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Joseph Hill, leader de Culture et incarnation du militantisme rasta

Never love alone
Joseph Hill, leader de Culture et incarnation du militantisme rasta Posted on 27 mars 2019Leave a comment
Never love alone

Incarnation du militantisme rasta dans toute sa force et son authenticité, Joseph Hill, leader de Culture, a signé l’un des plus beaux chapitres du reggae roots. L’éminent journaliste jamaïcain  » Baldford Henry, chroniqueur au quotidien The Cleaner et l’ami de Coxsone Dodd depuis les années 60, a prononcé une phrase particulièrement judicieuse un jour à la télévision :

« Tant que les rastas chanteront, les Jamaïcains seront obligés de se souvenir de l’Afrique, des religions et des rois africains, ils se souviendront de leur noirceur, de l’esclavage et de toute leur histoire. Les rastas rappellent à notre société que c’est leur héritage et qu’ils ne doivent jamais le dénier. »

Cette assertion peut aussi résumer le combat de Joseph Hill. Le leader de Culture était avant tout un militant, bien décidé à reprendre son identité aux griffes de Babylone et sa spiritualité aux paroisses chrétiennes des colons anglais. « Je n’ai pas honte de déballer mes locks, même dans une église / Je n’ai pas honte de montrer mes locks, je suis un descendant africain », chante-t-il sur l’imparable « I’m Not Ashamed » en 1976.

Joseph Hill
Joseph Hill

Dans la mythologie rasta, Joseph Hill incarne une conscience noire puissante. Ses textes prêchent la paix et la fraternité, ils interprètent les signes divins et insistent sur l’aspect prophétique des écrits de Marcus Garvey, tel son célèbre tube « Two Sevens Clash » qui annonce une année apocalyptique pour la Jamaïque en 1977, « quand les deux sept se cognent ». À ceux qui prétendent que cette prédiction ne s’est jamais vraiment réalisée, Hill répondait que le taux d’homicides sur l’ile n’avait jamais atteint un tel niveau auparavant, une vérité irréfutable.

De 1976 jusqu’aux élections de 1980, la Jamaïque traverse l’une des périodes les plus sanglantes de son histoire. La popularité de Joseph Hill s’explique aussi par ce contexte, car dans ce chaos social et politique ses chansons exhortent ses frères à s’unir (« Stop Fussing And Fighting ») en revendiquant leurs racines et leur culture (« Natty Dread Taking Over »). Sa mission ? Relever son peuple, « uplift the people », comme disent les rastas. Les romances et le reggae « lover » n’ont jamais été son créneau.

Joseph Hill
Joseph Hill

Dans une émission de Mark Lamarr pour la BBC en 2004, il affirme : « Nous sommes une nation qui ressemble à celle de Moïse dans la Bible. Je crois que nous sommes ceux qui, aujourd’hui écrivent la Bible pour les générations futures. »

À la fin des années 60, Joseph Hill débute modestement chez Studio One, avec un unique single intitulé « Behold The Land ».

Après plusieurs tentatives infructueuses au sein de divers combos, il s’entoure de Kenneth Dayes et de son cousin Albert Walker pour fonder Culture en 1976. Il s’agit d’un trio typique du reggae jamaïcain, comme il en existe des dizaines d’autres sur l’île à cette époque, mais leurs inspirations lumineuses sont remarquées par Errol Thompson lors d’une audition spontanée dans la rue.

Joseph Hill
Joseph Hill

Thompson convainc alors Joe Gibbs d’enregistrer les 45-tours qui propulseront le trio au sommet des charts dès sa première année d’existence. On les retrouve sur les albums two Sevens Clash et Baldhead Bridge, deux somptueux classiques du genre.

Mais frustré par le manque de gratitude de Gibbs et fauché malgré le succès, Culture part enregistrer chez Harry J (African Stand Alone) et préfère ensuite composer essentiellement pour le label de Sonia Pottinger. Les albums Harder Than The Rest Cumbolo et International Herb témoignent de cette seconde période fructueuse, de 1978 jusqu’au début des années 80.

En 1978, lorsque Marley accepte de revenir en Jamaïque après un an d’exil (suite à la tentative de meurtre dans sa maison de Hope Road à Kingston), c’est pour s’impliquer dans l’organisation du One Love Peace Concert. Bob exige de sélectionner lui-même les chanteurs qui l’accompagneront sur scène pour ce qui deviendra le concert le plus important de l’histoire du reggae. Joseph raconte :

« J’étais chez moi quand le téléphone a sonné. J’ai décroché, c’était Bob Marley à l’autre bout du fil. Il m’a expliqué qu’il organisait ce concert. Il m’a demandé de participer, et j’ai accepté avec joie ! Bob m’a dit : ‘ Tu sais, tu as une chanson que je devrais chanter ! Mais Jah partage les portions comme il le veut. « Il parlait de « Jah See Dem Ah Corne », il l’adorait. »

Joseph Hill
Joseph Hill

Au concert, le morceau « Stop The Fussing and Fighting » s’impose comme le grand hymne de cette nuit de réconciliation politique : tous les artistes l’entonnent ensemble sur scène, en communion avec une foule monstrueuse entassée dans le National Stadium.

Depuis ses débuts, la voix de Joseph Hill est souvent comparée à celle de Burning Spear, pour sa tonalité et sa façon parfois langoureuse d’élonger les syllabes. Mais contrairement à Spear, le leader de Culture embrasse le style de reggae « rockers » de la fin des années 70. Il aime les rythmes de batterie soutenus, renforcés de lignes de basses galopantes et de guitares ciselées, sur lesquels on peut facilement danser. Cette vigueur secoue les sound-systems de Kingston à Londres, et Culture devient vite adulé par les punks anglais.

« Je ne sais pas pourquoi il nous aime autant, je me contente de chanter, disait Hill. Mais ce n’est pas seulement en Angleterre : même aux USA, les « Dead Heads » remplissaient nos salles de concert »

Les punks blancs et les rastas se rejoignent aussi dans la révolte contre l’oppression, contre le « Babylon shitstem », comme dit Hill. Et il ne se contente pas de critiquer : à partir des années 80, il parcourt le monde avec ses chansons et sa pensée rasta. Il tourne souvent en Afrique, du Ghana à l’Afrique du Sud. Il se rend au Proche-Orient en 1987 et 1996 pour plusieurs concerts, dans de grandes villes et dans des villages où se rassemblent Palestiniens et Israéliens. En Sierra Leone, il rencontre des factions rebelles et s’engage pour la paix. Chacun de ses voyages lui inspire des chansons, telle « War In Sierra Leone », et il signe encore une vingtaine d’albums jusqu’à sa disparition, le 18 août 2006.

Joseph Hill
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Le fils prodigue Joseph Hill est mort à cinquante-sept ans, à Berlin, au milieu d’une grande tournée européenne. La caravane de Culture continua pourtant son chemin, emmenée par Kenyatta Hill, le fils de Joseph qui reprit le flambeau dès le lendemain du drame. La rumeur courut dans le petit monde du reggae que le promoteur avait menacé de ne pas payer les musiciens s’ils ne terminaient pas la tournée. Cela n’a cependant jamais été confirmé par Kenyatta, qui expliquait au site reggaeville.com :

« Avant que mon père ne disparaisse, je n’ai jamais pensé à chanter. J’étais son ingénieur du son. Mais quand il est mort, on s’est réunis avec les frères Albert Walker, Telford Nelson et le groupe pour prendre une décision… C’est ainsi que j’ai commencé. »

Le 8 septembre 2006 à Kingston, la Première Ministre jamaïcaine Portia Simpson-Miller a marché en silence derrière le cercueil de Joseph Hill, en compagnie d’Ernest Ranglin, U-Roy, Leroy Sibbles et quasiment toutes les légendes du reggae encore vivantes. Le soir, ils se mouillèrent pour offrir un grand concert sous la pluie en hommage à l’un des derniers gardiens de l’esprit originel rasta.

Quelques semaines plus tard, Kenyatta intitula son premier single « Daddy ». Il n’a cessé depuis de conjuguer au présent les inspirations de son père, comme sur l’album Live On : Tribute To Culture par exemple. Lors d’une interview, il a déclaré au journal The Cleaner :

« Depuis que mon père n’est plus présent pour accomplir ce travail lui-même, j’ai senti que je devais m’en charger. »

Joseph Hill, qui croyait en la vie et l’amour éternels, doit le regarder d’en haut avec une profonde fierté, en fumant un énorme cône avec Bob Marley et Dennis Brown.

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