Arthur Verocai

En 1972, la dictature militaire bat son plein au Brésil, gardant une main ferme sur la création artistique. Cette même année, un jeune guitariste sort un premier album éponyme : Arthur Verocai, qui va défier à la fois les conventions musicales de l’époque et la censure.

Si la musique d’Arthur Verocai – homme de l’ombre des studios à la manœuvre derrière certains disques de Jorge Ben, Tim Maia, Elis Regina et Elizeth Cardoso – n’avait pas été échantillonnée par des rappeurs comme Madlib ou MF Doom, son unique disque serait peut-être resté ce « géant endormi », comme il le qualifiait lui-même.

Doté d’une formation d’ingénieur civil, Arthur Verocai compose à la chaîne pour des telenovelas (feuilletons télévisés brésiliens) et des agences de pub. C’est en 1972, alors qu’il produit un très beau disque de la chanteuse Célia, qu’elle lui révèle l’intention de Continental, son employeur, de le laisser enregistrer un album.

Frustré par les limites de son travail pour ses clients, Arthur Verocai envisage ce premier album comme une manière d’exprimer ses ambitions de compositeur de cinéma : ainsi, ce (court) album se présente comme une B.O. imaginaire à l’orchestration riche, laissant la place à de vraies plages instrumentales.

Arthur Verocai
Arthur Verocai

C’est avec une étonnante assurance que Arthur Verocai, vingt-quatre ans, accepte à la condition de choisir les musiciens et de ne souffrir d’aucune interférence. Son ambition: s’offrir, au lieu du classique quatuor à cordes, un orchestre de vingt musiciens pour lequel il écrit des arrangements riches en connotations harmoniques et superpositions de timbres, qu’il comparera à la clameur du stade Maracanâ de Rio.

Le jeune compositeur veut surtout explorer un format « musiques de films », donner libre court à ses penchants soul et blaxploitation aperçus lors de son travail pour Ivan Lins. Outre Célia, il invite Luiz Carlos, du groupe Aboliçâo de Dom Salvador, à se confronter à la hauteur de ses chansons, dont les progressions d’accords doivent tant à Milton Nascimento (« Caboclo »).

Arthur Verocai
Arthur Verocai

Ce dernier est une influence majeure aux côtés d’Herbie Hancock, Wes Montgomery ou Frank Zappa, tout particulièrement l’album Hot Rats, sur lequel jouait un certain Shuggie Otis, auquel on pense beaucoup ici.

L’interaction des édifices orchestraux de Arthur Verocai, parfois orageux, parfois émouvant (« Sylvia ») avec la voix de stentor de Carlos rappelle en revanche les chansons de Terry Callier avec l’arrangeur soul Charles Stepney. Une voix qui plane avec aisance sur des paysages sans fin, où le chant n’est qu’un instrument parmi les autres, y compris quelques manipulations électroniques.

Arthur Verocai
Arthur Verocai

Arthur Verocai finance et réalise lui-même cet album, y invitant de nombreux musiciens venus de tous bords, notamment du jazz, qui vient s’ajouter aux rythmes afro-funk et aux influences folk.

En un mois de studio, Verocai a constitué une véritable dream team débauchant Toninho Horta (musicien du Clube da Esquina), Paulo Moura ou encore le tromboniste Edson Maciel, qui livre un solo anthologique sur « Karina », après une session matinale carburant à la cachaça, d’après Verocai.

Arthur Verocai
Arthur Verocai

Le résultat, proche des partitions de Lalo Schifrin pour le grand écran, dépasse toutes les espérances. Les ventes décevantes feront toutefois retourner Verocai à ses travaux de commande, jusqu’à ce que cet album bénéficie d’un conséquent culte tardif aux Etats-Unis, grâce à la culture du sampling et du crate-digging propre au hip-hop, autrefois taxée de piller la musique des autres, et qui joue aujourd’hui un rôle certain dans la redécouverte d’œuvres majeures de pays comme le Brésil.

Réédité il y a quelques années, l’album connaît à présent une seconde vie: le morceau « Na Boca Do Sol » (« Dans la bouche du soleil ») a été samplé plus d’une vingtaine de fois, notamment par Ludacris ou encore Snoop Dogg. Comme ailleurs sur le disque, Verocai y distille de subtiles notes allant à l’encontre de la dictature, par le biais d’une imagerie onirique.

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CREDITS :

Recorded By – Continental (3)
Manufactured By – Gravações Elétricas S.A.
Recorded At – Studio Somil

Alto Saxophone – Oberdan* (tracks: A2)
Arranged By, Conductor, Written-By, Guitar, Vocals – Arthur Verocai
Flute – Oberdan* (tracks: A2)
Guitar – Helinho (tracks: B5)
Liner Notes – Vitor Martins
Musician – Aloisio*, Edson Maciel, Hamilton, Helinho, Jorginho*, Luiz*, Luiz Carlos*, Nivaldo*, Oberdan*, Paschoal*, Paulinho*, Paulo Moura, Pedro dos Santos*, Robertinho*, Serginho*
Piano – Aloisio* (tracks: A4)
Soprano Saxophone – Paulo Moura (tracks: B4)
Tenor Saxophone – Nivaldo* (tracks: B5)
Trombone – Edson Maciel (tracks: B5)
Vocals – Célia (2) (tracks: B1), D. Carlos (tracks: A4, B3), Gilda Horta (tracks: A4, B3), José Carlos (7) (tracks: A1, A5, B2, B4), Luiz Carlos* (tracks: A1, A2, A5, B2, B4), Paulinho* (tracks: A1, A5, B2, B4), Toninho Café (tracks: A4, B3), Toninho Horta (tracks: A4, B3)
Written-By – Paulinho Tapajós (tracks: A5), Vitor Martins (tracks: A1, A2, A4, B1 to B5)

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