Comme à la radio (Brigitte Fontaine)

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Enregistré en 1969 au Studio Saravah Paris – Saravah records
En 1969, quand Brigitte Fontaine commence à concevoir Comme à la radio, elle n’est plus vraiment une jouvencelle. Agée de 30 ans, elle se fraie depuis le début des années 1960 une double voie de chanteuse et comédienne dans la jungle de la scène parisienne.

Se produisant régulièrement dans des cabarets, salles de concert et autres théâtres avec le comédien Rufus et les jeunes musiciens Jacques Higelin et Areski Belkacem comme principaux partenaires de jeu (et bientôt aussi de vie pour le dernier), elle commence à se faire un nom, teinté d’irrévérence. Côté musique, elle a déjà sorti plusieurs disques, dont les albums 13 chansons décadentes et fantasmagoriques (1966), Brigitte Fontaine est… folle (1968), qui dévoilent un univers résolument non-conformiste. Aussi singuliers et audacieux soient-ils, ces deux albums semblent presque timides à l’aune de Comme a la radio, éblouissant météore sonore qui va venir frapper de plein fouet la France grisâtre de Georges Pompidou, dans laquelle l’esprit insurrectionnel de Mai 68 semble s’estomper chaque jour davantage…

A l’occasion d’un entretien publié dans Les Inrocks en 1996, Brigitte Fontaine raconte ainsi la genèse de l’album: “C’était vers 1969-1970. Higelin, Areski et moi faisions un spectacle qui s’appelait Niok, au Vieux- Colombier. (…) Le spectacle était en grande partie improvisé. (…) Dans le même théâtre, mais à une autre heure, jouait l’Art Ensemble of Chicago. Parfois, ils venaient se joindre à nous. Nous assurions la partie chant et les jeux visuels, l’Art Ensemble venait ensuite prendre place dans le jeu au moyen d’une trompette ou d’un saxophone. Quelqu’un a eu l’idée qu’on fasse un spectacle ensemble, puis un disque. »

Toutes les médailles du monde ne suffiraient pas à exprimer notre gratitude pour ce quelqu’un, grâce à qui va surgir un si formidable ovni. Après avoir présenté un spectacle ensemble au printemps 1970, Fontaine, Belkacem et les musiciens de l’Art Ensemble of Chicago – installés à Paris début 1969 – entrent en studio un peu plus tard pour enregistrer un disque. Se joignent à eux le violoncelliste Jean-Charles Capon et le contrebassiste Jean-François Jenny-Clark, tous deux aux avant-postes du jazz français, ainsi que deux musiciens tunisiens, Kakino De Paz [qanûn, sorte de cithare) et Albert Guez (luth).

Comme à la radio (Brigitte Fontaine)
Comme à la radio (Brigitte Fontaine)

Illuminations poétiques Faisant voler en éclats structures et formats, l’album qui en résulte est aussi bref (trente minutes) que renversant: inclassable, il oscille avec une insolente liberté de geste et de ton entre chanson surréaliste, (free-) jazz céleste, folk-rock fugueur, blues oriental et agit-pop. En mode parlé-chanté, la voix de Brigitte Fontaine flotte, à la fois espiègle et inquiétante, sur ce foisonnant tapis instrumental et colle idéalement à l’étrangeté douce-amère des paroles. Vibrante et envoûtante, celle d’Areski Belkacem s’élève également à travers Le Brouillard, L’Eté l’été et Tanka I.

Splendides illuminations poétiques placées au début et à la fin de l’album, Comme à la radio et Lettre à Monsieur le chef de gare de La Tour de Carol – ce dernier morceau, enregistré antérieurement (avec Higelin à la guitare), étant d’abord sorti en face B d’un 45 tours en 1969 – en constituent les deux grands pôles magnétiques.

Salué par quelques critiques à sa sortie et récompensé par le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros en 1970, l’album est l’un des immarcescibles fleurons de Saravah, label créé par Pierre Barouh en 1965, qui a tant fait pour l’extension du domaine de la chanson. Il faudra pourtant attendre le début des années 1990 (et une réédition en 1992) pour voir enfin Comme à la radio reconnu à sa juste valeur, grâce notamment à l’admiration fervente des membres de Sonic Youth. Décelable par exemple sur Les Créatures/L’Homme à 3 mains, le diptyque de Katerine sorti en 1999, son écho ensorcelant n’a pas fini de se répercuter.

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CREDITS :

Areski: percussions
Jacques Higelin: guitare
Joseph Jarman: hautbois, sopranino
Malachi Favors: basse
Roscoe Mitchel: flûte
Lester Bowie: trompette
Léo Smith: trompette
Kakino de Paz: cithare
Albert Guez: luth
Jean-Charles Capon: violoncelle
J.F. Jenny-clark
L’Art Ensemble of Chicago
Prise de son: Daniel Vallancien, Studio Saravah 1969
Remasterisation: 1992
Deux inédits: “Le noir c’est mieux choisi” & “Le goudron”