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Forces Of Victory (Linton Kwesi Johnson), récit ultra réaliste du dub poète

Never love alone
Forces Of Victory (Linton Kwesi Johnson), récit ultra réaliste du dub poète Posted on 22 août 2019Leave a comment
Never love alone

Linton Kwesi Johnson Forces Of Victory – Enregistré en 1978 aux Island Studios (Hammersmith, UK) – Island Records
Outre sa pochette emblématique, Forces of Victory est probablement l’un des grands disques reggae de l’histoire et l’un des albums préférés de David Bowie ! Activiste et artisan majeur de la scène reggae londonienne à la fin des années 1970, Linton Kwesi Johnson est un poète dub hors pair. Accompagné par le producteur Dennis Bovell et le Dub Band, Johnson se livre à de formidables imprécations, à la croisée du dub, du reggae et du spoken word, comme si Gil Scott-Heron avait vécu en Jamaïque.

Dès le premier morceau de Linton Kwesi Johnson Forces Of Victory, le ton est donné. «Want Fi Goh Rave» est un titre grandiose dont les paroles en patois jamaïcain anéantissent les philistins. Composé sous forme de lettre, «Sonny’s Lettah» dénonce les affres de l’emprisonnement. Les arrangements, la basse et la batterie grondent tout au long de cet opus mémorable aux accents souvent sombres et dramatiques, à l’image de cette pochette noire et menaçante, qu’annonçait déjà l’album précédent, Dread Beat An’ Blood, paru sous le nom de Poet and The Roots.


Linton Kwesi Johnson Forces Of Victory

A la première comme à la centième écoute, « Sonny’s Lettah » (La lettre de Sonny, ou la lettre du fils) prend aux tripes. C’est l’un des temps forts de Forces Of Victory.

Un récit ultra réaliste qui trouve son efficacité dans l’alchimie parfaite entre les mots, la mise en musique mais aussi la diction du dub poète Linton Kwesi Johnson, Sous-titré « Anti-Sus Poem » en référence à la « sus law », une loi informelle permettant aux policiers britanniques d’arrêter n’importe qui sur une simple suspicion, le texte condamne avec habileté cette mesure inique dont l’application peut dégénérer de façon dramatique.

Prison de Brixton, Jebb Avenue, Londres South West 2, Angleterre. Chère Maman, bonjour. J’espère que quand ces quelques lignes te parviendront, elles te trouveront au mieux de ta forme. Je ne sais pas comment te le dire parce que j’avais fait la promesse solennelle de prendre soin du petit Jim et de faire de mon mieux pour le surveiller. Maman, j’ai vraiment fait de mon mieux mais néanmoins, je suis désolé de te le dire, le pauvre petit Jim a été arrêté. C’était en pleine heure de pointe, tout le monde se dépêchait pour rentrer chez soi et prendre sa douche du soir. Moi et Jim, on se tenait là en attendant le bus, on ne faisait rien de mal. Quand tout à coup, un car de police s’est arrêté. Trois policiers en ont sauté. Ils portaient tous une matraque. Ils sont venus directement sur moi et Jim. L’un d’eux a attrapé Jim en disant qu’ils l’embarquaient. Jim lui a demandé de le laisser partir parce qu’il n’avait rien fait et qu’il n’était pas un voleur, ni même un vagabond. Jim s’est mis à se tortiller. Les policiers se sont mis à ricaner. Maman, laisse-moi te dire ce qu’ils ont fait à Jim. Maman, laisse-moi te dire ce qu’ils lui ont fait. Ils lui ont mis des coups dans le ventre et en ont fait de la gelée. Ils l’ont frappé dans le dos et ses côtes se sont cassées. Ils lui ont mis des coups sur la tête mais elle était dure comme du plomb. Ils l’ont frappé dans les parties et il s’est mi à saigner. Maman, je ne pouvais pas rester là sans rien faire. Alors j’en ai frappé un dans l’oeil et il s ’est mis à pleurer. J’en ai cogné un sur la bouche et il s’est mis à crier. Je l’ai frappé au tibia et il a tournoyé. Je l’ai frappé au menton et il est tombé sur une poubelle et bam… Mort. D’autres policiers sont venus. Ils m’ont battu jusqu’à ce que je tombe. Ils ont inculpé Jim pour suspicion légitime et m’ont inculpé pour meurtre. Maman, ne t’inquiète pas. Ne sois pas déprimée ni découragée. Sois courageuse. Tant que je n’ai pas de tes nouvelles, je reste ton fils, Sonny ».

Linton Kwesi Johnson Forces Of Victory
Linton Kwesi Johnson Forces Of Victory

Pour en avoir fait la douloureuse expérience LKJ sait de quoi il parle quand il évoque la brutalité policière. Le jeune homme, arrivé de Jamaïque à onze ans, a vite compris que les immigrés n’avaient en pratique pas tout à fait les mêmes droits que les autres et qu’il leur faudrait se battre pour avoir leur part du gâteau.

Engagé très tôt dans cette lutte politique avec le mouvement anglais des Black Panthers, il prend d’abord la plume pour s’exprimer à travers des poèmes écrit en créole jamaïcain. Puis le micro, lorsqu’il rencontre Dennis Bovell. Musicien et ingénieur du son, le leader du groupe reggae Matumbi devient alors son chef d’orchestre.

La dub poetry (« poésie dub ») est née, nouveau sous-genre du reggae. Après un premier album en 1978 sous le nom de Poet And The Roots, LKJ revient l’année suivante avec Forces Of Victory, titre dans l’esprit du Grand Soir cher aux révolutionnaires.

Linton Kwesi Johnson Forces Of Victory
Linton Kwesi Johnson Forces Of Victory

Anticolonialiste, antifasciste (« Fite Dem Back »), partisan d’un modèle social démocrate qui répartirait mieux les richesses, le dub poète rappelle sur « Reality Poem » qu’il vaut mieux regarder la réalité en face afin de la transformer plutôt que de s’en échapper.

Celui que l’on considère souvent comme l’intellectuel du reggae se tient à l’écart de la religion et adresse là un message à peine masqué à ceux tentés par la foi rasta.

« Ce qui se passe en Angleterre, c’est que beaucoup de jeunes se disent eux-mêmes rasta sans connaître les implications de ce qu ’ils disent ni de ce que veut dire être rasta.. (…) Ils deviennent rasta de la même façon que les jeunes, Européens sont devenus hippies après avoir écouté du rock et été touchés par son message. C’est juste superficiel », explique- t-il dans Reggae International.

Linton Kwesi Johnson Forces Of Victory
Linton Kwesi Johnson Forces Of Victory

Militant dans ses propos, LKJ reste surtout un poète, capable de donner aux mots une musicalité insoupçonnée.

La superbe pochette est conçue par Dennis Morris, qui a eu l’idée de remplacer la traditionnelle photo de couverture par ce micro hautement symbolique.

Bien que les huit morceaux de Forces of Victory aient été enregistrés en plusieurs sessions distinctes, l’unité de ton de l’album est stupéfiante. La poésie dub de Linton Kwesi Johnson se dévoile de manière directe, sans la moindre concession sur son art.

Le disque suivant, Bass Culture, poussera encore plus loin l’épure instrumentale pour ne servir que les mots affûtés de LKJ, le poète au chapeau et aux paroles tranchées, ainsi que la guitare en fil de fer barbelé de John Kpiaye.

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CREDITS :

  • Linton Kwesi Johnson – vocals
  • Floyd Lawson (tracks: 1, 5), Vivian Weathers (tracks: 2-4, 6-7) – bass
  • Lloyd « Jah Bunny » Donaldson (tracks: 1-4, 7), Winston « Crab » Curniffe (tracks: 5-6, 8) – drums, percussion
  • John Kpiaye – lead and rhythm guitar
  • Julio Finn – harmonica
  • Rico – trombone
  • Dick Cuthell – flugelhorn
  • Dennis Bovell (as « The Invisible One »), Webster Johnson – keyboards, piano
  • Everald « Fari » Forrest – percussion
  • Dennis Bovell, Vivian Weathers, Winston Bennett – additional voices
  • Dennis « Blackbeard » Bovell, John Caffrey – engineer
  • Dennis Morris – photography
  • Zebulon Design – design
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