Musique taxi driver

Musique taxi driver – Enregistré en 1976 – USA – Arista Records
« La bande-son de ma vie était déterminée par mon environnement, c’était une cacophonie », se souvient Martin Scorsese dans Scorsese, l’émotion par la musique, le documentaire de Clara et Robert Kuperberg.

Dans les films du cinéaste, cette cacophonie s’exprime au travers de bandes originales divisées en deux catégories : d’un côté, les morceaux rock qui ont imprégné sa jeunesse, notamment ceux des Rolling Stones, qui ont illustré pas moins de cinq de ses longs-métrages ; de l’autre, les scores instrumentaux (Bernard Herrmann pour la musique Taxi Driver et Peter Gabriel pour La Dernière Tentation du Christ).

Musique taxi driver
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Étrangement, le réalisateur italo-américain a rarement fait appel à des compositeurs attitrés pour illustrer sa filmographie. Scorsese a néanmoins fait une rare exception pour Bernard Herrmann à l’occasion de Taxi Driver, en 1976.

C’est sur la base d’une admiration éperdue pour les partitions de Citizen Kane, Sueurs froides et Psychose, que Scorsese sollicite le légendaire Bernard Herrmann pour Taxi Driver. Exilé à Londres, le vieux maitre au caractère irascible se fait prier avant d’accepter la proposition.


Musique taxi driver

Pour Martin Scorsese, Bernard Herrmann, le compositeur fétiche d’Alfred Hitchcock, est le seul musicien capable de mettre en musique le conflit intérieur de Travis Bickle, personnage névropathe à la violence refoulée incarné par Robert De Niro. « Je n’écris pas sur les chauffeurs de taxis », déclare Herrmann au cinéaste lors d’un premier entretien téléphonique.

L’auteur des scores de Citizen Kane et Psychose cédera devant l’insistance de Scorsese, précisément grâce à une scène du script où Travis Bickle compose un breakfast détonant. «Moi aussi, j’adore verser du Brandy à la pêche dans mes corn-flakes », s’enthousiasme le compositeur avant de s’envoler pour la Californie.

Pour beaucoup, le retour à Hollywood de Bernard Herrmann, exilé en Angleterre depuis sa rupture professionnelle avec Hitchcock, est un événement.

Musique taxi driver
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On retrouve dans la bande originale de Taxi Driver le style sombre d’Herrmann et son penchant pour les mélodies en spirale, sources d’un suspens insoutenable. La gravité des clarinettes basses, des trombones et des tubas est secondée par une surprenante approche jazzy, une direction encore inexplorée par le compositeur de l’âge d’or d’Hollywood.

Il n’y avait pas encore de cassettes vidéo. Il fallait donc lui envoyer des contretypes noir et blanc, bobine par bobine. Quand il a vu celle où De Niro fait de la culture physique dans sa chambre, il a décidé : “Pas de cordes. Seulement des cuivres. Ce gars-là vit dans un monde très dur et il veut se durcir lui-même.” Plus tard, il m’a dit qu’il voulait incorporer du jazz. Il le concevait comme une étape nouvelle dans son travail. C’est une tonalité très film noir, très années quarante. Pour moi, elle correspond à une tradition que Taxi Driver pourrait d’une certaine façon prolonger.”

Dans « I Realize How Much She’s Like The Others », un tourbillon de solitude émane d’un saxophone plaintif et mélancolique. Bernard Herrmann crée un équivalent sonore du vortex psychologique dans lequel plonge progressivement Travis Bickle, vétéran du Vietnam poussé à bout par la solitude et l’aliénation new-yorkaise. Le thème du « Main Title » est introduit par des fracas de percussions semblables à la chute d’une pile d’assiettes ou, plus symboliquement, à l’effondrement anticipé de Travis Bickle.

Musique taxi driver
Musique taxi driver

Au cours de la scène finale de Taxi Driver, le regard fou de Travis Bickle s’allume lors d’un coup d’œil furtif dans le rétroviseur de son taxi. Bernard Herrman écrit un motif de glockenspiel, mais Martin Scorsese décrète que l’effet ne fonctionne pas. « Repassez le glockenspiel à l’envers », propose Herrmann, qui révèle ainsi la démence prête à ressurgir de Travis Bickle.

Bernard Herrmann n’aura pas le temps de voir le film mixé : un malaise cardiovasculaire le foudroie, au lendemain de l’ultime séance d’enregistrement. Le 23 décembre 1975, Bernard Herrmann enregistre les dernières notes de Taxi Driver et rentre à l’hôtel avec sa femme. Il décède dans la nuit d’un arrêt cardiaque et laisse derrière lui une carrière inachevée, à l’image de ses inquiétantes harmonies non résolues.

Musique taxi driver
Musique taxi driver

Rétrospectivement, Taxi Driver apparaît comme le film de sa renaissance et son adieu aux armes. Par un étrange rapport de symétrie, la dernière bande originale de Bernard Herrmann est aussi la première écrite pour des images signées Martin Scorsese. Ouverture, fermeture.

Curieusement, malgré la disparition d’Hermann, son écriture ne désertera pas le cinéma de Scorsese. En 1991, le cinéaste entreprendra une nouvelle version du thriller de Jack Lee Thompson Les Nerfs à vif.

En hommage au compositeur de Taxi Driver, il décide de faire adapter et réenregistrer la partition composée par Herrmann en 1962 pour le film original, partition qui l’a accompagné mentalement pendant le tournage.

Pour mener à bien l’opération, les arrangements et la direction d’orchestre sont confiés à Elmer Bernstein, autre icône objective de Scorsese. Face à lui, le metteur en scène se revoit adolescent, écoutant sans relâche les microsillons de L’Homme au bras d’or ou des Dix commandements, premières contributions cinématographiques du grand Elmer. Lequel offre une nouvelle jeunesse à l’ouvrage d’Herrmann, connu pour son instrumentation insolite, notamment son armada de quinze basses. “C’était la quadrature du cercle, souligne Scorsese. Je me retrouvais devant quelqu’un dont les musiques m’avait tant appris. C’était comme le début d’une nouvelle étape de mon éducation.”

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CRÉDITS Musique Taxi driver : Bernard Herrmann : Compositeur, chef d’orchestre – Tom Scott : saxophone alto solos – Dave Blume : Arrangeur, chef d’orchestre – Kevin Cleary : ingénieur du son – Mickey Crofford : ingénieur du son – Don Henderson : ingénieur du son – Michael Phillips : producteur – Neely Plumb : producteur

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