figure incontournable de la scène jazz française, songe à filmer quelques shows du quatuor en vue d’un documentaire, mais, faute de moyens, il doit renoncer rapidement à son projet. Romano, par ailleurs programmateur du Club Saint-Germain, compte dans son public deux jeunes assistants cinéastes, Alain Cavalier et François Leterrier, qui viennent de contribuer à ascenseur pour l’échafaud, le premier long-métrage de Louis Malle.

 

ascenseur pour l’échafaud

Le montage du film vient d’être terminé, mais sa bande-son ne correspond pas aux attentes du jeune metteur en scène. Cavalier et Leterrier soumettent alors à Louis Malle l’idée d’engager la formation de Miles Davis par l’intermédiaire de Marcel Romano. Faute de réussir à le convaincre, Romano et Malle demandent alors à Jeanne de Mirbeck d’intercéder auprès de Miles Davis, et celle-ci réussit à traîner son amant à une projection.

Depuis son arrivée à Paris, Miles se sentait comme en vacances et, dans la journée, passait souvent me voir au magasin d’antiquités que je venais d’ouvrir place Dauphine. L’écriture d’une musique de film était pour lui hors de propos, et je ne me souviens pas que Marcel lui ait parlé du film lorsque nous l’avons ramené de l’aéroport. Sur l’insistance de Romano, elle finit néanmoins par convaincre Miles de se rendre le 2 décembre à midi à une projection privée : « Je nous revois chemin faisant, décontractés, bavardant et riant. Il disait que j’étais l’espionne, la “Mata Hari” de Marcel Romano. Après un bref salut à Malle et à son équipe, projection, au revoir, retour silencieux à son hôtel… Plus tard dans la journée, sortant de la douche, il me demande son cornet – un instrument que venait de lui offrir la société Couesnon -, et me joue quelques notes : “Je veux que Michelot joue cette ligne de basse pour accompagner l’actrice lorsqu’elle marche la nuit pour retrouver son amant. J’ai immédiatement téléphoné à Marcel… » Le 3 décembre, Miles signait chez Fontana (filiale de Philips) avec Denis Bourgeois, adjoint de Jacques Canetti à la direction artistique, et complice de Boris Vian, qui en était le conseiller artistique. (Jeanne de Mirbeck )

ascenseur pour l échafaud
ascenseur pour l’échafaud

Au cours de cette projection, Miles Davis se fit expliquer les détails de l’histoire, les rapports entre les personnages, et prit quelques notes. La séance ne devait avoir lieu qu’une quinzaine de jours plus tard. Le succès de cette tournée ne fut pas celui auquel je m’attendais, et se résuma en cinq concerts, deux parisiens à l’Olympia et à la Salle Gaveau, un à Bruxelles, un à Amsterdam, et un à Stuttgart plus une semaine au Club St-Germain. Miles Davis eut donc tout loisir de penser à cet enregistrement, il avait demandé un piano dans sa chambre d’hôtel, et lorsque je lui rendais visite, je le voyais travailler d’une façon très décontractée, il notait quelques phrases, et là, j’entendis des bribes de thèmes qui furent utilisés plus tard pour « Ascenseur pour l’échafaud ». C’est donc avec quelques idées mélodiques en tête qu’il entra en studio le 5 décembre 1957 au Poste Parisien. (Marcel Romano)

Le soir du 4 décembre 1957, Miles Davis, Pierre Michelot (contrebasse), René Urteger (piano), Kenny Clarke (batterie) et la nouvelle recrue, Barney Wilen (saxophone ténor), prennent place dans le studio principal du Poste Parisien.

Jeanne Moreau est présente et joue la maîtresse de maison en servant boissons et rafraîchissements. Louis Malle projette sur un grand écran quelques scènes clés du film, dont la séquence du motel de Trappes et l’errance de Jeanne Moreau sur les Champs-Elysées, à la recherche de son amant introuvable.

Bande originale de Ascenseur pour l'échafaud
Bande originale de ascenseur pour l’échafaud

D’entrée, Miles Davis suggère simplement à ses musiciens une simple modulation autour de deux accords, un ré mineur et un do septième. Le trompettiste se lance alors dans une improvisation mélancolique et plaintive, uniquement guidé par la photographie nocturne d’Henri Decaë.

Ce qui caractérise cette séance est l’absence de thème défini. C’était très nouveau pour l’époque surtout pour une musique de film. A l’exception d’un morceau (Sur l’autoroute), basé sur les harmonies de « Sweet Georgia Brown », nous n’eûmes de la part de Miles Davis que des indications succinctes. En fait, il nous a simplement demandé de jouer deux accords – ré mineur et do 7 -, quatre mesures de chaque ad libitum. Cela aussi était nouveau, les morceaux n’étaient pas mesurés en durée. Il y avait des semblants de structures, mais elles étaient un peu éclatées par rapport à ce que l’on jouait habituellement. (Pierre Michelot)

À un moment, Miles s’est trouvé à court d’idées. Et tout à coup, ils se sont mis à improviser sur les accords de Sweet Georgia Brown. S’il y avait eu du piano, tout le monde aurait reconnu et ça aurait été très banal. Sans piano, juste avec la contrebasse et les balais, on est ailleurs. C’est la magie du jazz. (René Urtreger)

Vers cinq heures du matin, Miles Davis range sa trompette dans son étui et retourne à son hôtel en compagnie de sa petite amie, Jeanne, la sœur de René Urteger qui, lui, se souvient avoir passé les trois quarts de « cette saleté de nuit à attendre un connard de dealer » dans l’escalier du studio ! C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il y a tant de moments sans piano ! Et pas par choix esthétique !

Bande originale de Ascenseur pour l'échafaud
Bande originale de ascenseur pour l’échafaud

Au petit matin, nous nous sommes retrouvés aux Halles, au Pied de Cochon, Louis regardait Miles avec les yeux d’un enfant incrédule devant le cadeau qu’on venait de lui faire. Dans ses rêves les plus fous, sans doute n’avait-il pas imaginé ce que serait son film, comme illuminé par la trompette incisive ou ouaté de Miles.

Il arrive tout à fait exceptionnellement que la musique prenne une telle dimension qu’elle reste et se diffuse plus que le film lui-même. Ascenseur pour l’échafaud, selon le mot de Philippe Carles, « un grand film de Miles Davis » un disque, une musique avant même d’être un film ! Plus justement « un film de Louis Miles » a-t-on dit aussi.

Dans ce facteur sonne toujours deux fois version rive gauche adapté d’un roman de Noël Calef, la trame d’ascenseur pour l’échafaud n’échappe pas aux conventions du polar adultère. La musique de Miles Davis transformera ce film noir mineur en légende.

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