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En 1963, Godard plane haut sur le cinéma mondial. Le compositeur George Delerue, lui, élève de Darius Milhaud, est demandé partout, de l’écran à la scène où il vient d’accompagner les adieux de Jean Vilar. Leur géniale collaboration est un coup du hasard (l’annulation d’une commande) et donnera naissance à l’une des partitions les plus connues du compositeur. Le thème de Camille, repris par Martin Scorsese dans son film ‘’Casino’’, est à inscrire au panthéon des musiques de film.

«Au commencement, il y a un vulgaire et joli roman de gare de Moravia, plein de sentiments classiques et désuets, en dépit de la modernité des situations.» C’est ce qu’estimait Jean-Luc Godard à la sortie du Mépris. «C’est avec ce genre de romans que l’on tourne souvent de beaux films.» L’histoire tragique de la fin d’un amour entre le scénariste Paul Javal (Michel Piccoli) et sa femme Camille (Brigitte Bardot).

Considéré comme l’un des classiques de la Nouvelle Vague du cinéma français, Le Mépris est l’un des films les plus intimes de Godard, presque autobiographique dira Michel Piccoli. Godard est alors marié à Anna Karina ; ils se sépareront en 1965.

Brigitte Bardot est alors au sommet de sa gloire, harcelée par les paparazzi et dont les producteurs insistent pour la voir nue à l’écran. « Il fallait faire du nu » explique Godard.

L’industrie cinématographique est alors en pleine crise et le film marque aussi la fin de la Nouvelle Vague. Le documentaire décrypte le travail de mise en scène, de photographie, et note l’importance de la musique « répétitive, obsédante et désespérée » de Georges Delerue.

C’était quand même assez fermé, à cette époque. La musique de film coûte cher et les producteurs ne veulent pas prendre de risques. J’ai bénéficié de l’arrivée de la Nouvelle Vague, qui a remis les pendules à l’heure. Il y a eu un renouvellement complet de la situation. Les gens de la Nouvelle Vague ne voulaient pas travailler avec des gens plus âgés. A tort ou à raison, ils ont voulu faire table rase, et c’est ce qui m’a permis de travailler pour des longs-métrages. Ce qui me plaisait chez les réalisateurs de la Nouvelle Vague, c’était l’amour qu’ils portaient à la musique, et cela, c’était nouveau…

George Delerue

Le cinéaste se contente de passer commande à Delerue, qui a déjà à son actif la musique de Tirez sur le pianiste, celle de Jules et Jim et des premiers films de Philippe de Broca.

George Delerue
George Delerue

Les deux hommes ont déjà travaillé ensemble, en 1957, pour un court-métrage sur les… termites et, aux interrogations du musicien, le cinéaste a répondu par un narquois : « Le film dure treize minutes, il faut donc treize minutes de musique… »

Un jour, je reçois un coup de fil de Godard : «Je suis en salle de montage, rue de Washington, je viens de finir un film avec Brigitte Bardot, Michel Piccoli, Jack Palance. J’aimerais que vous en fassiez la musique…J’ai vu Le Mépris le lendemain. Godard n’avait aucune idée au départ et ne m’a rien dit avant la projection. A sa sortie, pas très loquace, il me demande : «Que comptez-vous faire ? » Je lui réponds : «Pour ce film, j’entends une musique ample, avec beaucoup de cordes, très romantique mais dans un esprit brahmsien.» J’ignore si la référence à Brahms a été un déclic mais il m’a répondu : «C’est tout à fait ce que je veux.» Pour moi, il ne s’agissait pas de faire du Brahms mais de situer un climat musical. Nous avons ensuite déterminé les emplacements musicaux, qui représentaient quinze minutes au total. Après l’enregistrement, je n’ai plus entendu parler de rien.

George Delerue

Le réalisateur s’enferme en studio avec les quinze minutes composées par Delerue.

Je n’ai pas assisté au montage. Je savais que Godard détestait ça. Je suis resté un peu en dehors de l’affaire. Et lors de l’avant-première, j’ai été très surpris : il avait mis ma musique partout, j’ai même eu peur qu’on m’accuse d’en avoir trop fait. Il était tombé amoureux d’un ou deux thèmes et cela « couvrait » maintenant trente-cinq à quarante minutes du film. Ça ne faisait pas répétitif, ça donnait une ambiance, le sentiment que le film était non pas envahi, mais entouré de musique.

George Delerue

Godard n’en fait qu’à sa tête, mais le mouvement de son montage sublime la mélodie de Delerue. Contrairement à d’autres compositeurs dont il peut disposer à l’époque, Delerue est son choix : « C’était un copain de Truffaut, dit-il un jour, je voulais le côté musique symphonique de certains films américains, avec un air qui revient. »

Le thème principal « Camille » est confié aux cordes juste soutenues par quelques bois, un cor et une harpe. La phrase mélodique d’une simplicité touchée par la grâce trouve une profonde résonance en chacun de nous tant la crise qui se joue dans le couple est universelle.

Gros budget, BB, Capri, les producteurs ont une idée du film qui s’écarte de celle de Godard. Ils font tourner des scènes supplémentaires pour quelques plans de Bardot nue.

En Italie, Carlo Ponti fait sortir le film avec une musique totalement différente, un genre de jazz légèrement moderniste et pétillante signée Piero Piccioni, alias Piero Morgan, pianiste à la radio dans les années 30 et leader d’un big band dans l’après-Mussolini.

Du noyau dur de la Nouvelle Vague, Jean-Luc Godard est sans doute le cinéaste à la conscience musicale la plus acérée. Elément organique de son discours, la musique lui permet de transmettre au spectateur des informations qu’il n’a pas filmées.

Si les images de Godard ont inspiré à ses compositeurs quelques partitions fulgurantes, c’est aussi leur utilisation au mixage qui frappe par son culot esthétique : une réappropriation quasi-physique de la musique, faite de coupes, de ruptures, de savants guillotinages. Comme si Godard recomposait l’œuvre de ses compositeurs, comme si le musicien des films de Godard, c’était d’abord Godard lui-même.

Sources : www.georges-delerue.com – www.underscores.fr – notes pochette – www.telerama.fr – https://imagesdelaculture.cnc.fr

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