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Bobbie Gentry, entre sucreries easy-listening et country-folk sudiste

Never love alone
Bobbie Gentry, entre sucreries easy-listening et country-folk sudiste Posted on 1 janvier 2019Leave a comment
Never love alone

Un coffret exceptionnel réunit tous les enregistrements de Bobbie Gentry, la fille de Chickasaw, pour Capitol. Un rêve, tant ses albums légendaires ont été peu ou mal réédités. Retour sur une carrière unique en son genre avant la plus énigmatique des disparitions.

Quand Bobbie Gentry, née Roberta Lee Streeter en 1942, faisait cette déclaration alors que sa carrière était bien entamée, elle ne mentait pas. Elle, et quelques autres très rares, dont Johnny Cash ou Dolly Parton, sont passés assez rapidement du dénuement le plus absolu à la célébrité globale. Gentry est connue pour être “la fille du comté de Chickasaw”, pas très loin de Woodland, de Tupelo et de Clarksdale, dans la région du Delta du Mississippi (à ne pas confondre avec le delta du fleuve, là où il rejoint la mer).


Bobbie Gentry

L’Etat du Mississippi, actuellement le plus pauvre des Etats-Unis, et le Sud au sens large auront influencé toutes ses grandioses compositions durant l’intégralité de sa carrière, laquelle est résumée dans un monumental coffret alignant tous ses albums pour Capitol, celui en duo avec Glen Campbell, un live à la BBC qui n’avait jusqu’ici été disponible que durant un Record Store Day, et de nombreux bonus, singles et démos (souvent très proches des versions finies, ce qui en dit long sur son talent et sa confiance en elle).

A son sujet, certains parlent de country soul et elle se retrouve d’ailleurs incluse dans les excellentes compilations “Country Soul Sisters” (Soul Jazz), d’autres, de housewife goth, ce genre plein de chansons dramatiques prisées par les femmes au foyer américaines de la fin des années 60, dont l’initiateur pourrait être Roy Orbison, le maître masculin Glen Campbell via ses interprétations magiques des classiques mélancoliques de Jimmy Webb (“Wichita Lineman”, “By The Time I Get To Phoenix”, “Galveston” ou le monstrueux “It’s Only Make Believe” de Conway Twitty), et la prêtresse absolue Bobbie Gentry grâce à son classique morbide et sinistre, “Ode To Billie Joe”.

Bobbie Gentry
Bobbie Gentry

Elevée par sa grand-mère dans une ferme, elle a plus tard rejoint son père et sa belle-mère dans la pauvre ville du Delta, Greenwood — une région qui a enfanté certains des plus grands bluesmen d’avant et d’après guerre — avant de rejoindre sa mère en Californie, à Palm Springs, richissime lieu de villégiature des stars de Los Angeles, et concentré de desert modernism, architecture aussi épurée que sublime. Là, elle étudie le piano, la guitare et le banjo, et dessine également sa propre ligne de vêtements. Elle se produit sur scène avec sa mère, adopte le pseudonyme de Bobbie Gentry en référence au film “Ruby Gentry”, part étudier la philosophie à Los Angeles avant de rejoindre le Los Angeles Conservatory Of Music où elle étudie l’art de la composition, l’harmonie et les arrangements.

Bobbie Gentry lance une ligne de maillots de bains, chante et danse dans des clubs à San Diego et Las Vegas, rejoint la troupe exotica de Johnny Ukulele et continue d’écrire ses propres chansons. Ce n’est pas étonnant que son premier enregistrement soit un duo avec le champion de la chanson tragique : Jody Reynolds a rencontré un succès énorme en 1958 aux Etats-Unis avec le glauquissime “Endless Sleep” qui a lancé la mode des death songs ; il est plus connu en France par les amateurs du Gun Club pour le tout aussi déprimant et gothico-rockab-maniacodépressif “The Fire Of Love”, dont il est l’auteur et le génial interprète.

Bobbie Gentry
Bobbie Gentry

Ensemble, ils sortent un single (“Stranger In The Mirror”/ “Requiem For Love”) sur le label Titan en 1966 sous l’intitulé Jody & Bobbie. Puis, elle rencontre le grand chanteur de blue eyed soul Bobby Paris (vénéré dans le milieu Northern Soul pour son grandiose “Night Owl”), qui lui propose d’enregistrer les démos qui serviront plus tard à l’album “Ode To Billie Joe”.

Repérée sur scène par un DJ, elle commence à faire parler d’elle et est rapidement signée par Capitol, à qui elle présente les chansons qu’elle entendait écrire pour d’autres chanteurs : Bobbie Gentry voulait en réalité être une sorte de nouvelle Carole King et, pour “Ode To Billie Joe”, elle avait en tête le chanteur de soul grand public Lou Rawls.

Bobbie Gentry
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Mais, lorsqu’ils entendent sa voix — et quelle voix — les pontes de Capitol décident sur le champ de sortir ses propres versions de “Mississippi Delta” (prévu pour la face A du single) et de “Ode To Billie Joe” (censé se retrouver sur la face B). Arrive le producteur Kelly Gordon, que Bobbie adore : il travaillera avec elle sur trois albums. Puis l’arrangeur Jimmie Haskell, qui a fait des merveilles pour Elvis Presley, Bobby Darin et Fats Domino.

Ses arrangements de cordes pour “Ode To Billie Joe” donneront un aspect encore plus dramatique à la chanson (“Le morceau de Bobbie ressemblait à un film, j’ai donc conçu des arrangements de cordes comme pour un film”, expliquera-t-il, et, de fait, lorsque la narratrice explique dans la dernière phrase qu’elle se rend régulièrement sur le pont pour jeter des bouquets de fleurs dans la rivière en hommage au suicidé, on les entend littéralement tomber grâce aux cordes de Haskell : son travail est fantastique).

Le résultat est tellement impressionnant que les gens de Capitol décident de sortir le morceau sur la face A du single.

On connaît la suite : en 1967, année de “Sgt Pepper”, le single se retrouve numéro un des charts pop et country aux Etats-Unis, numéro 1 au Canada, numéro 13 en Angleterre, remporte trois Grammies dont celui des meilleurs arrangements pour Haskell, et se vend à des millions d’exemplaires. Du jour au lendemain, Bobbie Gentry devient une star mondiale…

Bobbie Gentry
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Bobbie Gentry et l’ivresse des charts

Tout a été dit sur cette chanson étrange, sans refrain, sans montée mélodramatique, tout en épure, à peine portée par les accords syncopés de la petite guitare Martin 5-18 de Gentry (qui, sur tous ses enregistrements, sonne presque comme une guitare espagnole aux cordes en nylon) et baignée dans les cordes flippantes de Haskell. L’histoire d’une jeune fille qui raconte un dîner familial durant lequel tout le monde parle tranquillement d’un jeune homme, Billie Joe, qui s’est suicidé en sautant du pont de Tallahatchie dans la ville de Money (population : 100 habitants ; la ville est connue pour un lynchage et a déjà chantée par les Staple Singers et Bob Dylan) après avoir, la veille, jeté “quelque chose” dans la rivière en compagnie d’une jeune fille (un bébé, peut-être), tandis qu’autour de la table, on redemande “une autre part de tarte aux pommes”.

Pourquoi le garçon s’est suicidé, personne ne le sait. “Cela parle de l’indifférence et de la décontraction des gens face aux situations dramatiques”, s’est contentée d’expliquer l’auteur. La chanson reste un mystère sans la moindre résolution, et les critiques, impressionnés par la qualité de la narration, ont convoqué à son sujet les grands héros du genre southern gothic : Harper Lee, William Faulkner, Carson McCullers et Flannery O’Connor. Rien que ça…

Bobbie Gentry
Bobbie Gentry

Encouragée par ce succès phénoménal, Gentry enregistre le reste de son premier album, celui avec la fameuse pochette qui la voit assise sur une barrière, pieds nus avec un jean et sa petite Martin. C’est un début fantastique, qui s’ouvre avec le super soul “Mississippi Delta”, ode à ses origines, enchaînant directement sur la grandiose composition “I Saw An Angel Die”. Ces deux titres résument parfaitement le genre de la dame : d’un côté, des machins moites et funky, de l’autre des ballades pleines de cordes et d’accords de guitare délicats sur des rythmes presque bossa, un harmonica chromatique aux antipodes des clichés du blues et quelques cuivres, sur lesquelles sa sublime voix de chatte enrouée fait systématiquement des miracles.

L’album “Ode To Billie Joe” réunit neuf compositions de Bobbie dont plusieurs splendeurs (“Chickasaw County Child”, “Papa, Won’t You Let Me Go To Town With You”, “Hurry Tuesday Child”, “Sunday Best” ou “Niki Hoeky”, qui sonne comme du super Tony Joe White acoustique, un auteur avec lequel elle partage d’ailleurs plus d’un trait) et s’achève sur le tube phénoménal. Son unique. Ce morceau sinistre semble maudit : plus jamais Bobbie ne retrouvera l’ivresse des charts.

Bobbie Gentry
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En attendant, avec son bouffant, ses faux cils et son khôl, c’est une southern belle chic et flamboyante qui, de face, ressemble à une Priscilla Presley artiste et plus mûre…

Pour la suite, elle envisage un album conçu comme un hommage au Sud qu’elle aime tant. “The Delta Sweete” (dans le patois local, une sweete est une mignonne), qui sort en 1968, est une nouvelle féerie sudiste.

Le bal s’ouvre avec le monstrueux “Okolona River Bottom Band” mélangeant une fois de plus ses accords à la guitare acoustique et des cuivres funky tandis que la brune chante comme une dingue en rut. Peut-on parler de country soul ? Il n’y a rien de country ici, juste une tuerie ultra sensuelle, qu’elle réitère un peu plus loin avec le jovial et dément “Reunion”.

Mais la merveille de l’album est “Mornin’ Glory”. Un enchantement sonore dans lequel une femme à la voix pleine de sommeil réveille doucement son amant. Un critique inspiré a dit que c’était “comme entendre les rayons du soleil percer peu à peu à travers les rideaux”.

Bobbie Gentry
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De toutes ses compositions, c’est sans doute celle qui affole le plus. Des reprises singulières de “Big Boss Man”, “Tobacco Road” et de “Parchman Farm” dispersent et chahutent un peu son propre songwriting, mais “The Delta Sweete”, musicalement plus diversifié que son prédécesseur sorti la même année, reste l’un de ses meilleurs albums, même s’il marche nettement moins bien, malgré le gentil succès de “Okolona River Bottom Band” dans les charts et la beauté fulgurante de “Jessye’ Lisabeth” ou de “Courtyard”. On ne peut pas dire la même chose pour le suivant, “Local Gentry”…

Chez Capitol, on s’affole : les nouvelles compositions ne se vendent pas comme son premier et mythique single mortifère. Il s’agit désormais de remplir l’album de reprises de chansons à succès, et les statistiques montrent que le processus ne cesse de se développer : sur son premier album, on comptait neuf compositions originales pour dix morceaux, sur le deuxième, huit pour douze, sur le troisième, cinq pour onze, sur le quatrième, trois pour dix, et pour le cinquième, une sur neuf.

C’est un drame que les producteurs aient ainsi littéralement bourrés ses nouveaux albums de reprises de succès du moment, tant son talent de compositrice était phénoménal… Pour “Local Gentry”, outre son merveilleux et sexy “Sweete Peony” et le délicieux “Recollection”, ce ne sont pas moins de trois morceaux des Beatles (signés McCartney, son Beatle favori) qui envahissent l’album, et, ni “Here, There And Everywhere”, ni “Eleanor Rigby”, ni “The Fool On The Hill” ne se prêtent réellement à son style sudiste. Le disque est un flop et Capitol décide de tenter le tout pour le tout en lui faisant enregistrer un album de duos avec la superstar Glen Campbell, génial interprète que Bobbie apprécie, ce qui est réciproque.

Bobbie Gentry
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Un album inutile et raté tant les nouvelles versions des classiques de Campbell ou de Gentry n’apportent à peu près rien aux chefs-d’œuvre originaux enregistrés individuellement.

Elle y chante, d’ailleurs, d’une voix inhabituellement aiguë qui efface tout son charme sensuel (ce qui est flagrant sur la reprise de “My Elusive Dreams”, connue dans sa version chantée par Nancy Sinatra et Lee Hazlewood, comme sur celle totalement absconse du merveilleux “Sunday Morning” de Margo Guryan).

En 1969, elle sort “Touch’Em With Love”, qui compte encore de nombreuses reprises Ses versions de “Where’s The Playground Johnny” de Jimmy Webb, de “Son Of A Preacher Man” ou de “I’ll Never Fall In Love Again”, le classique de Bacharach, sont agréables, mais ne valent pas ses rares mais excellentes compositions comme “Glory Hallelujah How They’ll Sing” ou le féerique “Seasons Come, Seasons Go”, sans doute l’une des plus belles chansons du monde…

Bobbie Gentry
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Capitol resserre les boulons pour l’album suivant, “Fancy”, et décide d’enrôler le génial Rick Hall, grand manitou des studios FAME de Muscle Shoals où il a supervisé tant de choses fantastiques. Hall est un fan de Gentry et ses musiciens semblent parfaits pour enrober ses classiques sudistes. L’album, globalement très bon, brille pour “Fancy”, l’une de ses plus grandes compositions : l’histoire d’une mère qui force sa fille à se prostituer, laquelle passe de la pauvreté du Sud à la richesse la plus absolue de New York, mais à quel prix ?

C’est, une fois de plus, un chef-d’oeuvre narratif et les équipes de Muscle Schoals habillent le tout avec une classe absolue. Suivent de bonnes versions de “Something In The Way She Moves” de James Taylor, de “Rainmaker” de Harry Nilsson, de “Wedding Bell Blues” de Laura Nyro, et une mignonne version de “Raindrops Keep Falling On My Head”, autre classique bacharachien (un single propose une gentille relecture de “In The Ghetto” d’Elvis, mais trop fidèle à l’originale : seul Nick Cave est parvenu à en faire quelque chose). A l’époque, Bobbie vend moins de disques, mais sa popularité reste énorme : elle anime des shows télé aux USA, au Canada, et même pour la BBC anglaise…

Bobbie Gentry
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Bobbie Gentry est invitée partout, y compris dans l’émission de Tom Jones, qui semble très impressionné (les deux auraient eu une brève aventure), se marie et divorce, et aligne les shows à guichet fermé à Las Vegas.

En 1971, elle décide d’enregistrer, écrire et produire son sixième album, “Patchwork”, qui sera aussi son dernier. Entrecoupé d’interludes orchestraux, “Patchwork” est un album touchant, mais trop lisse, trop sage. Bobbie Gentry, toujours sensuelle, semble avoir laissé sa sauvagerie au placard, et même si les ballades (“Marigolds And Tangerines”) brillent encore par leur délicatesse, “Patchwork” n’est pas le génial album réunissant de brillantes compositions inédites tant attendu, mais commence à tirer sérieusement vers le style MOR typiquement seventies, dont quelques bricoles rétro façon faux ragtime à claquettes comme il se pratiquait à l’époque.

Et c’est ici, en 1971, soit quatre ans seulement après les débuts fracassants de Bobbie Gentry, que s’achève la carrière discographique de celle qui fut l’une des plus grandes chanteuses et auteurs de son temps, véritable styliste inventant un genre musical jamais entendu avant ni après. La suite est un mystère…

“je suis probablement l’une des seules personnes de ma génération a être allée a l’église dans une carriole tirée par des mules, puis a m’être déplacée en jets prives.”

Bobbie Gentry
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Bobbie Gentry retirée du monde

Après la routine des concerts dans les casinos mafieux de Vegas ou du lac Tahoe, Bobbie Gentry a chanté une dernière fois en public en 1981, puis s’est rendue à la cérémonie des Country Music Awards un an plus tard. Après quoi, elle a tout simplement disparu, à l’âge de 37 ans.

Aucun enregistrement, aucune apparition publique, aucune interview, aucune photo n’a filtré depuis. Elle aurait quitté Los Angeles vers 1984 pour aller vivre dans la mythique ville sudiste de Savannah (Géorgie).

Dans les années 90, un postier aurait déclaré avoir livré avec son équipe un piano à une femme qui lui ressemblait énormément sur l’île de Skidaway, toujours en Géorgie. Puis, plus rien. Bobbie Gentry s’est retirée du monde, vivant désormais recluse, comme Hedy Lamarr, Greta Garbo, Marlene Dietrich, Syd Barrett ou JD Salinger avant elle.

Aujourd’hui, Bobbie Gentry doit avoir 76 ans. Qui sait si elle a écrit des chansons depuis 1971 ? Qui sait si elle révèlera un jour pourquoi Billie Joe McAllister a sauté du pont de Tallahatchie ?

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