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My Favorite Things (John Coltrane), plongée dans le jazz modal

Never love alone
My Favorite Things (John Coltrane), plongée dans le jazz modal Posted on 29 avril 2019Leave a comment
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John Coltrane My Favorite Things – Enregistré les 24-26 octobre 1960 à Atlantic Studios – Atlantic Records
Premier volet de cette trilogie, My Favorite Things témoigne d’une nouvelle étape fondamentale dans la discographie de John Coltrane. Après avoir atteint le paroxysme de son travail harmonique avec Giant Steps et, du même coup, une sorte d’impasse, les préoccupations de Coltrane sont en cette fin 1960 d’un autre ordre.

Tout distingue en fait ces deux albums phares : d’abord, au lieu de ses propres compositions dans Giant Steps, Coltrane ne joue que des standards dans John Coltrane My Favorite Things ; du reste, il laisse place aux interprétations étirées avec seulement deux pistes par face, dont l’une dépasse à chaque fois allègrement les dix minutes ; de plus, il troque pour la moitié du répertoire son éternel ténor pour le soprano ; enfin, et par-dessus tout, Coltrane revendique désormais clairement ses nouvelles ambitions modales.


John Coltrane My Favorite Things

L’album My Favorite Things porte le titre de la composition de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein, et c’est précisément l’interprétation que Coltrane en donne qui rend cet opus si indispensable. Cette chanson est d’abord popularisée en 1959 par Mary Martin sur les planches de Broadway, dans la comédie musicale The Sound of Music, plus connue dans nos contrées sous le nom de La Mélodie du bonheur. Elle évoque les étapes difficiles d’une vie et la capacité à rebondir après les traumatismes. Elle deviendra, en 1965, un triomphe mondial avec l’adaptation cinématographique de la pièce sous les traits et la voix de Julie Andrews.

Le choix de cette bluette populaire peut surprendre de la part d’un novateur de la trempe de Coltrane. En cause, une mélodie somme toute anodine et un ton enfantin. Et pourtant, le saxophoniste la plébiscite:

« Beaucoup de gens pensent à tort que “My Favorite Things” est une de mes compositions; j’aurais aimé l’avoir écrite mais elle est de Rodgers et Hammerstein ».

John Coltrane My Favorite Things
John Coltrane My Favorite Things

Ce qu’il affectionne, est cette possibilité d’évoluer dans des formes très segmentées, alternativement en mineur ou en majeur selon le propos et l’évocation des épisodes douloureux ou agréables d’une vie. Ces deux modes alternés offrent de nombreuses possibilités d’improvisation et traduisent la progression cyclique de la valse originale.

« My Favorite Things » est caractérisé par de rudimentaires changements d’accords et, dans certaines sections, ces accords ne changent pratiquement pas et offrent à cette mélodie un extérieur d’autant plus modal ; Coltrane passe simplement du mode mineur (plus sombre) au mode majeur (plus réjoui) en restant dans la même tonalité, instaurant ainsi une impression de stabilité tout au long du morceau malgré les changements d’« humeur ».

Dans la même interview, Coltrane révèle à François Postif un autre aspect non négligeable de cette composition : « Cette valse est fantastique : quand vous la jouez lentement, elle a un côté gospel qui n’est pas du tout déplaisant; quand vous la jouez rapidement, elle possède aussi certaines qualités indéniables. C’est très intéressant de découvrir un terrain qui se renouvelle selon l’impulsion que vous lui donnez ».

John Coltrane My Favorite Things
John Coltrane My Favorite Things

Chaque couplet est calqué sur le rythme et la tonalité de l’interprétation originale de Mary Martin car le saxophoniste entend bien (pour l’heure…) en respecter l’ossature.

Le trio rythmique entame le morceau par un leitmotiv, suivi d’un rapide exposé du propos itératif qui va demeurer la constante de McCoy Tyner tout au long de ces treize minutes. Coltrane entre en scène et déverse de son soprano le thème fidèle à l’original.

L’auditeur est d’abord déconcerté par l’inhabituelle couleur de son souffle et son côté « nasal », voire oriental. En réitérant le thème dans la foulée, il réussit néanmoins à imposer le saxophone soprano comme taillé pour « My Favorite Things ».

Après cela, il déclenche sa première improvisation au-dessus du vamp de Tyner, avant de revenir à l’exposé du thème en le ponctuant de volubiles détours. C’est ensuite le pianiste qui interprète le refrain dans la même tonalité que son leader avant de s’autoriser, lui aussi, une belle improvisation d’où ressort le motif qu’il exposait en ouverture avec ses bribes thématiques.

John Coltrane My Favorite Things

Tyner et Coltrane se basent sur des gammes diatoniques modernes (le mode dorien) comme Miles Davis avec « Milestones » ou « So What ». Plus loin, le saxophoniste, libre de ses mouvements, s’échappe dans une longue digression, cette fois émancipée de la trame. Il est mû par l’extraordinaire impulsion que lui autorise son instrument et déverse alors un torrent de notes de plus en plus aiguës; autour des dixième et douzième minutes, l’auditeur percevra d’ailleurs les gémissements dont parlait Miles Davis.

L’accompagnement reste, lui, constant mais n’empêche pas Elvin Jones de se montrer inventif et loquace; Steve Davis tient, quant à lui, fermement son ostinato de basse. Coltrane reprend subrepticement le thème avant d’étirer à nouveau son tissu dans une improvisation véhémente. C’est là qu’il s’approprie littéralement la chansonnette originale et en altère les bases en lui insufflant une nouvelle âme.

Comme une récurrence, le thème revient pour ouvrir la brèche à la dernière section du morceau. Cette ultime minute évoque implicitement les moments plus éprouvants de la vie et le ton s’en ressent nettement; Coltrane y allonge ses notes et exprime un timbre affecté. La retenue de son trio renforce d’ailleurs cette impression.

John Coltrane My Favorite Things

La conclusion du joyau « My Favorite Things » passe par un climax au ton résolument opiniâtre. Coltrane donne avec ce cri sa propre définition de la résilience. L’auditeur constate alors, effaré, que treize minutes se sont déjà écoulées. « My Favorite Things » s’est consumé si rapidement que, devant l’éclat de cette longue progression, le temps est devenu une chimère. Il faudra s’y habituer car Coltrane brillera encore à de nombreuses reprises dans cette gymnastique de l’allongement.

Avec cette nouvelle œuvre, il crée une musique étonnante en utilisant un nombre d’accords réduit, en usant de répétitions enflammées et en étirant au maximum son interprétation, ce qui semble résumer au mieux sa formule modale. Il fera d’ailleurs de ce titre un (si ce n’est le) thème récurrent de ses concerts et l’étendra même en 1966 jusqu’à 57 minutes sur son Live In Japan (sur lequel il le défendra, armé d’un saxophone… alto).

John Coltrane My Favorite Things

Deux compositions de George Gershwin intègrent également le menu de My Favorite Things : « Summertime » et « But Not For Me ». Le premier préfigure le nouveau son au ténor de Coltrane et l’auditeur devine déjà le changement opéré par la pratique du soprano. Le timbre devient moins abrasif, moins âpre, moins angry mais plus pénétrant encore.

« Summertime » est aussi l’occasion de découvrir en solo chacun des membres du quartet avec d’abord un McCoy Tyner candide puis un Steve Davis toujours (trop?) équilibré. Ce long segment réservé aux deux rythmiciens se prolonge par un pont jubilatoire et accrocheur interprété en trio avec Elvin Jones. Ce dernier se lance ensuite dans un succinct mais mélodieux chorus et impose sa singulière signature au-delà des traditionnelles attributions de la batterie. Alors que les échos de cette belle transition résonnent encore, Coltrane ressurgit et lance ses ultimes divagations. « Summertime » est vif et passionné, et confirme la bonne tenue du quartet où chacun applique au thème original un habillage modal séduisant (le mode phrygien en l’occurrence).

John Coltrane My Favorite Things

« But Not For Me » est nettement moins ardent mais de sa souplesse naît une attrayante poésie. Le recueil de standards est complété par « Everytime We Say Goodbye », joué au soprano. Le groupe surfe sur les possibilités modales qu’offre la composition de Cole Porter. Coltrane et Tyner usent à nouveau de peu d’accords et exploitent les mêmes gammes en se souciant uniquement de la direction musicale qu’impose la ballade originale. Dévoué à ce dessein, le quartet accroit ainsi le côté mélodique du classique de Porter.

My Favorite Things sera un des best-sellers du saxophoniste, bien aidé en cela par les passages en radio du single éponyme et sa version raccourcie à… trois minutes. Sans doute moins frondeur que Giant Steps, l’album fait d’autant plus l’unanimité, aussi bien dans les cénacles jazziques qu’auprès du public. Il va faire de Coltrane un artiste parmi les plus reconnus, appréciés et bankable. My Favorite Things est inévitablement à ranger dans la catégorie des essentiels.

© Nicolas Fily

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