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Simon and Garfunkel, la quintessence d’un folk-rock délicat

Never love alone
Simon and Garfunkel, la quintessence d’un folk-rock délicat Posted on 30 octobre 2019Leave a comment
Never love alone

Conciliant influences classiques, songwriting pop, folk échappé de Greenwich Village et harmonies vocales divines, Simon and Garfunkel ont fait du New York des sixties le carrefour des genres et des époques. Une constante: la grâce.

Ecrire que c’est à New York que se croisent pour la première fois les chemins de Paul Simon et Art Garfunkel serait à moitié juste. C’est dans l’univers fantasmé des Aventures d’Alice au pays des merveilles que la rencontre a lieu. Pour les besoins d’une adaptation théâtrale de l’œuvre de Lewis Carroll à l’école Parsons Junior High School, dont ils fréquentent les bancs, Simon and Garfunkel endossent respectivement les rôles du lapin blanc et du chat du Cheshire. Nous sommes en 1953.

Les deux Américains ont 12 ans et vivent dans des pâtés de maisons voisins de Forest Hills, quartier du Queens new-yorkais. Ils se lient bientôt d’amitié, portés par un amour commun pour les Everly Brothers, les émissions de radio d’Alan Freed et tes apparitions télévisées d’Elvis Presley.

Simon and Garfunkel
Simon and Garfunkel

Paul Simon est né à Newark en 1941. Ses parents, des émigrés hongrois, l’initient dès son jeune âge à la musique. Papa est musicien professionnel, maman est institutrice et enseigne le solfège. Juive, la famille a fui la persécution en Europe dans les années 30. Non loin de là, Arthur Garfunkel grandit entre une mère au foyer et un père VRP. Ses grands-parents sont venus de Roumanie.

Très tôt le garçon se passionne pour le chant, et donne pour sa famille des prestations de plus de quatre heures. Une infection pulmonaire le prive de ce plaisir un été: le jeune garçon se découvre alors un amour pour le basket-ball. Mais c’est le chant qui l’unit à Simon : la légende raconte qu’il le séduit en interprétant devant lui une reprise de Too Young de Nat King Cole. Les deux amis officialisent leur collaboration en prenant le nom de Tom & Jerry. Simon choisit le pseudo de Jerry Landis, du nom de sa petite amie de l’époque, Garfunkel celui de Tom Graph.

Simon and Garfunkel
Simon and Garfunkel

Amoureux des harmonies vocales, Tom & Jerry enregistrent quelques morceaux, se produisent dans les barmitsva et publient leur premier single, Hey, Schoolgirl en 1957 sur le label Big Records. Entre rock classique et doo-wop, le duo marche sur les traces de ses héros, les Everly Brothers, le duo du Bronx Robert & Johnny, et Elvis.

Le titre se hisse sur la quarante-neuvième marche du Billboard US, mais Simon et Garfunkel préfèrent, dans un premier temps, les études à l’industrie du disque. Tous deux s’inscrivent à l’université: celle du Queens College pour Simon, où il étudie la littérature anglaise, celle de Columbia pour Garfunkel qui choisit les mathématiques.

Pendant quelques années, chacun développe des collaborations parallèles et multiplie les pseudonymes (True Taylor, Jerry Landis, Paul Kane, emprunté au Citizen Kane d’Orson Welles pour Simon, Artie Garr pour Garfunkel). Simon travaille avec Carole King, Gerry Goffin et la troupe de chanteurs new-yorkais Crew-Cuts, tandis que Garfunkel publie de son côté une poignée de morceaux dans la tradition doo-wop comme Beat Love en 1959.

Wednesday Morning, 3AM

Avec l’arrivée des années 60, Simon développe un intérêt inédit pour la scène folk naissante de Greenwich Village, celle de Dylan et des Mamas and the Papas. Il se met à composer quelques folk songs, qu’il fait écouter à Garfunkel : Sparrow. He Was My Brother, dédiée à leur ami commun Andrew Goodman, militant des droits civiques assassiné en 1964 à Neshoba County, ou encore Bleecker Street, un des premiers d’une longue série de morceaux inspirés par New York.

Tous figureront sur le premier album du duo finalement rebaptisé Simon and Garfunkel: Wednesday Morning, 3AM paraît en octobre 1964 chez Columbia. Le duo y affiche un nouveau visage, délaissant le doo-wop de ses commencements pour une sobriété folk inédite, agrémentée de chœurs d’orfèvres (Peggy-0, The Sun is Burning…).

C’est ce grand écart entre le doo-wop des débuts et la renaissance folk de la suite qui va rapidement devenir la marque de fabrique du duo. Entre les échos du Brill Building, dont Simon a fréquenté les cercles, et la fragilité folk échappée de Greenwich Village, Simon and Garfunkel se positionnent au carrefour de multiples courants new-yorkais. Le duo joue les traits d’union entre les genres et les époques – la casquette de groupe gentillet et boy-scout qu’on lui colle régulièrement sur la tête est tout bonnement hors sujet.

Wednesday Morning, 3AM ne rencontrant pas le succès escompté, le duo se sépare. Simon traverse l’océan pour se réfugier au Royaume-Uni, où il écume les clubs folk et compose en solo les titres qui figureront sur The Paul Simon Songbook le disque est publié en 1965, puis retiré du commerce. En Angleterre, il collabore avec les musiciens Martin Carthy ou Bruce Woodley de The Seekers.

Simon and Garfunkel
Simon and Garfunkel

Mais bientôt, les radios pop de Floride croulent sous les coups de téléphone des auditeurs : tous réclament The Sound of Silence, qui figurait sur le premier album du groupe. L’information ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd : le producteur du disque. Tom Wilson, flaire le bon coup.

Inspiré par le carton des Byrds, qui viennent de séduire le grand public en électrisant le répertoire de Bob Dylan, Wilson fait rajouter des guitares électriques au titre original et le réédite.

Le groupe, porté par le succès naissant du folk-rock, fait alors son entrée dans les charts pop du pays. Illico, Simon prend un vol pour New York et reforme le duo.

Sounds of Silence

Deuxième album du tandem, Sounds of Silence, ainsi titré pour surfer sur la vague de popularité de la chanson éponyme, est constitué en majorité des morceaux du Songbook anglais de Paul, réorchestrés pour l’occasion, comme “I Am a Rock”, “Kathy’s Song” ou “April Come She Will”. En bonus, “Homeward Bound » ne sortira qu’en single. Mais c’est la suite, la même année, qui constituera l’un des sommets de la carrière du duo.

Fruit de cette évolution sonore, l’album Sounds of Silence paraît en 1966, suivi de près par l’éblouissant Parsley, Sage, Rosemary and Thyme. Diptyque éclatant, ta paire d’albums agence un des grands chapitres de l’histoire du folk new-yorkais. La ville continue d’ailleurs d’inspirer au duo de vrais instants de grâce – The 59th Street Bridge Song (Feeling Groovy). A la fois classiques et résolument de leur temps.

Parsley, Sage, Rosemary and Thyme

Parsley, Sage, Rosemary and Thyme, ainsi baptisé d’après une strophe du traditionnel “Scarborough Fair”, renferme la quintessence de l’art de nos deux héros : ballades mélancoliques aux mélodies parfois complexes, harmonies vocales immaculées, mélange de tradition et de modernité, folk et rock, diffusant une impression de familiarité instantanée auprès de l’auditeur.

Cette fois, Paul Simon a obtenu le contrôle total des arrangements, sous la houlette du producteur Bob Johnston, qui s’est déjà illustré avec Dylan.

Simon and Garfunkel
Simon and Garfunkel

Outre la version réécrite et complétée de “Scarborough Fair”, l’émouvant “The 59th Street Bridge Song (Feelin’ Groovy) » et les délicats “Flowers Never Bend With the Rainfall” et “The Dangling Conversation”, le disque comporte une parodie échevelée au titre et au texte dylanesques, “A Simple Desultory Philippic (or How I Was Robert McNamara’d Into Submission)”, récupérée du vieux Songbook de Paul. Et s’achève par un étonnant collage du classique noellique “Silent Night », couplé avec un monocorde bulletin d’information matinal enregistré à la radio le 3 août 1966.

Sounds of Silence et Parsley, Sage, Rosemary and Thyme tissent un lien fragile entre la musique médiévale anglaise, à laquelle Scarborough Fair emprunte une ballade traditionnelle, et le folk moderne de l’époque.

Un an plus tard, le duo est logiquement invité au festival Monterey Pop, et ses titres sont empruntés par Mike Nichols pour la bande originale du bientôt mythique Le Lauréat : plus que jamais, Simon and Garfunkel incarnent le son de l’époque et portent la parole de la jeunesse américaine.

Leurs ballades folk sont d’ailleurs désormais trop grandes et trop universelles pour se contenter de New York : pour le film de Nichols, elles traversent le pays et deviennent la bande-son de la jeunesse dorée de l’université de Berkeley.

Mrs. Robinson, la consécration du duo Simon and Garfunkel

Outre les titres existants du duo, la B.O. du Lauréat dévoile un titre inédit de Paul Simon. Initialement envisagé comme une ballade passéiste – le titre devait évoquer, avec nostalgie, l’ancien joueur de base-ball Joe DiMaggio et Eleanor Roosevelt – Mrs. Robinson est récupéré par Nichols, qui y voit l’hymne idéal pour accompagner les propositions indécentes de l’actrice Anne Bancroft.

La bande originale participe à la consécration du duo qui publie dans la foulée Bookends, un album plus sombre dont les titres évoquent la vieillesse et l’Amérique désillusionnée (America).

Après sa sortie, le groupe se sépare à nouveau : Garfunkel s’essaie à la comédie et endosse le rôle de Nately dans Catch 22 de Nichols.

Une tournée réunit laborieusement les musiciens, qui entament, en 1969, la réalisation de leur ultime Bridge Over Troubled Water. L’année est plus chaotique qu’érotique : les différends en studio se multiplient, les évolutions sonores sont parfois douteuses (El Condor Pasa et sa flûte de pan en toc).

Le disque sera platiné huit fois, porté par son concentré de tubes (Bridge Over Troubled Water vendu à 25 millions d’exemplaires, El Condor Pasa, Cecilia). On leur préférera le classique The Boxer ou le délicieux The Only Living Boy in New York, qui confirment l’attachement du duo à la Big Apple.

Surtout, on verra dans cet ultime album le chant du cygne de dix ans d’espoir, la bande-son d’une Amérique en guerre contre le Vietnam et la fin d’une histoire d’amitié.

Publié en 1970, Bridge Over Troubled Water annonce une décennie en forme de gueule de bois, à laquelle Simon and Garfunkel ne participeront qu’en solo: un an après les Beatles, le duo se sépare en 1971.

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