marvin gaye what's going on

Marvin Gaye What’s Going On – Enregistré entre juin-septembre 1970 et mars-mai 1971 au Hitsville U.S.A., Golden World, au United Sound Studios à Detroit et au Sound Factory Hollywood – Motown records
À partir de 1967, Marvin Gaye, le crooner à la voix d’or de la Motown, se sent de plus en plus étouffé par le carcan créatif du label de Berry Gordy. Dévasté par la disparition, en mars 1970, de Tammi Terrell, sa partenaire de Ain’t No Mountain High Enough, il annonce son retrait de la scène et des studios. En plus d’être la cible du fisc pour dettes impayées, Marvin Gaye est également secoué par les confidences de son frère Frankie, qui vient d’achever une mission de trois ans au Vietnam. Après s’être rêvé en Sinatra noir, Marvin Gaye cherche désormais le moyen de canaliser sa frustration artistique. Il trouvera son salut sous la forme d’une protest song écrite en réaction aux brutalités policières commises lors des émeutes de Berkeley par Renaldo « Obie » Benson, un membre des Four Tops.

L’histoire de Marvin Gaye What’s Going On commence le 15 mai 1969, à Berkeley, en Californie, ou un défilé de 6 000 personnes descend le long de Telegraph Avenue, lieu de rencontre habituel des étudiants du campus. Tous ont pour destination People’s Park, un parc improvisé, construit illégalement sur un terrain appartenant à l’Université de Californie. Depuis quelques jours, cet espace de liberté, géré en commun, a été fermé et entouré d’une clôture de protection.


Marvin Gaye What’s Going On

Lorsque les manifestants approchent du parc, les forces de l’ordre les attendent. Certains protestataires commencent à lancer des cailloux et des bouteilles aux policiers. Ceux-ci répliquent par l’usage de gaz lacrymogène, puis par des tirs de chevrotine. Plus d’une centaine de personnes sont sérieusement blessées. James Rector, un étudiant de 25 ans qui regardait la manifestation depuis le toit d’un building voisin, est tué par une balle perdue. La situation se dégrade progressivement les jours suivants, et le gouverneur de l’État, Ronald Reagan, déclare l’état d’urgence et fait appel à la Garde nationale. L’épisode reste dans l’histoire locale sous le surnom de “jeudi sanglant”.

Ce même 15 mai 1969, le bus de tournée des Four Tops, un des groupes Motown les plus populaires, fait étape à Berkeley. Avec les autres membres du groupe, Obie Benson, la voix de basse du quatuor, assiste à la terrible répression menée par les forces de l’ordre. Choqué par les scènes de brutalité arbitraire auxquelles il assiste, il se fait l’écho des questions que lui inspire l’événement auprès de son ami Al Cleveland. Auteur-compositeur, celui-ci a notamment écrit pour Dionne Warwick et Gene Pitney avant de rejoindre Motown. Parmi ses titres de gloire figure notamment « second that emotion », un grand tube pour Smokey Robinson & the Miracles en 1967. Inspiré par le récit et les réflexions de Obie, Al Cleveland met les mots de son ami en forme de chanson.

Marvin Gaye What's Going On
Marvin Gaye What’s Going On

Lorsque Obie présente le nouveau morceau aux trois autres Tops, la réaction est immédiate : pas question pour le groupe, spécialisé dans un répertoire de chansons d’amours plutôt légères, d’enregistrer une chanson engagée ! Obie a beau plaider auprès de ses collègues et leur expliquer qu’il ne s’agit en aucun cas d’une chanson politique, mais d’une chanson qui parle d’amour et de compréhension, rien n’y fait.

Déçu de la réaction des Tops, Obie présente la chanson à Joan Baez lors d’un passage du groupe à Top of the Pops. L’égérie folk ne donne pas suite, et c’est Marvin Gaye qui héritera de What’s Going On. Celui-ci est séduit par ce qu’il entend, mais décide d’en retravailler certains éléments. Il en modifie la mélodie et ajoute au texte des éléments personnels, issus de sa propre expérience, et notamment de ses souvenirs des émeutes de Detroit, qui datent de l’été 1967. Le texte se fait l’écho des questions que lui inspire la situation politique et sociale de son pays, au moins depuis les émeutes de Watts, à Los Angeles, en 1965. Il renvoie aussi à l’expérience de son frère Frankie au Vietnam. C’est Marvin aussi qui trouve le titre, en forme d’interrogation, de la chanson : What’s going on … Dans un premier temps, Marvin pense faire enregistrer le morceau par les Originals, mais Obie parvient à le convaincre qu’il est le seul à pouvoir la faire sienne.

Marvin Gaye What's Going On
Marvin Gaye What’s Going On

Heureux de sa nouvelle chanson, alors que sa créativité semblait avoir disparue dans le tumulte de sa vie privée, Marvin appelle immédiatement Berry Gordy pour lui en parler. Celui-ci, en vacances aux Bahamas, se réjouit que son artiste semble prêt à enregistrer à nouveau, mais ne partage pas son enthousiasme à l’idée d’une chanson engagée, et encore moins quand Marvin lui évoque les sujets abordés par le morceau : les brutalités policières, la guerre au Vietnam, la situation sociale…

Certes, les chansons engagées sont en quelque sorte à la mode, au point que même Elvis Presley s’est essayé au genre, l’année précédente, avec « In the ghetto ». Motown a d’ailleurs publié quelques chansons à message, telles que War, la chanson anti-guerre de Norman Whitfield, enregistrée par les Temptations et Edwin Starr. Mais ce que propose Marvin ce jour-là va bien au-delà de l’engagement qu’est prêt à prendre Berry, qui pourtant n’avait pas hésité à publier dès mars 1963 un album reprenant un sermon de Martin Luther King. La réponse de Berry est sans appel : «Marvin, ne sois pas ridicule. Tout ceci va trop loin. »

Marvin Gaye What's Going On
Marvin Gaye What’s Going On

Sans surprise, Marvin passe outre l’avis de son patron. Le 1er juin, il est au studio principal de Motown, le studio A, avec un groupe mêlant quelques membres des Funk Brothers, comme le bassiste James Jamerson et le percussionniste Eddie Brown, et des musiciens qu’il a lui-même choisi pour l’occasion, comme le saxophoniste Eli Fontaine, un habitué des différents studios de Detroit, et le batteur Chet Forest. Celui-ci est un musicien local, qui joue en général dans un contexte de big band jazz. Marvin a fait appel à lui afin d’obtenir un son différent, qui se distingue de la rythmique habituelle des disques Motown. Marvin joue lui-même du piano et des percussions. Enhardi par le succès de son travail avec les Originals, il a décidé de se produire lui-même, en faisant appel à l’arrangeur David Van De Pitte pour l’aider à mettre en forme ses idées. Sous contrat avec Motown depuis 1968, Van De Pitte est réputé pour la sophistication de son travail, souvent influencé par le jazz. Il a notamment travaillé pour les Supremes, les Temptations et les Jackson 5. Avant la séance, il a mis en forme les parties de chaque musicien, et notamment de la section rythmique.

Marvin Gaye What's Going On
Marvin Gaye What’s Going On

L’ambiance de la session est plus que détendue. Marvin a dû aller chercher James Jamerson dans le club où il se produisait, et c’est dans un état d’imprégnation certain que celui-ci se présente. Cela ne l’empêche pas de jouer sans aucune difficulté la partie que Van De Pitte a écrite pour lui. La rumeur qui veut que, trop ivre pour tenir assis, Jamerson ait enregistré sa partie couché sur le sol du studio relève probablement de la légende… Quoi qu’il en soit, la session baigne dans les vapeurs de la marijuana que fume Marvin et dans le whisky que se partagent les musiciens.

L’approche décontractée de son rôle de producteur permet à Marvin Gaye des expériences qui s’éloignent du cadre habituellement très formel des séances Motown. Lorsqu’il entend le saxophoniste Eli Fontaine s’échauffer autour d’une courte suite de notes, Marvin décide d’enregistrer cette petite mélodie et de renvoyer Fontaine chez lui. Quand Fontaine proteste qu’il était juste en train de « faire l’idiot » sur son instrument, un Marvin tout sourire lui répond qu’il « fait l’idiot de façon exquise, merci ». Les quelques notes improvisées par Fontaine sur son saxophone alto deviendront l’introduction bien connue du morceau. Cette première journée de travail permet l’enregistrement de l’accompagnement instrumental principal. De retour à la maison, James Jamerson, qui n’évoque habituellement pas son travail, annonce à sa femme Annie qu’il vient d’enregistrer un classique.

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Plus d’un mois plus tard, le 6 juillet, Marvin est de retour en studio pour enregistrer les différentes parties vocales du morceau. Cette fois-ci, c’est au studio B, l’ancienne base du label Golden World que Berry a racheté, que se tiennent les séances, qui durent jusqu’au 10 juillet. Les prises du chant principal de Marvin alternent avec les enregistrements des chœurs et quelques réenregistrements instrumentaux. L’ambiance ne diffère pas de la session de juin. Aux environs de trois minutes et douze secondes, on peut même entendre Marvin tirer une bouffée sur ce qu’il est en train de fumer ! Pour les chœurs, il a fait appel aux choristes habituelles de Motown, les Andantes. Louvain Demps, la voix principale du trio, considère leur partie sur ce morceau comme la plus complexe qu’elles aient eu à enregistrer. À nouveau, Marvin a eu une idée précise de ce qu’il veut entendre, et fait travailler les chanteuses jusqu’à ce qu’elles parviennent à ce qu’il a en tête, sans toujours être capable de formaliser ses intuitions.

Pour sa partie à lui, Marvin enregistre à plusieurs reprises la chanson en entier. Afin de choisir la meilleure version, il décide de demander à l’ingénieur du son Kenneth Sands de lui repasser ses deux prises préférées. Par erreur ou pour gagner du temps, Sands envoie simultanément les deux enregistrements, avec une version sur chacun des canaux de la stéréo. Séduit par ce qu’il entend, Marvin décide de conserver le chant doublé, qui donne une impression de profondeur supplémentaire à sa voix. Quelques semaines plus tard, le 21 septembre, David Van De Pitte ajoute au morceau la partie de cordes qu’il a écrite. Marvin en finalise ensuite le mixage, ajoutant une fausse fin pendant laquelle le volume sonore diminue progressivement avant de revenir quelques secondes au niveau initial.

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En parallèle, Marvin finalise une face B pour ce qu’il imagine désormais comme son prochain 45-tours. Pour ce faire, il récupère la musique d’un morceau qu’il a écrit avec Anna et Elgie Stover deux ans auparavant sous le titre « Just to keep you satisfied » et qui a été enregistré par les Monitors, un des groupes mineurs du label mais jamais publié. Sur la partie instrumentale originale, il pose un nouveau texte écrit par James Nyx, Godis love. À l’inverse des préoccupations sociales et politiques de la face A, celui-ci ne parle que de religion et de spiritualité, avec un vocabulaire et des métaphores qui semblent descendre directement des gospels de son enfance.

Une fois l’enregistrement terminé, Marvin se rend à Los Angeles, où s’est installé Berry Gordy, pour lui faire écouter la chanson. Berry rejette le morceau, qu’il trouve trop orienté jazz et pas assez commercial. La discussion est agitée, et Berry finit par lancer à Marvin que What’s going on est « le pire truc qu’il ait entendu de sa vie ».

Marvin Gaye What's Going On
Marvin Gaye What’s Going On

Convaincu d’avoir raison, Marvin refuse de changer d’avis et se lance dans une grève des enregistrements. Tant que Motown n’aura pas publié sa chanson, il ne remettra pas les pieds en studio. Sûr de lui, il propose au comité de contrôle qualité plusieurs mixages différents. Mais même le soutien de Smokey Robinson, un des rares chez Motown à croire au potentiel de la chanson, ne suffit pas à faire évoluer les choses. Pour Marvin, les choses ne sont pas simples. Selon son contrat, il doit trois albums par an à Motown. N’ayant quasiment jamais tenu ce rythme, sa “dette” à l’égard du label s’élève probablement à une dizaine de disques, et il ne peut envisager d’aller voir ailleurs.

Le service commercial de Motown se désespère de cette situation. Depuis de longs mois, ils n’ont pas eu de nouvel enregistrement de Marvin à proposer au public. En septembre 1970, Motown se résout à publier une nouvelle compilation “Super Hits”, reprenant des morceaux de la période 1962- 1969. À la vue de l’affreuse pochette dessinée représentant Marvin en costume de super héros, il n’est pas dur d’imaginer la réaction de celui-ci en la découvrant… Malgré un répertoire particulièrement bien choisi, le succès reste limité.

Motown Records
Marvin Gaye What’s Going On – Motown Records

Au siège de Motown, la situation est agitée. Berry tente en vain de convaincre Smokey Robinson d’aller faire changer d’avis Marvin. Bon connaisseur du caractère buté de son ami, Smokey décline la mission. De son côté, un des cadres de Motown, Harry Balk, s’efforce de faire évoluer la position de son patron. Celui-ci reste ferme : bien que Motown n’ait aucun autre morceau de Marvin prêt à être publié, il refuse de sortir une chanson qu’il juge ringarde, avec «ce truc à la Dizzy Gillespie au milieu ». Vieux routier du business musical, Balk sait que la situation est bloquée et qu’il devient urgent qu’un nouveau titre de Marvin puisse sortir, il décide de faire appel à Barney Ales, le vice-président de Motown en charge des ventes. Avec Billie Jean Brown, la directrice du département du contrôle qualité, il prend la décision de sortir le disque sans en référer à Berry.

Le 17 janvier 1971, Motown sort donc le 45-tours avec What’s going on sur la face A et God is love de l’autre côté. Même Marvin n’a pas été informé avant que le disque soit dans les magasins. Berry Gordy est furieux. Le jour même de la sortie du disque, Barney Aies prend l’avion pour aller s’expliquer avec son patron à Los Angeles. À son arrivée à l’aéroport, il a l’argument massue : Motown a reçu des commandes pour 100 000 exemplaires du disque. Pour une fois, l’intuition de Berry est fausse. Le 45-tours est un succès immédiat. Il atteint la première place du classement soul et la deuxième du Hot 100 et devient, avec deux millions et demi d’exemplaires, la plus grosse vente de Motown.

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Marvin Gaye What’s Going On

À l’étranger aussi, la chanson est un tube. Curieusement boudé par les Anglais, elle se retrouve à la 7e place du hit-parade français et à la 10e place au Canada. Au-delà de sa popularité ponctuelle, What’s going on devient immédiatement un classique.

Ainsi, dès l’été 1971, le chanteur soul Donny Hathaway en fait la chanson d’ouverture de ses concerts, et une superbe version enregistrée en août au Troubadour, un club de Los Angeles, devient le premier morceau de son album “Live” publié l’année suivante. Plusieurs versions jazz sont enregistrées dès les mois qui suivent la sortie du single. L’organiste Johnny “Hammond” Smith en donne dès juillet sa lecture, qui donne son titre à l’album qui paraît un peu plus tard dans l’année sur Prestige. Quincy Jones et le flûtiste Herbie Mann incluent également le morceau sur leurs albums parus cette même année.

Berry est bien obligé de reconnaître son erreur. Dans la même veine que le single, il est impératif de publier un album dans les plus brefs délais. Pas totalement disposé à faire preuve de magnanimité, Marvin traîne les pieds, et Berry est contraint de venir en personne négocier. Gordy, connaissant bien Marvin, sait que le moyen le plus sûr de le convaincre est encore de parier avec le chanteur. Les deux hommes parient donc une somme d’argent restée secrète sur la capacité de Gaye à livrer un album complet à Motown en 30 jours.

En position de force, Marvin en profite pour imposer ses conditions. Il est prêt à tout faire pour enregistrer un nouveau disque en urgence mais en échange il souhaite être autonome au niveau artistique et être son propre producteur.

Marvin Gaye What's Going On
Marvin Gaye What’s Going On

L’ambiance des sessions est plutôt récréative. Marvin Gaye enchaîne les spliffs et s’adonne à une préparation particulière avant de s’emparer du micro : le prince de la Motown se masturbe avant chaque prise afin d’exclure toute sensualité d’un album aux thèmes politiques, spirituels et écologiques.

Le 19 mars, le groupe finalise Mercy Mercy Me (The Ecology), Right On, Wholy Holy et Inner City Blues (Make Me Wanna Holler) – un morceau coécrit par James Nyx, le garçon d’ascenseur de la Motown !

Chef-d’œuvre de soul sophistiquée et engagée, Marvin Gaye What’s Going On sort le 21 mai 1971. Au-delà de son message universel (en se privant d’un point d’interrogation, le titre de l’album-concept s’impose comme un manifeste), Marvin Gaye bouscule les habitudes de la Motown en imprimant dans le livret les textes des chansons ainsi que les noms des musiciens et arrangeurs. Face à ce triomphe artistique et commercial, Berry Gordy demeure perplexe : il ne comprend pas le sens du mot « écologie ».

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CREDITS Marvin Gaye What’s going on :

Chant par Marvin Gaye – Orchestre conduit, et arrangements, par David Van De Pitte – Choeurs : Marvin Gaye; The Andantes (Jackie Hicks, Marlene Barrow, and Louvain Demps); Mel Farr and Lem Barney; Bobby Rogers; Elgie Stover; Kenneth Stover – Instrumentation par « The Funk Brothers » – Marvin Gaye – piano, batterie, claviers – James Jamerson – basse – Earl Van Dyke – piano – Bob Babbitt – basse – Joe Messina – guitare – Robert White – guitare – Eli Fountaine – saxophone alto – Wild Bill Moore – saxophone ténor – Chet Forest – batterie

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