Shuggie Otis, multi-instrumentistes surdoués trop discret

C’est une histoire surprenante, Shuggie Otis, un “fils de” qui enregistre trois albums magnifiques et s’évanouit. Une disparition que l’on imputera longtemps à son caractère prétendument difficile. N’a-t-il pas refusé de remplacer Mick Taylor au sein des Rolling Stones et décliné l’offre de collaboration de Quincy Jones ?

Mais au cours d’une énième réédition, Shuggie Otis lève une partie du voile qui entoure ces quatre décennies d’absence.

« Les gens pensent que cette disparition est volontaire, c’est faux. Je n’avais pas assez de succès ni assez de moyens financiers pour continuer la musique que j’avais envie de produire. C’est aussi bête que ça. Mes disques ne se vendaient pas et mon label Epic avait d’autres artistes. Ils n’ont été d’aucun soutien, j’ai donc cessé d’enregistrer, mais pas de jouer.”

Né le 30 novembre 1953, Shuggie aura un enfant avec sa première femme, Miss Mercy Fontenot du groupe les GTO’s (emmené par Pamela Des Barres), en 1974. Il retourne alors jouer avec son père, Johnny Otis, que l’on surnomme « le Parrain du rhythm and blues”.

Shuggie Otis
Shuggie Otis

Ce dernier avait la double (voire la quintuple) casquette de musicien et de découvreur de talents (Etta James, Hank Ballard, Jackie Wilson…), mais également de journaliste et DJ. Ce qui ne l’avait pas empêché de prêcher la bonne parole à ses heures perdues, il était aussi pasteur. Shuggie est l’aîné de ses cinq enfants. Shuggie Otis, de son vrai prénom Johnny Alexander Veliotes Jr, sera surnommé « Sugar/Shuggie” par sa maman. Il commence à jouer de la guitare à l’âge précoce de 2 ans et accompagne son père dix ans plus tard.

« Ce jour-là, le bassiste n’est pas venu pour le concert du soir, et mon père m’a enrôlé. Je savais les chansons et rêvais de monter sur scène avec lui. Mais je continuais à étudier. Vers l’âge de 15 ans, j’achète des scores de Debussy et Stravinsky pour les travailler. J’adorais ça. »

Véritable enfant de la balle, Shuggie est un multi-instrumentiste accompli. En 1968, il est crédité sur l’un des albums de son papa, The Johnny Otis Show Featuring Mighty Mouth Evans & Shuggie Otis. L’année suivante, c’est le musicien Al Kooper qui grave avec lui un album entier, Kooper Session. La tentation de prendre son envol devient de plus en plus irrésistible.

Son premier disque sort, il n’a pas 18 ans. Son père y joue du piano, cosigne avec son fils presque tous les titres. Il le coproduit également. Mais il est faux de dire qu’il l’a phagocyté, tant la musique proposée est originale et personnelle.

Guitariste accompli, il y a beaucoup de démonstration de virtuosité dans le morceau d’ouverture “Oxford Gray”, une plage instrumentale de presque 7’ qui conjugue musique baroque et douze-mesures. Une partie est jouée au bootleneck, une autre au clavecin, mais le plus surprenant est l’arrangement de l’ensemble qui offre un écrin funky à cette pièce. Le titre suivant, “Jennie Lee”, est chanté et louche beaucoup vers la pop délicate et un brin psychédélique alors que le troisième morceau, “Bootie Cooler”, sonne dans la pure lignée de l’héritage de Booker T.t notamment à cause de la prépondérance de l’orgue Hammond.

Devant l’extraordinaire palette de possibilités de Shuggie Otis, il est difficile de cataloguer définitivement cet album qui se situe entre blues, soul et funk, généreusement saupoudré de fantaisie et de maîtrise. De très nombreux musiciens chantent les louanges du fiston, parmi eux Frank Zappa, avec lequel il tournera, et B.B. King qui le désigne comme son “nouveau guitariste favori ».

Un deuxième opus est immédiatement mis en chantier, Freedom Flight, pour lequel le paternel disparaît presque des crédits, il n’est plus que producteur. Ce sera l’heure de gloire de Shuggie qui, contrairement au disque précédent riche de nombreux invités, a tenu à assurer lui-même la plupart des instruments. Le succès auprès du grand public est mitigé, il est vrai que l’année 1971 est riche en offres alléchantes. Mais encore une fois les professionnels sont unanimes et dithyrambiques. Il suffirait d’un rien.

Pourtant, Shuggie ne semble pas prêt à jouer le jeu du star-system. Cela prendra plusieurs années aux Brothers Johnson à reprendre “Strawberry Letter 23” et à en faire un énorme succès (Quentin Tarantino s’en empare également pour la bande-son du film Jackie Brown).

On est déjà en 1977 et Shuggie Otis n’enregistre plus. Sa dernière livraison, Inspiration Information, pourtant extrêmement brillante (elle a demandé plus de trois ans de travail), n’a suscité aucun intérêt du public et des médias. Prince et Lenny Kravitz avoueront pourtant puiser dedans leur inspiration.

Shuggie Otis, un multi-instrumentistes surdoués trop discret
Shuggie Otis, un multi-instrumentistes surdoués trop discret

L’artiste tourne alors dans des clubs pour assurer son quotidien et accompagne son père lorsque ce dernier le lui demande. Malgré ses déclarations postérieures, il se met à boire et vit plutôt isolé, avec sa seconde femme, Lillian Wilson, et ses deux enfants.

“Je sais que des gens ne cessent de redécouvrir mes disques, parus alors qu’ils n’étaient même pas nés. Mais j’ai perdu la flamme. Je n’étais pas si mauvais, dit-on, mais ça ne m’a pas empêché de me tenir à l’écart plusieurs années durant. Ma vie était bien plus importante. Je joue toujours et pourrais très bien venir dans votre ville prochainement. Rien ne presse. »