Wish You Were Here

pink floyd wish you were here – Enregistré du 6 janvier au ux studios Abbey Road (Londres) – Harvest (EMI)
En décembre 1973, la crise au sein du groupe couve depuis déjà un an. Le groupe a repris en traînant les pieds le chemin d’Abbey Road pour travailler sur un projet d’album en friche depuis deux ans et intitulé Household Objects.

A ce stade de son histoire, totalement paralysé par l’enjeu de devoir donner une suite à The Dark Side of the Moon, Pink Floyd tente une manœuvre de diversion en se lançant dans cette entreprise hasardeuse d’un disque uniquement réalisé à partir d’objets usuels comme du ruban adhésif, des allumettes, des verres à pied ou des outils.

Stérile quant à son inspiration et profondément schizophrène par son attitude – les concerts “traditionnels”, de plus en plus massifs, se poursuivent en parallèle -, Pink Floyd commence à épuiser son entourage, notamment l’ingénieur du son Alan Parsons qui goûte moyennement l’idée de devoir fabriquer un son de basse avec des élastiques.

Chacun des membres est en outre occupé à mettre son standing immobilier au niveau de ses récents (et opulents) revenus, et les travaux de rénovation de leurs nouvelles demeures (Notting Hill pour Gilmour, Highgate pour Mason, un manoir du côté de Cambridge pour Wright) les occupent plus assidûment que leurs bricolages musicaux.

C’est également pour certains le temps de la dispersion artistique, avec cette envie d’aller respirer ailleurs un air moins vicié. Gilmour produit l’excellent groupe Unicom et accueille chez lui une jeune prodige qu’il a découverte, une certaine Kate Bush, dont il réalise les premières demos.

Mason produit de son côté le groupe Principal Edwards Magic Theatre et rejoint bientôt un vieil ami du groupe, l’ex-batteur de The Soft Machine Robert Wyatt, cloué dans un fauteuil roulant après s’être jeté dans le vide et dont Nick va pour ainsi dire devenir la doublure pour les parties rythmiques du chef-d’œuvre Rock Bottom.

pink floyd wish you were here
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Seul Waters semble encore concerné par l’avenir collectif de Pink Floyd, et à partir d’une séquence avec des verres à pied destinée à Household Objects il commence à revenir à un mode de composition plus classique avec un titre intitulé Shine On, que vient enrichir une guirlande de notes suspendues de David Gilmour.

D’autres titres son mis en chantier dans les studios de répétition du groupe, Raving and Drooling et Gotta Be Crazy notamment, mais rien de suffisamment solide pour rivaliser avec le monolithe The Dark Side of the Moon.

Au cours de l’été 1974, alors qu’il a entrepris de roder les nouveaux morceaux lors de concerts en France, le groupe est la cible de critiques féroces pour avoir signé un contrat avec la marque Gini, sponsor de la tournée. Ce coup de canif à leurs beaux principes d’indépendance laisse dans la bouche de leurs fans un goût encore plus amer que la fameuse boisson en question.

pink floyd wish you were here
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Le morceau Gotta Be Crazy (qui apparaîtra finalement sur Animals, rebaptisé Dogs) témoigne de la lucidité acrimonieuse de Waters quant à la tournure effrayante que prend le groupe, comme en témoigne cette phrase trempée de cynisme : « Il faut que tout le monde continue d’acheter cette merde.” De ce côté-là, aucun souci, les exemplaires de The Dark Side of the Moon, et par ricochet toute la discographie du groupe, continuent de s’écouler par centaines de milliers, et EMI en profite pour publier sous un titre assez douteux (ANicePair) une compilation regroupant les deux premiers albums.

Quelques mois plus tard, c’est au tour des albums solo de Syd Barrett de subir le même sort. Pendant que le Pink Floyd plus Gini que génial se trouve en France, du côté d’Abbey Road commence à circuler une folle rumeur : Barrett serait sur le point d’enregistrer entièrement seul un nouvel album. Il aurait d’ailleurs effectué plusieurs visites dans le studio londonien en compagnie de son manager Peter Jenner et de son éditeur Bryan Morrison, rencontrant l’ingénieur du son John Leckie, censé piloter ce projet pour le moins improbable.

C’est encore une fois un article de Nick Kent dans le NME en avril 1974 qui a réorienté les projecteurs vers le reclus de Cambridge, Kent révélant qu’en réalité Barrett résidait à nouveau à Londres, dans le quartier de Chelsea. D’apparence encore convenable à l’époque, Syd va renoncer à son comeback et s’enfoncer un peu plus profondément dans la dépression au cours de mois suivants.

A partir de janvier 1975, Pink Floyd a trouvé son rythme de croisière et avance sur le nouvel album qui tournera autour d’un long titre découpé en neuf parties, variation autour du morceau composé un an plus tôt. Shine On, rebaptisé Shine On You Crazy Diamond et dont le texte est explicitement adressé à Syd Barrett.

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La légende raconte que le groupe était en train de travailler sur ce morceau de bravoure lorsqu’il reçut au mois de juin la visite de son ancien leader, rendu méconnaissable par l’obésité et la calvitie. Sur les photos qui témoignent de cet hallucinant épisode, seul le regard charbonneux et perçant de Barrett rappelle celui qu’il était à 20 ans.

Nick Mason mettra d’ailleurs plusieurs secondes avant de reconnaître ce passager clandestin qui trimballe un sac en plastique et une apparente lassitude de chien errant. Les quelques mots échangés, aux dires des témoins, planent à la même altitude que la musique qui défile sur la bande, tandis qu’une gêne pesante et partagée plombe ces retrouvailles incongrues – Barrett savait que « son” groupe était là, alors il a poussé la porte. Un peu plus tard, à la cantine, lorsque ses anciens collègues lui demandent où il en est et comment il vit, Barrett répond : “J’ai une télé couleur et un frigo. J’ai des côtelettes de porc dans le frigo mais elles n ’arrêtent pas de moisir, alors je suis obligé d’en racheter” un ange passe.

Wish You Were Here, le titre choisi pour l’album dont l’enregistrement touche alors à sa fin, revêt en raison de ce deux ex machina une signification encore plus forte. Et qui sait si l’espèce de sac en plastique dans lequel sera emballé le disque à sa sortie ne fut pas imaginé par Hipgnosis (les graphistes de la pochette – ndlr) en hommage à l’accessoire dont était affublé le revenant.

Wish You Were Here, qui atterrit dans les bacs le 15 septembre 1975, est de loin l’album le plus lyrique et mélancolique de Pink Floyd. De l’extérieur, il est également le plus ésotérique, avec donc ce sac en plastique orné d’un dessin montrant une poignée de mains de robots.

A l’intérieur, ce sont deux hommes, visiblement des businessmen, qui reproduisent le geste, sauf que l’un des deux est en flamme. Bonjour la symbolique ! D’autres images chocs montrent un plongeon sur une étendue d’eau dont ne surgit aucune éclaboussure ou un nageur ensablé. Au dos du disque, on trouve enfin une espèce de personnage à la Magritte qui ressemble à un représentant de commerce de l’industrie du disque perdu dans le désert, et qui tend un exemplaire platine de l’album.

pink floyd wish you were here
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En dehors des deux pièces centrales qui constituent l’épine dorsale du disque Shine On You Crazy Diamond et Wish You Were Here, ce sont les deux autres titres plus secondaires qui fourniront les explications aux images de la pochette.

Welcome to the Machine, charge lourde contre la déshumanisation du monde moderne livré au capitalisme, est incarné par les deux hommes d’affaires et leurs avatars robotisés.

Have a Cigar, qui traite lui des rapports du groupe avec l’industrie musicale, renvoie à l’image du camelot sans visage. Pour la pochette de Have a Cigar qui sortira en single, on verra les deux idées se croiser avec les mains du robot tenant un cigare.

Ce morceau bluesy et ombrageux, loin de l’efficacité tubesque de Money, est l’un des plus insolites de toute la discographie du groupe puisqu’il n’est pas chanté par un membre de Pink Floyd mais par le folk singer Roy Harper, vieil ami de Syd Barrett qui enregistrait à Abbey Road à ce moment-là. Venu juste pour faire un essai, Waters ayant les plus grandes difficultés à effectuer sa prise de voix, sa prestation – non rémunérée, à son grand dam – fut finalement conservée car jugée supérieure à toutes les autres.

pink floyd wish you were here
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Réputé être une cellule hermétique préservant jalousement son travail des regards extérieurs. Pink Floyd s’est un peu dégelé l’esprit sur ce disque puisque, outre Harper, le violoniste français Stéphane Grappelli fut invité à venir faire tournoyer son instrument sur un long passage de la chanson Wish You Were Here – pour une version que l’on découvre seulement aujourd’hui à l’occasion de la réédition de l’album.

Moins spectaculaire que The Dark Side of the Moon, Wish You Here Here ressemble à une longue descente en planeur, effet renforcé par la guitare de Gilmour et surtout par les claviers de Richard Wright qui prennent les commandes de la dernière partie de Shine On You Crazy Diamond, avec en toute fin une citation de la mélodie de See Emily Play, l’un des premiers singles composés par Syd Barrett, comme pour surligner une dernière fois le propos mélancolique de la chanson.

D’après les témoins présents lors de la visite de Barrett à Abbey Road, celui-ci ne se rendit pas compte que le morceau parlait de lui. Le thème de l’absence, cher à Waters, qui n’en aura jamais fini avec le traumatisme de la mort de son père, donne à l’album son aspect semi-comateux qui sera aussi celui des tournées à venir, durant lesquelles le groupe se mettra – à grand renfort d’artifices gonflables – à vouloir défier en permanence la pesanteur.

Aucun d’entre eux ne gardera toutefois un bon souvenir de l’enregistrement, émaillé par trop d’imprévus et traversé par un paquet d’ondes négatives. Sans battre les records de son prédécesseur, Wish You Were Here s’installera solidement aux premières places des charts des deux côtés de l’Atlantique et trouvera au fil du temps sa place dans plus de quinze millions de foyers à travers le monde.

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