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Terry Callier, un certain degré d’intensité et d’intégrité

Never love alone
Terry Callier, un certain degré d’intensité et d’intégrité Posted on 19 février 2019Leave a comment
Never love alone

Magnifiquement servi par un génie des mots qui ne cédait rien à celui d’un Gil Scott Heron, Terry Callier doit essentiellement son infortune à la défiance et l’amertume qui ont teinté sa relation avec une industrie du disque peu embarrassée de sentimentalisme.

L’humour – et Terry Callier n’en manquait pas, contrairement à ce que laissaient croire ses allures de Droopy – lui aura évité le piège du cynisme, tout comme cette affectivité exacerbée qui l’empêchait de s’attacher à quiconque, à l’exception notable de sa fille Sundiata qu’il a élevée seul avec un dévouement proche du sacerdoce. Terry Callier était un être compliqué, habitué des chemins de traverse qui se terminaient inévitablement en impasse.

La multiplicité des maisons de disques et des agents avec lesquels il a travaillé, la diversité de ses collaborations artistiques aussi, trahissent une continuité dans l’insatisfaction qui aura lourdement handicapé l’épanouissement de sa carrière tout en favorisant l’expression de sa vision morose de l’humanité.

Terry Callier
Terry Callier

Un enfant du ghetto

Né au printemps 1945, Terry Callier doit son éclectisme à ses origines géographiques : Cabrini Green, le ghetto particulièrement défavorisé de Chicago où il a grandi au contact des icônes de la soul Curtis Mayfield et Jerry Butler, à une portée de flèche des clubs de jazz du North Side et un jet de pierre du marché aux puces de Maxwell Street où se produisait la crème des bluesmen de la ville.

La mosaïque de cet héritage contribue à brouiller les cartes. Pianiste dès l’âge de trois ans et parolier à onze, chanteur naturel depuis la découverte des disques de Nat King Cole et Billie Holiday collectionnés par sa mère, Terry Callier s’écarte volontairement de l’Église noire en cherchant sa voie du côté des harmonies adolescentes du style doo-wop avant de s’intéresser au registre de la ballade folk.

Fait rare au sein de l’Amérique noire de son temps, il entre à l’université d’Illinois à une époque où les guitares sèches régnent sur les campus ; s’emparer des standards de Phil Ochs, Tom Paxton ou Peter, Paul & Mary est une façon pour lui de sortir du ghetto sans pour autant renier ses origines.

A l’université il ajoute donc la guitare à sa panoplie d’outils musicaux et, à l’âge de 17 ans, enregistre son premier single, « Look At Me Now », une chanson produite par Edmond Edwards et arrangée par Charles Stepney, pour le compte de Chess Records. « Le fait que quelqu’un d’aussi jeune puisse se montrer si sérieux les amusait beaucoup », se remémore Terry Callier.

Terry Callier
Terry Callier

Quelques temps plus tard, le jeune chanteur joue régulièrement dans les nombreux bars de Chicago, où le mouvement folk est en plein boom. Au final, Terry Callier abandonne ses études pour faire carrière dans la musique et, peu de temps après, Sam Charters, le producteur de Prestige Records, lui fait une proposition qui aboutit à l’enregistrement de l’album «The New Folk Sound of Terry Callier».

La formule aurait pu fonctionner si son tout premier album, gravé en 1965 pour le compte du producteur Sam Charters, n’était pas sorti avec trois ans de retard, à un moment où les instruments électriques ont déjà supplanté le son acoustique du début de la décennie.

Terry Callier fréquente alors assidûment les scènes de Chicago, absorbant des influences jazz, latines et rythm and blues au fil de son parcours avant de rejoindre les légendaires ateliers de création de Jerry Butler, les Chicago Songwriters Workshop. C’est dans ce cadre qu’il participe à l’écriture de plusieurs titres à succès, comme « The Love We Had Stays On Our Mind » des Dells, écrit en collaboration avec Larry Wade.

Terry Callier
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La révélation de Coltrane

Ce premier échec affecte assez modérément Terry Callier qui a découvert Coltrane dans l’intervalle.

« Son quartette jouait au McKee’s Disc Jockey Lounge dans le South Side. Assez excité, je suis arrivé une heure avant le concert et j’ai été frappé d’entendre des coups de marteau en arrivant devant le club. J’ai poussé la porte, c’était Elvin Jones qui clouait son kit de batterie sur la scène. J’ai compris pourquoi quand j’ai vu ensuite avec quelle intensité ils jouaient. Ça m’a servi de leçon, je me suis promis de mettre dans ma musique tout ce que je portais en moi. »

Il met ce précepte en pratique en devenant l’un des auteurs phares d’un collectif imaginé par son ami d’enfance Jerry Butler.

« Quand le tandem Gamble & Huff a quitté Mercury en 1969, je me suis brusquement retrouvé sans répertoire, raconte Butler. Je devais réagir vite, alors j’ai loué des bureaux et monté le Jerry Butler Songwriters Workshop dont Terry a été la première recrue. C’était encore l’époque où l’on croyait pouvoir changer le monde avec une chanson, poursuit Callier. C’est pour ça qu’autant de nos chansons évoquaient alors la liberté, la paix et l’amour. »

Au sein du Workshop, il côtoie Marvin Yancey et Chuck Jackson, qui feront par la suite la gloire de Natalie Cole, ainsi que Larry Wade avec lequel il fait équipe. Lorsque plusieurs de leurs chansons atterrissent sur un album des Dells et que The Love We Had (Stays on My Mind) devient un best-seller, Terry Callier est recruté chez Chess/Cadet par Charles Stepney, producteur d’Earth, Wind & Fire.

Terry Callier
Terry Callier

Charles Stepney, devenu producteur, prend alors Terry Callier à part et lui propose d’enregistrer pour le compte de Cadet Records. Trois albums devenus légendaires depuis lors s’ensuivent : «Occasional Rain», «What Color Is Love» et «I Just Can’t Help Myself», des chefs d’œuvre de poésie et de prophétie urbaines.

A la suite de la disparition de Chess records, Terry Callier signe un contrat chez Elektra, où il élargit son public grâce à «Fire On Ice et Turn You To Love», deux albums qui font preuve de la même excellence dans la composition mais sont dotés d’un son plus léché.

Pourtant, à la fin des années 70, le chanteur se retrouve à nouveau sans maison de disques, bien qu’il continue d’apparaître régulièrement sur scène et sur les ondes. Il finance alors seul un EP, édité par Erect Records, sur lequel on retrouve « I Don’t Want To See Myself (Without You) » ainsi que « If I Can Make You Change Your Mind », mais le succès n’est pas (encore) au rendez-vous.

Une fois de plus, le timing n’est pas idéal : les prémices du disco sont là, dont la couleur cadre mal avec le décor intimiste des albums signés Callier ; à ce hiatus s’ajoute la lente décomposition de Chess Records et son rachat par la firme All Platinum dont les propriétaires s’intéressent essentiellement au lancement d’une nouvelle musique de rue que l’on baptisera bientôt le rap.

Terry Callier
Terry Callier

L’icône de l’acid jazz

Quand le Workshop met à son tour la clé sous la porte en 1976 et que ses brèves amours avec le label Elektra s’éteignent, Terry Callier survit péniblement sur le circuit des clubs. En 1983, Terry Callier obtient la garde de sa fille unique, Sundiata, et afin de subvenir à ses besoins il commence à travailler en tant qu’informaticien, pour un institut de sondages. Le soir, le chanteur suit des cours de sociologie (il obtient une licence en 1988), tout en continuant à composer lorsque son emploi du temps le lui permet.

Il n’en finit plus de traverser le désert lorsque sa carrière se trouve brusquement relancée en Angleterre. En 1991, un obscur 45-tours auto-produit neuf ans plus tôt passe en boucle sur le circuit acid jazz. Il reçoit un appel téléphonique en provenance d’Angleterre : Eddie Pillar du label Acid Jazz Records lui demande la permission de remixer et rééditer son EP «I Don’t Want To See Myself (Without You)». Le contrat est signé, et comme le dit le chanteur : « le disque a décollé comme s’il venait d’être enregistré ».

Terry Callier
Terry Callier

Après deux concerts au Jazz Cafe de Londres, devenus mythiques depuis lors, Gilles Peterson, le directeur du label anglais Talkin’ Loud , rend visite à Terry Callier à Chicago pour lui proposer d’enregistrer un nouvel album. Chuck Mitchell, alors président de Verve, offre un contrat international, Talkin’Loud assurant finalement la distribution du disque pour la seule Grande-Bretagne.

Après douze mois de travail intensif, «TimePeace», un album salué unanimement par les critiques, marque le come-back de Terry Callier.

Le disque comprend une reprise de « Love Theme From Spartacus » (un morceau écrit par le légendaire compositeur de musiques de films, Alex North, auquel Terry Callier ajoute un texte superbe et poignant), d’excitantes nouvelles compositions comme « Lazarus Man », « Keep Your Heart Right » et « Java Sparrow » et surtout l’épique suite en trois parties qui clôt l’album et lui donne son titre (avec Pharoah Sanders au saxophone ténor).

Simultanément, Premonition Records, un label indépendant de Chicago sort un album live, «T.C. in D.C.», enregistré dans une petite salle à Washington, ainsi qu’une compilation de vieilles maquettes, intitulée «First Light».

Terry Callier
Terry Callier

Les fans de Terry Callier, qui pensaient ne plus jamais avoir le plaisir d’écouter sa pénétrante musique, ont sans conteste accueilli l’album «TimePeace» à bras ouverts. De fait, quiconque possède des oreilles, un cœur et une âme assoiffés de musique est un fan potentiel du chanteur.

Pour «LifeTime», Terry Callier a enregistré sous la houlette de Blue Thumb, le fameux label auparavant dirigé par Tommy LiPuma (l’actuel directeur de Verve) et qui appartient aujourd’hui à Verve. Des grands des années 70 tels que les Crusaders, les Pointer Sisters ou Phil Upchurch, un autre enfant chéri de Chicago, ont commencé leur carrière chez Blue Thumb.

Comme c’était déjà le cas pour «TimePeace», le côté philosophique de «LifeTime» est essentiel. «TimePeace» était un album important à cause de la façon dont il s’est réalisé. «J’étais complètement déconnecté de l’industrie musicale, mais la volonté de Dieu a changé tout cela. Beaucoup de chansons abordaient des questions spirituelles sur «TimePeace», alors que «LifeTime» traite des dures réalités de la vie. Le prochain album (qui s’intitulera «StillLife» ) se situera entre les deux », explique le chanteur.

Au plan discographique, la machine repart et Terry Callier accumulera jusqu’à sa mort, à l’automne dernier, une demi-douzaine de recueils ainsi que quelques collaborations marquantes. Son association avec Jean-Jacques Milteau en 2003 lui ouvre ainsi les portes des grands festivals français, mais c’est sa collaboration avec Massive Attack cinq ans plus tard qui lui permet de renouer modestement avec le public américain.

Terry Callier What Color Is Love
Terry Callier

Quand on l’interrogeait sur l’ironie d’un tel retour sur ses terres, Terry Callier évitait de répondre que nul n’est prophète en son pays. Outre le fait qu’il avait moins d’affinités avec la Bible qu’avec le Coran, ce poète de l’inéluctable s’efforçait surtout d’échapper aux clichés. Alors, l’ombre d’un sourire aux lèvres et le regard indirect, il répondait, un brin mystérieux : « Quel retour ? Je n’ai jamais quitté Chicago.

Griot urbain, troubadour intrépide, Terry Callier est le dernier de son espèce et, comme le temps, il avance à son rythme, concluant par ces mots :

« Chacun de nous cherche une base spirituelle qui puisse servir de fondation à sa vie. Ma façon de voir les choses est qu’il me revient de faire passer le message de manière aussi claire que possible et le reste, ce n’est plus de mon ressort ».

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