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Tago Mago (Can), pierre philosophale du rock underground des 70’s

Never love alone
Tago Mago (Can), pierre philosophale du rock underground des 70’s Posted on 19 février 2020Leave a comment
Never love alone

Can Tago Mago – Enregistré de novembre 1970 à février 1971 au château de Nörvenich Cologne (Allemagne) – United Artists Records
Fantastique cas d’école que celui de ce groupe allemand rassemblant des personnalités totalement dissemblables, soit deux anciens élèves de Stockhausen, Irmin Schmidt (orgue, piano) et Holger Czukay (basse) qui localisent un batteur de free-jazz excédé de ne pouvoir jouer que des polyrythmies (Jaki Liebezeit) et un jeune guitariste fou du Velvet et de Hendrix, Michael Karoli.

Violente et démesurée, la musique de Can exprime un choix artistique européen (le premier de tous) : puisque nous ne battrons jamais les Anglo-Saxons sur leur terrain rock’n’roll, oublions tout et tentons de créer quelque chose d’autre. Un premier chanteur noir américain, Malcolm Mooney, déserteur du Vietnam, flippe et repart aux USA. Il est remplacé par un chanteur des rues apparu aux Can psalmodiant un hymne au soleil dans le quartier piéton de Munich.


Can Tago Mago

Ce soir-là, Kenji Damo Suzuki monte sur scène avec le quatuor et, de l’avis général, “une armée de samouraïs jaillit des baffles de la sono.

‘Tago Mago”, deuxième album de Can, prit un an de répétitions et quatre mois d’enregistrement (de novembre 1970 à février 1971).

Isolé dans Schloss Norvenich, château prêté au groupe par un mécène collectionneur d’art. The Can commence à travailler en studio chaque jour en début d’après-midi et termine les séances aux petites heures de l’aube. Le projet ‘Tago Mago” évolue vite vers une formule de double album (déclaration artistique explicite à l’époque).

“Si Tago Mago ’ avait été un disque simple, cela aurait voulu dire que nous avions perdu la bataille ”, martèle encore aujourd’hui le bassiste Holger Czukay.

Can Tago Mago
Can Tago Mago – Château de Schloss Norvenich

Journalistes et amateurs éclairés renoncent d’emblée à décrire le résultat : “On ne réussira jamais à expliquer un disque aussi large, aussi ouvert ” (— Duncan Fallowell, “The Can Box”). “On ne peut disséquer cette musique, le public reste pétrifié, estomaqué ” (— Nick Kent). “Il n’y a aucun sens à tenter de décrire cette musique par les mots. C’est du rock free, gigantesque, littéralement” (—Julian Cope).

Les deux premières faces donc s’articulent autour de quatre pièces rock (“Paperhouse”, “Muhsroom Head”, “Oh Yeah” et “Halleluwah”).

Guitares saturées, feed-back crissant, orgue ésotérique, basse tellement libérée qu’elle sonne parfois comme des marimbas. Au centre de ce magma bouillonnant, la vie, le sang, la pulsion virile d’une énorme batterie liquide qui vibre de toutes ses peaux de bête et cogne comme le cœur de Can.

Can Tago Mago
Can Tago Mago

Pour le deuxième titre, Damo répète durant quatre minutes une incantation unique : “One-eyed soul/Mushroom head/One-eyed soul/Muhsroom head/i was born/And I was dead”. Sur cette mélopée martienne, guitare et orgue tressent un motif d’une beauté à pleurer. Puis ceci : explosion atomique, cavalcade de chevaliers teutoniques sous l’orage. Les éclairs déchirent l’air saturé d’électricité.

En 1999, Holger Czukay n’avait toujours aucune explication rationnelle à fournir à propos de ce séisme, cette pierre d’angle de la musique rock contemporaine. Les textes ?

“Non, personne dans le groupe n’a jamais demandé à Damo de quoi il était question et je crois encore aujourd’hui que c’est ce qu’il fallait faire, ne rien lui demander. Toute tentative d’explication de sa part nous aurait entraînés dans le néant. ’’

Pourtant les dissensions entre les musiciens éclatent fréquemment, troublant la paix du château et de ses autres habitants. Une nuit, Jaki Liebezeit course Holger Czukay dans les corridors, armé d’un couteau de cuisine, pour tuer l’impudent qui a raté une prise de son : “Nous étions allemands, donc nous étions excessifs, jusque dans nos bagarres « , rit aujourd’hui le bassiste.

Can Tago Mago
Can Tago Mago

Mais d’où vient le son de ‘Tago Mago”, cette invraisemblable sensation de liberté, de largeur, l’impression pour l’auditeur de flotter dans un bain d’éther grésillant ?

Sans doute de la disposition sonore du groupe, jouant dans une immense pièce, en direct. Chaque musicien était équipé d’un préampli dont il réglait lui-même l’intensité, en douceur. Ces préamplis nourrissaient une boîte collective maîtrisée par Holger Czukay qui pouvait décider, à tout instant, d’actionner le bouton enregistrement d’un gros Revox A77 pour coucher sur bande le groupe.

Pas d’ingénieur du son, ni de producteur. Seul Damo au micro stéréo à condensateur Neumann. Comme il chante plié en deux, la musique repassant par son micro ajoute un écho indéfinissable au projet. Quant aux suites électroacoustiques du second disque, elles seront produites par les méthodes manuelles de l’époque (couper la bande, la coller, Czukay œuvrant à coups de lame de rasoir sauvages sur les masters).

Can Tago Mago
Can Tago Mago

A ce jour, Jaki Liebezeit reprocherait encore à ses collègues certain passage polyrythmique de la face trois… L’implacable batteur, capable de Élire vomir divers membres du public lors des concerts de Can en se concentrant télépathiquement sur certains d’entre eux, reste l’une des figures intouchables du disque.

Alors que tout Can tâtonne, improvise (notamment sur “Augmn” et “Peking O”), lui incarne vraiment l’homme batterie, une machine à cogner qui rappelle bien sûr les batteurs de James Brown.

Holger Czukay : “C’est pour remplacer des types comme lui qu’on a dû inventer la boîte à rythmes. Jaki Liebezeit était vraiment trop inhumain… « 

‘Tago Mago” allait provoquer un formidable engouement dans toute l’Europe underground. Des gamins de tous âges trippaient dessus, se demandant gravement combien d’acides le groupe avait ingérés pour réaliser ce projet inouï.

Czukay : “Can n’était pas un groupe acide du tout. On fumait un peu de hasch par-ci, par-là, mais sans plus, vraiment… Nous n’avions pas besoin d’une intervention des drogues, nous menions déjà une aventure musicale… ’’

Can Tago Mago
Can Tago Mago

‘Tago Mago” a résisté à l’épreuve du temps et constitue une introduction idéale à l’œuvre atypique des Can. Dès le troisième album, “Ege Bamyasi” (1972), on parierait d’eux jusqu’en Grande-Bretagne comme de “sauveurs du rock’’.

Oublié puis redécouvert grâce à une frange fanatique qui déifie toujours The Can mordicus (de Carl Craig à Sean Lennon en passant par Radiohead, Peter Gabriel, Jah Wooble, UNKLE ou Thurston Moore), ‘Tago Mago” reste énigmatique uniquement dans son titre et même les exégètes ont oublié d’en demander le sens. Qui désignerait, au choix, un très ancien magicien ou un rocher du Sud de l’île d’Ibiza devant lequel méditait longuement Jaki Liebezeit.

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