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Filmé avec deux bouts de ficelle, tourné sans méthode, monté sans respect des règles en vigueur à Hollywood, Easy Rider est un objet radicalement nouveau dans le paysage cinématographique américain à sa sortie en 1969. Film d’une génération, entre flower power et contestation dure, road-movie baigné de musique pop, sa réputation n’a cessé de grandir. Si certains aspects ont mal vieilli, le meilleur réside dans sa forme et une bande sonore mythique, mélange d’acid rock (l’hymne biker « Born to Be Wild » de Steppenwolf, Jimi Hendrix et l’ultra psychédélique if Six Was Nine »), de bluegrass lysergique (The Holy Modal Rounders) et de country rock pastorale (The Band avec « The Weight »).

En 1967, Peter Fonda, qui se doute bien que l’on peut faire mieux que Les Anges sauvages pour célébrer les plaisirs de la motocyclette, commence à réfléchir à un film (Easy Rider) avec Dennis Hopper, un western moderne qui remplacerait les hors-la-loi à cheval par des motards. Ils soumettent leur idée à AIP, mais Samuel Arkoff ne montre guère d’enthousiasme à l’idée de confier un long métrage à Hopper.


Bande originale de Easy Rider

Un jour, Peter Fonda m’appelle du Canada à 3 heures du matin et m’explique qu’il vient de dîner avec James Nicholson et Sam Arkoff, les deux patrons de l’AIP : « Je leur ai parlé d’un projet que nous pourrions faire ensemble et ils ont été emballés. Ils veulent nous apporter le financement ! C’est l’histoire de deux mecs qui se font un peu d’argent en passant de la drogue au Mexique et traversent le pays sur deux magnifiques bolides étincelants pour aller au carnaval du mardi gras. » Il a ajouté qu’il serait producteur et acteur et que je pourrais faire la mise en scène et y jouer aussi. J’ai trouvé que c’était une excellente idée. Ainsi est né Easy Rider, qui s’appelait encore à l’époque The Loners. Peter et moi avons passé dix jours à discuter du projet en marchant autour de son court de tennis. Nous avons enregistré ces discussions et avons réussi à en tirer une intrigue structurée.

Dennis Hopper

Les deux hommes ne se découragent pas et engagent comme scénariste le romancier Terry Southern, esprit subversif, auteur d’un des premiers romans à railler la société de consommation, The Magic Christian, publié en 1959.

C’est Southern qui trouve le titre Easy Rider, c’est déjà beaucoup. Mais le scénario du film qui mène deux motards, Wyatt et Billy, de Los Angeles au Sud profond sera largement improvisé sur le tournage.

Bande originale de Easy Rider
Bande originale de Easy Rider

Pour la bande sonore, Peter Fonda pense confier la partition du film au super-groupe Crosby, Stills & Nash, qui vient de se former. La bande originale d’Easy Rider sera finalement une compilation dans laquelle on retrouve des superstars, comme Jimi Hendrix, et des groupes marginaux aujourd’hui relégués dans la mémoire de quelques érudits (les Holy Modal Rounders).

J’ai tourné Easy Rider en cinq semaines et demie. On a traversé les États-Unis non-stop, et je n’avais jamais le temps de regarder les rushes. De retour à Los Angeles, je me suis retrouvé avec soixante heures de film. J’ai mis plus d’un an à monter Easy Rider. Tous les matins, je me rendais au studio en écoutant la radio. C’est là que j’ai entendu « Born To Be Wild » et « Goddamn, The Pusher Man » de Steppenwolf, « If 6 Was 9 » de Jimi Hendrix, The Band et The Byrds… Orson Welles disait toujours qu’il fallait toujours monter les images en premier sans se préoccuper du son. Le son devait venir après. J’ai donc d’abord monté les scènes de moto sans musique. J’ai rajouté ensuite les chansons de Steppenwolf et ça collait parfaitement.

Dennis Hopper

Le film s’ouvre sur les transactions douteuses entre les deux héros et un Phil Spector caché dans sa Rolls au son du titre The Pusher de Steppenwolf, une reprise d’un obscur chanteur country du nom de Hoyt Axton.

PORTRAIT : Steppenwolf, groupe emblématique d’un rock wild et psyché

« Born To Be Wild », devenu le titre emblématique du film, a été écrit au départ comme une ballade par Mars Bonfire, membre des Sparrows, le groupe dont était issu Steppenwolf. Revue et corrigée à grand coup d’électricité, la ballade devient un standard d’un genre alors en gestation : le hard rock.

Sa version initiale qui figure sur le premier album du groupe, paru en 1967, est réarrangée en 1968 pour la BO du film, avec adjonction d’une intro douce aux oreilles de tous les amateurs de deux-roues : le bruit du démarrage du panhead (le vieux moteur Harley Davidson des années 1940-60). Un son qui plonge instantanément l’auditeur dans une ambiance fleurant le goudron, l’huile de vidange et l’asphalte à perte de vue.

Bande originale de Easy Rider
Steppenwolf / Bande originale de Easy Rider

« Wasn’t Born To Follow » des Byrds est issue de l’album The Notorious Byrd Brothers sorti en 1967. Cette ballade rappelle que l’idéologie hippie n’est jamais bien loin de nos deux protagonistes qui croisent et félicitent un fermier qui vit de la terre, hors des carcans de la société.

La chanson « The Weight » entendue dans le film est la version originale du groupe The Band, présente sur l’album Music From Big Pink. En revanche, l’album de la bande sonore propose The Weight reprise par le groupe Smith, dépendant du label ABC/Dunhill alors responsable de la B.O. La maison de disques de The Band ne souhaitait pas leur accorder le titre.

Sur la route, Wyatt et Billy rencontrent George Hanson (Jack Nicholson), petit avocat surmené. L’occasion pour ce dernier de tirer sur son premier joint et de lâcher prise. Cela méritait bien un titre comme « If You Want To Be A Bird » des Holy Modal Rounders.

Sans grande surprise, un groupe qui s’appelle Fraternity of Man est évidemment issu du mouvement psyché-hippie. Drôle de titre qu’est ce Don’t Bogart Me ; l’expression, jusque là réservée à une minorité de fumeurs, devint populaire grâce à Easy Rider. Il s’agirait de ne pas laisser s’éteindre un joint et donc d’éviter de le laisser pendre aux lèvres à la façon d’Humphrey Bogart.

Bande originale de Easy Rider
Jimi Hendrix / Bande originale de Easy Rider

Tout ceci compose une courte parenthèse rapidement rompue par le pétaradant If 6 Was 9 de Jimi Hendrix, cri de liberté dans lequel on l’entend déclarer que « les cols blancs veulent que les gens comme moi disparaissent ».

Tiré de l’album Mass in F Minor (sorte de « concept album d’opera-rock-religieux) du groupe The Electric Prunes, le titre Kyrie Eleison nous invite à une messe cosmique et délirante, rencontre du créateur avec le LSD…

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Pour la scène finale, Hopper et Fonda désirent utiliser « It’s Alright Ma (I’m Only Bleeding) » de Bob Dylan, une diatribe proto-rap figurant sur l’album Bringing It all Back Home. Dylan est convié à visionner quelques rushes, mais renonce à léguer sa chanson après avoir vu la scène du cimetière de La Nouvelle-Orléans, où un Peter Fonda fracassé aux acides invoque l’esprit de Frances Ford Seymour, sa mère suicidée vingt ans plus tôt.

L’auteur de Like A Rolling Stone confie finalement la chanson au chanteur des Byrds Roger McGuinn qui l’interprète pour le film. Idem pour Ballad of Easy Rider, ou Dylan se contente de donner quelques lignes à Roger McGuinn, à charge pour lui d’en faire une vraie chanson.

Roger McGuinn
Roger McGuinn / Bande originale de Easy Rider

Révolutionnaire à plus d’un titre, la bande originale d’Easy Rider bouscule également la tradition des scores hollywoodiens en alignant des titres pré-existants tout en s’affranchissant de partition instrumentale.

C’était la première fois qu’on faisait ça, souligne Dennis Hopper. En général, à Hollywood, tout le monde composait un score et se contentait d’écrire une chanson pour le générique. Je ne voulais pas de ça. Je voulais que ce film et sa musique représentent une capsule dans le temps. Ce film et sa bande originale sont une évocation d’un moment précis, un instantané de ce que nous vivions à l’époque. Si on regarde bien le film, il n’y a pas vraiment de récit. Captain America et Billy vont d’un point à un autre, de Los Angeles en Floride, puis de Floride à la Nouvelle-Orléans en s’arrêtant au hasard en chemin. Dans Easy Rider, c’est la musique qui alimente le récit. 

Dennis Hopper

Sources : www.destination-rock.com – www.telerama.fr – www.muziq.frwww.parisfaitsoncinema.comwww.cinematheque.fr

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PISTES :

  1. Steppenwolf – The Pusher (H. Axton)    5:50
  2. Steppenwolf – Born To Be Wild     (M. Bonfire) 3:38
  3. Smith (3) – The Weight (J.R. Robertson)    4:33
  4. Byrds, The – Wasn’t Born To Follow (G. Goffin/C. King)    2:08
  5. Holy Modal Rounders, The – If You Want To Be A Bird (Antonia)    2:37
  6. Fraternity Of Man, The – Don’t Bogart Me (E. Ingber/L. Wagner)    3:06
  7. Jimi Hendrix Experience, The –     If Six Was Nine (J. Hendrix)    5:34
  8. Electric Prunes, The – Kyrie Eleison Mardi Gars (D. Axelrod)    4:02
  9. Roger McGuinn – It’s Alright Ma (I’m Only Bleeding)  (B. Dylan) 3:03
  10. Roger McGuinn – Ballad Of Easy Rider (R. McGuinn) 2:15

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