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Construção (Chico Buarque), l’antépénultième syllabe du vers

Never love alone
Construção (Chico Buarque), l’antépénultième syllabe du vers Posted on 19 février 2019
Never love alone

Chico Buarque Construção – Enregistré en 1971  – Phonogram/Philips
S’il est un samba sans rédemption, c’est dans Construção qu’il faut le chercher… Chico Buarque n’avait nullement l’intention de chanter le drame, la mort et la fuite, quand il se présenta au public avec « A Banda » en 1966 – succès qui fut même repris par Dalida – dont le style réaliste fit de son auteur l’un des plus fiers représentants de la MPB.

Mais quand arrive cette éprouvante chanson-titre Chico Buarque Construção, c’est la voix d’un homme déterminé à aller jusqu’au bout qui retentit. Le récit, tout d’abord, saisit par sa dureté allégorique ; le dernier jour d’un travailleur esseulé, peut-être un des innombrables candangos ayant émigré à Brasilia dans les années soixante pour construire cette prétendue ville du futur devenue QG de la dictature.

Chico Buarque Construção
Chico Buarque Construção

Pour souligner l’absurdité du suicide, comme celle de ses propres mots, Chico Buarque emploie une figure de style rarissime, accentuant l’antépénultième syllabe du vers. Le premier couplet se clôt sur la laconique description de la fin brutale de l’ouvrier où soudain s’ouvre une brèche saillante d’où surgit une lugubre coulée de cuivres.

S’opère alors un bien étrange manège : Buarque fait revivre encore et encore ce jour sans fin à son Tantale moderne, mais intervertit toutes ses fins de phrases, sans pour autant apporter de résolution. Le tout culmine dans un crescendo apocalyptique orchestré par Rogério Duprat. L’arrangeur du tropicalia s’était tout naturellement tourné vers Buarque, lui qui fut le premier à revenir d’exil, bien décidé à s’exprimer coûte que coûte.

Il jongle avec les mots comme les poètes concrétistes, et donc les tropicalistes, mais il ne s’agit plus d’un jeu formel, plutôt d’une partie de cache-cache avec la censure. Celle-ci se révélera impuissante face au vertige lyrique et démesuré de « Deus Lhe Pague » (inspiré d’une pièce de Joracy Camargo), soulevé par les chœurs sépulcraux du groupe MPB4.

Chico Buarque Construção
Chico Buarque Construção

Le reste du disque, sur des tempos très dansants (non sans ironie et désarroi palpable) prolonge l’implacable dérision du destin de ces anonymes que Buarque conte parfois d’un débit machinal, blasé (« Cotidiano »)

Puis il s’imagine en fils d’un père inconnu et d’une femme brisée, que l’on devine prostituée, avant de se présenter sous le prénom de… Jésus. Quant à « Olha Maria », elle décrit l’adieu déchirant d’un homme mourant qui prie sa femme de l’abandonner, tandis que « Samba de Orly », écrit par le guitariste Toquinho lors du retour d’exil de Buarque, incite un ami à quitter ce pays qui brise les hommes et ne sécrète plus que desalento, découragement.

Chico Buarque Construção
Chico Buarque Construção

À l’époque, même les titres les plus doux sont joués en concert d’une voix froide, en version rock, par celui dont chaque parcelle de l’œuvre semble s’éloigner de cette musique légère et agitée. Tout comme le samba, associé machinalement (à tort) au carnaval, le rock avait commencé comme une célébration.

Mais portait-il déjà en lui le germe de la désolation d’un Joy Division ? Le samba, a son tour, pouvait-il imaginer faire naître pareil chef-d’œuvre que cet album ?

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CREDITS Chico Buarque Construção :

Artwork – Aldo Luiz
Music Director – Magro (4)
Musician – Tom Jobim*, MPB4, Paulinho Jobim*
Producer, Product Manager, Technician [Studio Director] – Roberto Menescal
Technician – Mazola*, Toninho*

Never love alone