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Arthur Verocai (Arthur Verocai), quand le Hip-Hop exhume un géant endormi

Never love alone
Arthur Verocai (Arthur Verocai), quand le Hip-Hop exhume un géant endormi Posted on 18 octobre 2020Leave a comment
Never love alone

Arthur Verocai – Enregistré en 1972 au Studio Somil – Rio, Brésil – Continental records
Si la musique d’Arthur Verocai n’avait pas été samplé par des rappeurs et autre crate-diggers tels Ludacris ou Snoop Dogg, son unique disque serait peut-être resté ce « géant endormi ». Savant mélange de jazz, funk, rock, bossa nova et de discrètes touches psychédéliques, l’unique album solo d’Arthur Verocai défie à la fois les conventions musicales de l’époque et la censure.

Doté d’une formation d’ingénieur civil, Arthur Verocai compose à la chaîne pour des telenovelas (feuilletons télévisés brésiliens) et des agences de pub lorsque, en 1972, le label Continental lui propose d’enregistrer son premier album sous son nom. A 27 ans, Arthur Verocai est déjà un arrangeur reconnu au Brésil. A son crédit, des disques d’artistes tels Jorge Ben, Marcos Valle, Gal Costa, Ivan Lins, Elizeth Cardoso, Erasmo Carlos…


Arthur Verocai

Verocai accepte à la condition de choisir les musiciens et de ne souffrir d’aucune interférence. Son ambition: s’offrir, au lieu du classique quatuor à cordes, un orchestre de vingt musiciens pour lequel il écrit des arrangements riches en harmonies et superpositions de timbres, qu’il comparera à la clameur du stade Maracana de Rio.

En plus d’un orchestre à cordes de vingt musiciens, Verocai se constitue une véritable dream team débauchant les saxophonistes Paulo Moura et Oberdan Magalhães (du Banda Black Rio), les batteurs Robertinho Silva et Pascoal Meirelles, le guitariste Toniho Horta (musicien du Clube da Esquina)…

« Je venais de produire deux albums d’une chanteuse nommé Célia. Le président de Continental était ravi du résultat. Il m’a invité à produire un album avec mes propres compositions. J’ai accepté à condition de pouvoir choisir les musiciens. Toutes les sessions de cordes ont été accompagnées de 12 violons, 4 altos et 4 violoncelles, toujours avec un ou deux percussionnistes. L’idée de mélanger les cordes avec des sons contemporains est venue de mon désir de chercher de nouvelles voies. (Arthur Verocai)

Arthur Verocai
Arthur Verocai

Frustré par les limites de son travail de commande habituel, Arthur Verocai envisage ce premier album comme une manière d’exprimer ses ambitions de compositeur de cinéma : ainsi, ce (court) album se présente comme une B.O. imaginaire à l’orchestration riche, laissant la place à de vraies plages instrumentales.

« J’ai toujours voulu composer des bandes sonores ambitieuse, comme au cinéma, mais ce n’était pas possible avec des œuvres pour la télévision. L’occasion s’est présentée lorsque j’ai enregistré cet album. » (Arthur Verocai)

Outre Célia, il invite Luiz Carlos, du groupe Aboliçao de Dom Salvador, à se confronter à la hauteur de ses chansons, dont les progressions d’accords doivent tant à Milton Nascimento (« Caboclo »). Ce dernier est une influence majeure aux côtés d’Herbie Hancock, Wes Montgomery ou Frank Zappa.

Arthur Verocai
Arthur Verocai

« A cette époque, j’écoutais de tout : Blood Sweat and Tears, Chicago, Stan Kenton, Wes Montgomery, Jimmy Web, Frank Zappa, Herbie Hancock, Bill Evans et Miles Davis, Milton Nascimento, Bossa Nova, entre autres. Au Brésil, nous avions de nombreuses influences musicales. Il n’y avait pas de genre dominant. De la même façon, mon album reflétait une recherche et une expérimentation musicale. J’étais d’humeur aventureuse sur cet album et cela m’a amené à explorer de nouvelles voies mélodiques, harmoniques et rythmiques. » (Arthur Verocai)

L’interaction des édifices orchestraux d’Arthur Verocai, parfois orageux, parfois émouvant (« Sylvia ») avec la voix de stentor de Carlos rappelle en revanche les chansons de Terry Callier avec l’arrangeur soul Charles Stepney. Une voix qui plane avec aisance sur des paysages sans fin, où le chant n’est qu’un instrument parmi les autres, y compris quelques manipulations électroniques.

Arthur Verocai
Arthur Verocai

Sur le titre « Karina », le tromboniste Edson Maciel livre un solo d’anthologie après une session matinale carburant à la cachaça.

« Je me souviens d’Edson Maciel invité à une session en studio à 9 heures du matin qui devait jouer un solo sur « Karina ». Il nous a demandé d’attendre un peu car il avait besoin d’une « cachaça » (une liqueur brésilienne) pour être inspiré. Pendant les répétitions, il nous en a redemandé jusqu’à ce qu’il finisse par trouver l’inspiration et livre un formidable solo ». (Arthur Verocai)

En 1972, la dictature militaire bat son plein au Brésil, gardant une main ferme sur la création artistique. Avec un titre comme « Presente Grego », Arthur Verocai défie à la fois les conventions musicales de l’époque et la censure.

« Presente Grego » est peut-être le morceau le plus funky de l’album. Cette chanson a été influencée par la soul et le funk américains. « Presente Grego » signifie « cadeau grec », une expression qui vient du cheval de Troie, un cadeau des Grecs destiné à vaincre les Troyens. De même, la dictature militaire, sous l’apparence d’un bon gouvernement, a pratiqué la censure et l’oppression ». (Arthur Verocai)

Arthur Verocai
Arthur Verocai

Le résultat, proche des partitions de Lalo Schifrin pour le grand écran, dépasse toutes les espérances. Les ventes décevantes feront toutefois retourner Verocai à ses travaux de commande, jusqu’à ce que cet album bénéficie d’un culte tardif aux États-Unis, grâce à la culture du sampling et du crate-digging propre au hip-hop, autrefois taxée de piller la musique des autres, et qui joue aujourd’hui un rôle certain dans la redécouverte d’œuvres majeures de pays comme le Brésil.

Réédité en 2003 par le label Ubiquity, l’album connaît à présent une seconde vie: le morceau « Na Boca Do Sol » (« Dans la bouche du soleil ») a été samplé plus d’une vingtaine de fois, notamment par Ludacris ou encore Snoop Dogg. D’autres titres figurent sur les opus de MF Doom, Common, Little Brother, Dr Who Dat, Dibiase et Action Bronson, entre autres.

Malgré sa brièveté, “Arthur Verocai” a des parfums d’éternité. Ce disque est un petit miracle d’invention, une leçon de poésie musicale, un labour of love aussi émouvant et attachant qu’un autre LP paru à la même époque dans une indifférence polie, “Inspiration Information” de Shuggie Otis.

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