Beck Odelay

Beck Odelay – Enregistré entre 1994 et 1996 aux PCP Labs, G-Son Studios, The Shop, Sunset Sound – Geffen Records
On entre dans Beck Odelay comme dans une une échoppe du marché d’Istanbul dans laquelle il vante ses produits les plus bancals comme de petits bijoux d’artisanat local. On y reconnaît des sons de jeux vidéo foutus en l’air; boîtes à rythmes mal réglées, guitares saturées et samples collés n’importe comment.

Nous sommes en 1996. Le néo-metal américain pointe à l’horizon et l’Angleterre ne réussit pas à dépasser sa propre britpop quand Beck surgit et impose instantanément le personnage du néo-branleur. Un fort sympathique nouveau venu qui chante comme un hip-hopper, en radant des riffs country sur une grosse guitare folk.

Beck est capable de mélanger du Gainsbourg (qui le passionne et dont il se fait le chantre) et du garage rock et demander à Noel Gallagher de faire le remix. Très vite, les critiques voient en cet archange elfique un nouveau Dylan.

Beck Odelay
Beck Odelay

Le fils Hansen a alors vingt-six ans, et une énergie de défricheur éblouissante. Deux ans plus tôt, il a fait paraître Mellow Gold (1994), fourre-tout jubilatoire traversé d’éclairs de génie, ainsi que deux disques de folk lo-fi malades, One Foot In The Grave (1994) et l’inaudible Stereopathetic Soulmanure (1994), s’imposant comme un modèle d’originalité et de dignité pour la nation indie.

Son ambition dépasse alors celle de la plupart de ses contemporains. Désosser le hard-rock, se défoncer la tronche au rap, verser dans les langueurs de tropiques fantasmés, retrouver le frisson des messes psychédéliques, dresser un temple à la gloire des ancêtres de la musique américaine : voilà ce que ce blanc-bec carnivore entend accomplir dans un même mouvement.


Beck Odelay

Pour Odelay, sixième album du looser magnifique (quatre en indé, deux en major), Beck nous livre un album juke-box, comme une ballade sur le tuner d’un autoradio, dans une voiture de sport fabriquée avec des matériaux de récup, en route vers la joie.

Recentré sur la soul et le hip-hop, Odelay donne envie de se replonger à la fois dans les œuvres complètes d’Isaac Hayes et des Beastie Boys. Mais l’exercice de style dégénère très vite en bataille de polochons. Même coiffé comme tout le monde, Beck garde un énorme épi sur la tête.

Beck Odelay
Beck Odelay

Il fait preuve ici d’un crétinisme réjouissant, d’un sens aigu du non-sens, du détail assassin : guimbarde, paire de ciseaux, accordéon musette, sonnerie de téléphone, braiment d’âne, braillement d’idiot, scratch couinant, bruits de flipper, trompette easy-Listening, limaille électrique, gimmick rap à fromage mou, sucré-salé mélangés, bouts de dialogues, orchestre symphonique, on trouve tout ça sur Odelay.

A la différence de ses pairs, Beck n’a pas peur d’oser des choses totalement crétines, quitte à avoir l’air un tantinet idiot (« Jack-Ass »). A l’époque, des groupes comme Massive Attack ou Portishead se planquent derrière leurs samplers et calibrent leur moindre apparition vidéo. No Doubt tient les ondes. Beck repart donc du postulat de Lester Bangs : « Ce qui nous intéresse à ce stade, c’est moins l’Amérique que ses poubelles. »

Beck Odelay
Beck Odelay

Le problème de la génération Beck, c’est qu’elle arriva pile pour s’entendre dire par des sexagénaire super installés qu’elle ne pourra jamais se mesurer aux géants des sixties (leurs Beatles, leur Woodstock, leur Mai 68). C’est ce que chante Beck avec un ennui étudié : « Invite me to the seventies » sur un blues stonien fusionnant orgue Bontempi et infrabasses. Détail amusant d’un chanteur précisément né en 1970.

Quasiment tous les morceaux contiennent au moins un ou deux samples de chansons déjà existantes (et essentiellement très peu connues, pas de hits utilisés ici, Beck ne cherche pas la facilité).

Parmi les samples utilisés, I Can Only Give You Everything du MC5, reprise par Beck, Life par Sly & The Family Stone, Out Of Sight par Them, une reprise du It’s All Over Now, Baby Blue par les mêmes Them, Needle To The Groove par Mantronix ou bien encore Inside-Looking Out par Grand Funk Railroad, ainsi que de la musique classique (8ème Symphonie, l’inachevée, de Schubert). Il y en à d’autres. Au final, deux chansons seulement n’utilisent pas de samples : Minus et Ramshackle.

Beck Odelay
Beck Odelay

La finale de l’album, « Discobox », track caché, à elle seule mérite le détour. De tous les disques absolument dingues de l’époque (et il y en eu quelques-uns entre bidouilles de sample, french touch, productions Dre, Bristol Sound, etc), « Odelay » reste le plus convaincant. C’est celui d’un surdoué avec 170 de QI qui a passé au mixer 40 années de rock’n’roll pour en sortir l’essence crétine absolue, pur smoothie, tout ça avec la jouissance de faire son truc en triturant un vieux riff des Kinks avec une raquette de tennis devant la glace.

Odelay est un des rares disques essentiels d’une époque qui ne le fut guère. Le grunge virait geignardises dusse moyenne. Oui, tous ces enfants de divorcés élevés par des baby-sitters françaises avaient vécu l’enfer. De là à en faire des disques… Beck tranche avec cet état d’esprit général. Il débarque en deux accords et justifie une odyssée hip hop, funk, folk, pop, rock.

Beck Odelay
Beck Odelay

Sur le précieux deuxième disque de la réédition de 2008, on navigue avec le même bonheur du blues d’avant-guerre au remix d’Aphex Twin, en passant par tout le reste. Et c’est dans ce grand écart que se révélait le génie buissonnier de Beck; un cancre, oui, mais excellent dans toutes les matières.

« Odelay », à l’image de sa pochette, est un trip électronique qui dépasse les strictes limites du rock et du folk. Beck est prêt à mixer musique balinaise et clavecin électrique. Et il fait sonner cela comme du Sly Stone, ce qui annonce le virage funk de son étonnant « Midnite Vulture ».

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CREDITS :

  • Beck Hansen – vocals (all tracks), electric guitar (tracks 1–4, 6–12), slide guitar (track 2), acoustic guitar (tracks 3, 7, 13), bass guitar (tracks 1–4, 6–12), organ (tracks 1, 4–6, 8, 10), clavinet (tracks 2, 4), electric piano (tracks 6–8), moog synthesizer (tracks 2, 5, 6, 9, 12), harmonica (tracks 1, 2, 6, 7), drums (track 5), percussion (tracks 5, 10, 12), thumb piano (track 5), rhumba box (track 5), xylophone (track 7), turntables (track 9), echoplex (track 12)
  • Dust Brothers – turntables (tracks 1, 2, 6, 8, 12), drum machine (tracks 6, 12)
  • Joey Waronker – drums (tracks 3, 6, 9, 13), percussion (3, 9, 12)
  • Mike Millius – scream (track 3)
  • Mike Boito – organ (tracks 8, 10, 12), trumpet (track 8)
  • David Brown – saxophone (track 8)
  • Greg Leisz – pedal steel guitar (track 10)
  • Charlie Haden – upright bass (track 13)
  • Ross Harris – « (The Enchanting Wizard of Rhythm) » (track 2)

Production

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