Curtis Mayfield Superfly

Curtis Mayfield Superfly – Enregistré entre 1971–1972 aux RCA Studios (Chicago, Illinois) et Bell Sound Studios (New York, New York) – RCA records
Drôle de héros. Il s’appelle Priest (le « prêtre »), il est noir, joueur et flambeur, se sape comme un mac, roule en Cadillac pour vendre sa coke dans les rues de New York. A l’époque, on n’a jamais vu ça et les cinémas refusent du monde. Personne n’y croyait pourtant.

A l’orée des années 70, Superfly est réalisé avec de l’argent avancé par quelques riches mécènes de la communauté noire américaine. Le film se tourne dans la rue et dans les appartements qu’on veut bien prêter. La Cadillac, elle-même, est mise à disposition par un petit gangster de Harlem.

Sollicité pour réaliser la bande originale de Superfly, Curtis Mayfield ne dévoile pas un grand enthousiasme face à la morale et au dénouement du film. Ne pouvant se résoudre pour autant à laisser tomber le projet, il trouve son salut par la délivrance de messages plus constructifs et donc quelque peu en discordance avec l’esprit du film. Peu séduit par le caractère majoritairement instrumental des bandes originales blaxploitation, il épluche scrupuleusement le script dans le but de mettre à jour un album quasi-intégralement chanté.

Curtis Mayfield Superfly
Curtis Mayfield Superfly

La bande-son est enregistrée pour trois fois rien dans un studio de Chicago, où cinquante musiciens apprennent à tenir dans un mouchoir de poche. Warner distribue le film du bout des doigts et garde ses poches cousues pour la sortie. Les vendeurs maison se pincent quand on leur annonce que la publicité du film se fera dans la rue, au pied des immeubles et dans les bars, chez les manucures et les coiffeurs de Brooklyn, du Bronx ou de Harlem. « C’est un film de quartier, lance un des producteurs, il faut inviter les quartiers ! »

Le soir de la première, c’est déjà l’émeute. Des « bad boys » endimanchés se font déposer au pied du tapis rouge avec des grappes de filles à leur bras. Ils diffusent un parfum de richesse vénéneux que Hollywood ne connaît pas encore. En 1972, le rap n’a pas vu le jour et la génération bling bling est encore loin du cadre.

Curtis Mayfield Superfly
Curtis Mayfield Superfly

Superfly, la chanson du film, installe en tête des hit-parades un refrain sombre et lancinant, celui d’une Amérique noire qui bascule dans le désespoir et les tactiques de survie meurtrières. « Difficile de comprendre ce diable d’homme », chante Curtis Mayfield. Le héros ambigu de sa chanson évolue à des années-lumière du mouvement pour les droits civiques et du peuple noir auquel le chanteur des Impressions s’adressait dans les années 60 avec une poignée de tubes sonnant comme des slogans (People get ready, Keep on pushing…).

Après les émeutes de Watts et Detroit, le meurtre de Martin Luther King, la communauté noire américaine s’est repliée, en partie, sur elle-même. Nombre de ses enfants se retrouvent pris dans la nasse du Vietnam, les ghettos vivent toujours plus mal, Marvin chante What’s going on… Curtis Mayfield, qui s’est forgé une conscience militante plutôt bien pensante dans l’église de son quartier, verse dans la noirceur et explore la psyché d’une jeunesse qui ne croit plus qu’à sauver sa peau et à prendre ce qu’il y a à prendre. Par la ruse, la violence et l’argent.

Curtis Mayfield Superfly
Curtis Mayfield Superfly

Le Superfly de sa chanson est un séduisant voyou, un joli « matou des bas quartiers » qui a oublié d’être idiot (« had a mind, wasn’t dumb ») « On ne peut pas être fier de sa vie de trafiquant, expliquait le chanteur à l’époque, mais il s’en sort en jouant le jeu que la société lui impose. »

Pour les besoins du scénario, les aventures de Priest se terminent en beauté et il s’enfuit, victorieux, au volant de sa Cadillac (que les ghettos vont rebaptiser « Pimpmobile »), mais Mayfield ne se berce pas d’illusions. Porté par un groove triste, son Superfly est un flambeur (« the man of the hour/has an air of great power ») qui ne vivra sans doute pas longtemps. Les petits deals de quartiers finissent souvent mal. Le chanteur de Move on up n’imagine pas que sa plongée dans la noirceur du ghetto inaugure un genre que le rap et ses saynètes de gangs vont propulser à des hauteurs stratosphériques.

Curtis Mayfield Superfly
Curtis Mayfield Superfly

Curtis Mayfield n’a pas eu à chercher loin pour trouver l’inspiration de Superfly et des huit autres chansons (dont deux instrumentaux) qui composent la bande originale du film. Il a grandi dans les quartiers sud de Chicago, dans la cité de Cabrini Green qui est encore considérée, aujourd’hui, comme la pire d’Amérique. Il s’est inspiré des petits gangsters de son quartier pour écrire ses chansons mais son regard porte loin et sa musique s’écarte du film en même temps qu’elle l’accompagne. Ses compositions sont nettement plus sombres que le scénario écrit par un jeune publicitaire new yorkais fantasmant sur les Blacks qui frimaient vers Broadway.

Le critique Greg Tate expliquait même que le film s’aventurait prudemment dans le milieu de la cocaïne « drogue sociale et à la mode », alors que Curtis Mayfield prophétisait, lui, les ravages de l’héroïne qui a plombé l’Amérique noire dans les années 70, avant que le crack n’enfonce le clou lors de la décennie suivante.

Curtis Mayfield Superfly
Curtis Mayfield Superfly

« Je ne faisais pas l’apologie des petits trafiquants de Superfly comme on me l’a souvent reproché, disait Mayfield dans les années 90. Je ne les condamnais pas non plus, je cherchais juste à les comprendre. Quand j’étais enfant, dans les quartiers pauvres de Chicago, nous pouvions encore nous imaginer un avenir, poursuivre des rêves d’amour et de bonheur. Cette promesse s’est évanouie, la rue est devenue une jungle hérissée de barbelés dans laquelle on ne peut que vivre au présent. L’expression artistique devient forcément violente. »

© Laurent Rigoulet

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CREDITS : Curtis Mayfield : compositeur, voix, guitare électrique, producteur – Joseph Lucky Scott : basse – Master Henry Gibson : percussion – Tyrone McCullen : batterie (seulement sur « Pusherman ») – Morris Jennings : batterie (hormis « Pusherman ») – Craig McMullen : guitare électrique – Roger Anfinsen : ingénieur du son – Johnny Pate : arrangement, orchestration – Glen Christensen : direction artistique

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